‹ Mémoires ou souvenirs et anecodotesChapitre 5 sur 5 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

DE M. BELilCROIX, JUGE AU TBÎBUNÀL CIVIL DE VERSÂILLES| A M. LE COMTE DE SÊGUOi PAIR DE FRANCS.

Ce 9 août 1825.

Monsieur le Comte,

Si j'avais prévu que vous dussiez publier une seconde édition du premier volume de vos mémoires avant de donner le jour au second, Je vous aurais transmis un des traits hono^ râbles du ministère de M. le maréchal votre père, qui n'honore pas moins sa mémoire que ceux que vous avez fait connaître. En 1785 ou 1786, car il s'est passé depuis tant d'éVènements que j<cn ai oublié la date précise, un sieur Petriconi, colonel d'un régiment corse, m'amena deux de ses compatriotes. L'un des deux avait eu le malheur d'être victime de l'erreur d!un tribunal de Corse, qui l'avait condamné au fouet et à la marque, sur une accusation calomnieuse de subornation de témoins. L'accusateur, opprimé sans doute par le remords ou par la crainte d'une mort prochaine, fit tardivement l'aveu

de son crime. A l'approche de l'exécution de ce fatal jugement, tous les habitants de là ville où elle devait avoir lieu manifestèrent un deuil public , leur évêqne à leur tète, ils supplièrent le comte de Marbœuf de la suspendre jusqu'à ce qu'on eût obtenu la révision du procès. Le vieux général fut inflexible, et Tinnocent reçut l'empreinte d'un feu ardent. Par une distinction particulière, cet infortuné fut exempt de travailler avec les forçais, et on lui accorda, comme une grâce, la faculté de rédiger un mémoire justificatif, et de le faire parvenir au conseil[qui renvoya l'examen de cette affaire à un parlement de France. Frappés de l'innocence du condamné, les nouveaux juges cassèrent le jugement soumis à leurs lumières ; mais comment réparer un aussi grand dommage? étaitil au pouvoir de l'autorité royale d'effacer la tache imprimée sur le corps.de la victime, de la réintégrer dans son honneur, dans le grade qui lui avait été enlevé ! C'était là cependant le service pour lequel on sollicitait mon ministère. Je ne voyais pas d'abord de remède à un si grand mal. Cependant, en réfléchissant sur l'étendue du pouvoir suprême, je tentai de l'émouvoir et d'obtenir du ministre de la guerre son intervention en faveur du malheureux Abalucci. Le mémoire que je publiai en son nom produisit une sensation plus vive que je n'osais l'espérer; il électrisa les plus grands personnages de la cour. Plusieurs' militaires suivirent en foule mon client, qui se jeta au genoux de Louis XVI, au moment où Sa Majesté traversait la galerie du palais. Le roi, en l'aidant à se relever, prit son mémoire et le remit, après l'avoir lu, à M. le maréchal de Ségur, pour lui faire un rapport dp celte affaire. M. le maréchal s'acquitta de cette tâche avec le zèle le plus louable, et détermina Sa Majesté à rendre une ordonnance qui réintégrait le sieur Abatucci dans son grade de lieutenantcolonel, lui restituait les trois années d'appointements dont il avait été frustré, et ajoutait n cet acte de justice la décoration delà croix de Saint-Louis.

Ce fait, honorable pour la mémoire de Louis XYI et de son ministre, fut consigné dans la Gazette de France : sa publicité, dans laquelle le nom du défenseur fut compris, devint pour moi l'unique et la plus précieuse récompense.

Combien il est à regretter que tous les ministres qui ont. précédé ou suivi celui dont tous avez reçu le jour, n'aient pas toujours usé de leur ascendant pour obtenir de l'anlorité royale des décisions d'une justice aussi éclatante I

Je suis avec une respectueuse considération, Monsieur le comte.

Votre très humble et très obéissant, serviteur,

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