‹ Mémoires ou souvenirs et anecodotesChapitre 4 sur 5 · OD S00?£M1RS · texte numérisé non relu

OD S00?£M1RS

<( Tattrait partieulier que votre persoase m'inqiipe, ce « qui m'a porté à vous indiquer tout ce qui peut vous « faeîtiter à Pétersbourg un succès , qu'heureusemait « je peux vous souhaiter sans auciui scrupule ^ car vous « aplanir quelques obstacles n'est nullement contraire H aux intérêts de ma cour. La Rusde et la France sont <( trop loin l'une de l'autre pour se nuire directement i m mais leur bonae intelligence serait , dans m<»i opi-* (( Dion , très util^ à Tun et à l'autre pays ^ et si par vos « soins cette union s'opère, je regarderai ce rapiH^)clie- « ment comme très heureux. »

Fort content d'avoir reçu de si bons et de si utike avis, cbarmé de l'obUgeance et des bemtés du roi, sîn^ cèrement reconnaissant de l'aimable accueil que m'a* vait fait l'âite de. la {^us biiOante société, j'avoue qu'il m'en coftta pour m'ékrigner si fNPtwiptmieat de Yai^ sovîe.

Ceux qui ont connu les princesses Czaiorinska, Lubomirska, Sapiéba, les comtesses Potocka, Krasinska, Cossoscka, Tyszkiewiez, sœur de l'illustre et infortuné prince Joseph Poniato^vski, enfin tant d'autres qu'on a vues briller successivement dans les cercles les plus élégants de Vienne et de Paris, sentiront c<»nbien il me serait facile, si je n'avais pas craint une digression trop longue, de composer ici une galerie de portraits , dont on n'aurait peut-^tre plus voulu sortir pour me smvre dans mon voyage.

D'ailleurs, la plupart de ceux qm me liront, ont vu et voient encore assez de dames polonaises, pour savoir que je n'exagère point en disant qu'il n'est pas de contrées en Europe où l'on puisse trouver réunies plus de femmes de noms historiques, joignant les plus nobles qualités de Famé aux charmes de la ûgure et aux agréments de l'esprit.

Entre mille faits différents qu'on m'avait cités du courage et du caractère héroïque des dames polonaises, je

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me bornerai à en rapporter deux : dans une des dernièi*es guerres soutenues par les Polonais contre les Turcs et les Tartares , la ville de Trembowla était assaillie par ces barbares; leur nombre , leur fureur^ répandaient répouvante dans la ville.

Après plusieurs assauts sanglants et au naoment d'en subir un deniier d'autant plus effrayant que la brèche était ouverte , la garnison , faible et épuisée de fatigue , était près de mettre bas les armes, et de livrer ainsi les enfants à l'esclavage j les vieillards à la mort et les femmes aux plus horribles outrages', lorsqu'une intrépide Polonaise , nommée Kazanowska , paraît les armes à la main, et suivie de quelques compagnes courageuses, rappelle les guerriers à l'honneur, les fait rougir de leur faiblesse, ranime l'espérance tantôt par des éloges, tantôt par des reproches éloquents ,*électrise les citoyens , donne de l'intrépidité aux plus timides , de la force aux plus faibles , et fait passer dans leurs âmes le feu héroïque que lancent ses regards.

A sa voix, ce cri unanime, victoire, liberté, retentit dans les airs. Tous s'arment, tous se précipitent en foule sur les pas de l'héroïne et fondent sur les barbares, qu'ils étonnent, ébranlent, enfoncent, dispersent et mettent en fuite après un affireux carnage.

Avec moins de gloire et non moins de fermeté , la princesse Lubomisrka se tira, par une rare présence d'esprit, du péril le plus imminent: elle se promenait un jour en traîneau sous la voûte immense d'une sombre forêt ; au détour d'un sentier étroit, elle se trouve inopinément à la vue et à quelques pas d'un ours que la faim rendait furieux. A l'approche du monstre, le cheval bondit, s'effraie, s'emporte, et de son premier élan renverse le traîneau.

I/ours s'avance. L'heiduque de la princesse , se dévouant pour la sauver, se met entre elle et son ennemi; il l'attaque , mais son sabre se brise. Une lutte bien in-

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égale s'engage ; Tours serre le Polonais dans ses bras gigantesques. Soudain , sans se troubler, la princesse saisit deux pistolets tombés du traîneau , s'avance derrière* le terrible animal, lui tire dans les oreilles ses deux coups et Tétend mort à ses pieds. Ces femines héroïques feraient croire vraies les fictioos des romans de chevalerie.

Je formai aussi des liaisons avec plusieurs nobles polonais qui , par leur patriotisme , par leur fierté , par leur bravoiu^e, par leurs talents, auraient pu relever leur pays et lui rendre son indépendance, ainsi que son antique gloire, si leur nation, longtemps éclatante entre les nations héroïques, ne fût pas restée en anîère pour la tactique et pour les institutions, tandis que toute l'Europe, en s'éloignant des ténèbres féodales, faisait les pas les plus rapides dans la politique et dans Tart de la guerre. Ces âmes fortes me paraissaient les géants de la fable , s'efforçant en vain de soulever les montagnes qu'on avait entassées sur eux. Parmi les plus distingués de ces nobles polonais , je conserverai toujours un tendre souvenir poiu* le comte Ignace Potocki, dont l'éloquence rapide et entraînante charmait dans les conversations particulières et tonnait à la tribune.

La sœiu* du roi , madame de Cracovie, femme aussi distinguée par ses vertus que par l'aménité de son caractère , me conseillait et me pressait de retarder mon départ , parce qu'il tombait de la neige, et qu'elle prévoyait que sous peu de joiurs les chemins seraient impraticables. « Attendez, me disait-elle, que le trahiage « soit établi : alors vous regagnerez promptement le « temps que vous nous aurez donné. »

La nécessité d'arriver au terme de mon voyage, après de si longs séjours à Mayence , à Berlin , à Varsovie, ne me permit point de suivre cet avis, dont je ne lardai pas à reconnaître la sagesse. Ma première journée se passa sans accidents: la seconde fut difficile; la troi- I. 38

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ûène OB œ voyait |dii$ de roulée y la terre éuit eMfVttrte de quatre pieds de neige.

Cette neige &*entassait dans les vUlages jusqu'à b hauteur des portes, de manière qu'on n'apercevait qoe lés toits de ces hameaux qui , de lina, ressembteient à des tentes ^parses dans la plaine. Tous nos eflForts p»veuaient à peine à faire marcher de temps en temps a« pas nos chevaux, et à les retirer des trous où ils tombaient fréquemment. li fallut s'arrêtar dans ua très petit village , et y laisser mes trois voilures.

J'achetai des traîneaux de paysan , et je déteraiinai à force d'argent un courrier russe , qui passait dans cet endroit, à me céder son kibitki. Malgré la légèreté de ces traîneaux, comme la neige ne s'affermissait pas, j'arrivai très diJËcilemenl à Bialystock.

Je m'établis de mon mieux dans une mauvaise auberge , où , suivant l'usage polonais , il ne manquait aux voyageurs que ce qui leur est le plus nécessaire pour la nourriture et pour le sommeil. Mais j'étais à peine depuis un quart d'heure dans ce triste réduit , lorsqu'un officier polonais entra dans ma chambre , et me dit que madame de Cracovie, au service de laqudde il âait attaché, lui avait envoyé l'ordre de m'inviter à loger dans son château , où elle avait tout fait préparer pour me recevoir.

Jamais plus obligeante invitation ne vint plus à propos. Je suivis mon guide,*et je me rendis dans cette demeure vraiment digne de la sœur d'un roi. Je trouvai ce château vaste , noble , complètement et magnifiquement meuMé. Ma suite s'y logeai et, à ma grande surprise, je vis que , par l'alt^tion la plus délicate, la comtesse y avait envoyé maître d'hôtel y cuisiniers y valets de chambre , et un grand nombre de domestiques qui vin^ rent prendre mes ordres.

Je reçus d'elle aussi une lettre , par laqueUeelle nsettait son château à ma disposition , en me priant d'y se-

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jonrner toiit le temps que je voudrais , et d'y donner l'hospitalité aux voyageurs que quelques accidents pourraient mettre dans le cas de s'y arrêter.

Me voilà donc transformé en magnat polonais , et jamais cbevalier en*ant ne trouva dans ses aventures plus noble gtte et accueil plus courtois. Il n'y manquait que la dame du lieu , dont il m'était impossible de ne pas regretter vivement l'absence.

La neige continuait toujours à tomber en abondance, et à rendre les chemins impraticables : ainsi je restai plusieurs jours à Bialystock, où vinrent se réfugier plusieurs seigneurs polonais et querqnes dames , ar- -rêtés comme moi par cette froide tourmente.

Averti de leur arrivée par le majordome de madame de Cracovîe, je remplis ses hospitalières intentions; je les invitai à venh* au château , dont je leur fis de mon mieux les honneurs , de sorte que pendant une semaine , au lieu d'être en prison dans ma petite auberge enfumée , je vécus en magnifique palatin, tenant bonne table, avec nne société aimable et polie, employant alternativement mes soirées à causer, à jouer, à faire de la musique et à danser.

Cependant un vent du nord très froid s'éleva j la neige s'affermit; le traînage commença à s'établir ; ce fut pour moi le signal du départ : je remontai sur mes traîneaux , et je continuai mon voyage , emportant avec moi le souvenir ineffaçable du château de Bialystock , des bontés de madame de Cracovie , et de sa gracieuse hospitalité.

Le chemin n'était encore praticable que pour de légers traîneaux. Un de mes gens, resté avec mes voitures, devait, aussitôt qu'il le pourrait , me les ramener à Pétersbourg; mais il était écrit que je serais puni de n'avoir pas écouté les sages conseils qu'on m'avait donnés. La neige et le feu se réunirent pour m'infliger ce châtiment ^ l'une avait emprisonné mes voitures ,

Tauire les incendia dans le lieu où je les avais déposées; j*eu reçus la nouvelle en Russie.

Rien ne m'arriva de remarquable jusqu'à Riga, ville forie , populeuse , commerçante , et qui ressemble plus à une ville allemande ou suédoise qu'à une ville moscovilc ; je n'y restai que quelques heures , et je parcourus avec rapidité les deux cents lieues qui la séparent de Pélersbourg.

Je trouvai uue route superbe , travei*sant quelques jolies villes et de nombreux villages , partout des postes bien servies et des auberges très commodes. Sous un ciel âpre , malgré Tes riguem^s d'un froid qui s'élevait à vingtK^inq degrés , on reconnaissait à chaque pas les signes de la force , de la puissance , et les traces du génie de Pierre-le-Grand. Son heureuse audace , changeant ces froides contrées en riches provinces et triomphant de la nature , était parvenue à répandre sur ces glaces éternelles la chaleur fécondante de la civilisation.

Enfin j'aperçus avec autant de plaisir que d'admiration, aux lieux où l'on n'avait vu jadis que de vastes, incultes et fétides marais, les nobles édifices de cette cilé dont Pierre avait posé les premiers fondements , et qui , en moins d'un siècle , était devenue une des plus riches et des plus brillantes capitales de l'Europe.

J'arrivai , le 10 mars 1785 , dans l'hôtel que M. de La Colinière avait loué pour moi ; je m'occupai avec lui, sans tarder, des démarches à faire pour hâter le moment où je verrais cette femme extraordinaire, celte célèbre Catherine que le prince de Ijigne appelait , dans son style piquant et original ; Catherine le Grand,

Après avoir demandé au vice-chancelier^ M . le comte Ostermann, l'heure à laquelle il pourrait me recevoir, je lui portai une dépêche dont M. deVergennes m'avaiq chargé pour lui , et je le priai d'obtenir de.l'im] trice l'audience dans laquelle je devais présenter lettres de créance à sa majesté.

Celte princesse me fit dire que le surlendemain elle me recevrait ; mais elle était alors souffrante; son indisposition se prolongea, et mon audience fut retardée de huit à dix jours: ainsi j*eus, plus que je ne voulais, le temps de me reposer, et de m'entretenir avec M. de La Colinière, sur l'état des affaires et sur les différents personnages de ce grand théâtre où j'allais bientôt débuter.

Je reçus plusieurs lettres de M. le comte de Vergennes, qui me parlait en détail du projet d'échange de la Bavière , et des démarches qu'avait faites le roi pour s'y opposer. Il me prescrivait de chercher à pénétrer les véritables intentions de l'impératrice, relativement à celte affaire , et croyait ainsi que moi qu'elle en désirait faiblement le succès , quoique son ministre , M. de Komanzoff, eût agi en son nom avec tant de vivacité. Le but probable de cette princesse était de s'attacher de plus en plus l'empereur, mais en l'aidant moins par des efforts réels que par des paroles , des promesses et des annonces d'.armemenl sans effets.

Je sus bientôt que la levée de quarante mille hommes, dont on avait fait tantdc bruit , n'était que le remplacement des soldats qui manquaientau complet de l'armée, et la levée ordinaire d'un paysan sur cinq cents. Si on avait voulu la guerre , ce contingent aurait été doublé. J'appris aussi que l'escadre , armée à Cronstadt , n'était destinée qu'à parader sur la mer Baltique , et à s'y exercer aux évolutions navales.

Ce qui causait , avec raison , plus de surprise à notre cabinet , c'était l'aclivité des démarches du ministère russe pour éloigner de nous l'empereur ainsi que la Hollande , et pour les rapprocher de l'Angleterre.

J'ai déjà ditqueraltercation survenue entre les Provinces-Unies et Joseph II ne fut définitivement terminée qu'à la fin de cette année 1785 ; mais les négociations étaient en train, noire intervention avait été

acceptée, et cependant Catherine II s'efforçait de nous en enlever le fruit , et de se faire agréer, comme seule médiatrice, par la cour de Vienne et par les Hollandais;

Je ne partageais pas à cet égard Tétonnement de H. de Yergennes ; il me semblait assez naturel alors que l'impératrice cherchât partout à affaiblir notre influence. Depuis plusieurs années , une assez grande froideur régnait entre les cabinets de Versailles et de Pétersbourg. Le duc de Choiseul avait peu ménagé ramonr-propre de Catherine II. On croyait en Russie que l'ouvrage satyrique de Tabbé Chappe avait été inspiré par ce ministre.

De plus nous nous étions montrés contraires, en Pologne , àTélection du roi Stanislas-Auguste. Plus tard, et à l'époque du premier partage de ce royaume, le ministère de Louis XV, bien que manquant d'énergie, avait manifesté des intentions hostiles contre la Russie.

•Enfin , l'ambition de l'impératrice ayant pour but principal la destruction de l'empire ottoman, la protection ouverte que nous accordions au grand-seigneur, blessait la passion la plus vive de cette princesse ^ le secret de sa politique se dévoilait suffisamment par celte passion , et c'était pour la satisfaire qu'abandonnant son ancienne alliance avec Frédéric, elle cherchait constamment à resserrer les liens qui Tunissaient à TAngleterre , et surtout à Joseph II , dont elle espérait obtenir un utile concours dans ses vastes projets.

M. de La Colinière m'apprit que l'incommodité dont se plaignait l'impératrice , et qui retardait mon audience, avait pour cause un vif chagrin; elle venait de perdre son aide de camp, M. de Landskoy : de tous ses favoris, c'était peut-être celui qui lui avait inspiré le plus d'affection. Il la méritait, disait-on, par un sentiment sincère, fidèle et dégagé d'ambition ; enfin il lui avait persuadé, malgré la distance des rangs et la différence des âges, que c'était Catherine; et non Tippératrice qu'il aimai(«

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Ce que j'avais m des grandes qualités de cette prin-^ eesse, ce que m'en avait dit Frédéric loi-même , redoublait mon désir de la connaître personnellement: cependant, son premier pas pour monter au trône refroidissait parfois mon enthousiasme ; mais , indépendamment de l'incertitude de plusieurs personnes dignes de foi , sur la part réelle que Catherine avait prise à la dernière scène de cette catastrophe , j'ai toujours pensé qu'on peut, sans blesser la morale, lorsqu'on juge les grands hommes et les monarques célèbres , mettre dans la balance où l'on pèse leurs actions, le poid des circonstances dans lesquelles ils se trouvaient , et faire ainsi de leurs qualités et de leurs défauts une part convenable à leur époque, à leur position, et aux mœurs des peuples qu'ils gouvernaient.

Or, personne n'ignore que non seulement la Russie était restée plus longtemps que toutes les autres contrées de l'Europe plongée dans les ténèbres; mais que pendant la durée du dix-septième siècle , et même jusqu'au règne de Pierre III, l'empreinte des mœurs bsurbares,loin d'être effacée, se lisait en caractèresde sang sur les marches du trône des czars.

Ces princes , à peine sortis du joug des Tartares , devinrent, en brisant leurs chaînes, des despotes sangui* naires. Chacun d'eux semblait ne pouvoir monter au rang suprême qu'en foulant aux pieds le corps de son prédécesseur.

Ivan lY tua un de ses fils et mourut dans son cloître. Fœdor F' ne régna qu'après avoir immolé Déméthus. Un faux Démélrius, le moine Otrépiew, étrangla et détrôna Fœdor II .Wassily , qui lui devait la vie, l'immola à son tour .Ce même Wassily finit ses jours dans un couvent.

Alors le sceptre des czars passa dans les mains de Michel Romanoff; ce prince , originaire de Prusse , fut la tige de la dynajstie actuelle. Alexis , son fils , lui succéda; il fut le père de Fœdor III , d'Ivan et de Pierre.

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Foedor mourut sans enfants /et laissa à ses frères un trône qui excita entre eux la discorde. Ivan ne consei^a bientôt que le litre de czar, et céda le sceptre à son immortel frère Pierre J".

Ce monarque , puissant à la guerre , profond en po^ litiqae , était doué d*un vaste génie. Mais , comme il le dit avec franchise, réformateur de son empire , il ne put se réformer lui-fflôme. Cruel dans sa cour, barbare au sein de sa famille, il condamna à mort son fils Alexis; et , donnant l'ordre de massacrer huit mille strélitz qui composaient sa garde , il encouragea lui-même à cette boucherie , par son exemple, sesstupides bourreaux.

Pierre ayant répudié sa première femme Eudoxie, épousa Catherine I'*, née dans la classe la plus inférieure, et sortie des bras deplusieursamants; il mourut. Catherine, usurpant les droits du fils d'Alexis, s'empara du sceptre ; elle le destinait, en mourant à sa fille atnée. Mais MenzicofT plaça sur le trône le grand-duc , fils du malheureux Alexis, et qui prit le nom de Pierre II. Son règne fut court; Anne, duchesse de Courlande, lui succéda, et, dominée par son favori Biren , couvrit les échafauds de victimes, et peupla la Sibérie d'exilés.

Dans ses derniers moments , elle avait légué son pouvoir à un enfant , nommé Ivan , descendant du frère de Pierre le Grand , par sa mère , la duchesse de Brunswich ; mais une autre princesse , descendante de Pierre le Grand, Elisabeth , arracha le jeune Ivan de son berceau, l'enferma dans une forteresse, et se fit proclsh mer impératrice.

Après vingt ans de règne, Elisabeth , au lieu de terminer les malheurs d'Ivan et de lui rendre le trône , y appela son neveu, le duc de Holsteîn-Goltorp, qui régna sous le nom de Pierre. III , et fut bientôt renversé de ce trône par son épouse Catherine II, au moment où il voulait la répudier et la faire languir dsins une captî^ vile sans terme.

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Après avoû" tracé à regret ce rapide et terrible tableau, détoiirnons--eii nos regards pour voir par quelles grandes qualités, par quels talents, par quelle élévation de caractère et par quelle fortune, Catheriue II, législatrice de son empire, parvint à couvrir de palmes et de lauriers la première et triste page de son histoire.

Eli peu de mots essayons d'esquisser Tensemble d'une vie si célèbre , qui n'a point manqué de censeurs austères, mais qui mérite aussi les justes éloges de la postérité; car la souveraine d'un grand empire, quelques reproches qu'on puisse faire à sa politique ambitieuse, est encore digne d'être louée , lorsque la voix de tout un peuple proclame qu'elle est aimée.

Catherine , fille du prince d'Anhalt-Zerbst , portait dans son enfance les noms de Sophie-Auguste-Dorothée d'Anhalt. Elle prit celui de Catherine en embrassant la religion grecque , lorsqu'elle épousa son cousin Charles-Frédéric , duc de Holstein-Gottorp , que Timpérairice Elisabeth venait de désigner pour sou héritier , et de nommer grand-duc de Russie.

Jamais union ne fut plus mal assortie : la nature , avare de ses dons pour le jeime grand-duc, en avait été prodigue en faveur de Catherine. Il semblait que, par un éti*ange caprice , le sort eût voulu donner au mari la pusillanimité, l'inconséquence, la déraison d'un être destiné à servir, et à sa femme l'esprit, le courage et la fermeté d'un homme né pour gouverner. Aussi l'un se montra sur le trône et en disparut comme une ombre, tandis que l'autre s'y maintint avec éclat.

Le génie de Catherine était vaste, son esprit fin ; on voyait en elle un mélange étonnant des qualités qu'on trouve le plus rarement réunies.- Trop sensible aux plaisirs, et cependant assidue au travail, elle était naturelle dans sa vie privée, dissimulée dans sa politique; son ambition ne connaissait point de bornes, mais elle la dirigeait avec prudence. Constante non dans ses passions,

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mais dans ses amitiés, elle s'était fait en admiBismUon et en politique des principes fixes; jamais elle n'abandonna ni un ami ni un projet.

Majestueuse en public , bonne et même familière en société, sa gravité conservait de l'enjouement, sa gaitë de la décence. Avec une ame ^evée , elle ne montrait qu'une imagination médiocre; sa conversation même semblait peu brillante , hors les cas très rares où elle se laissait aller à parler d'histoire et de politique : alors son caractère donnait de l'éclat à ses paroles ; c'était une reine imposante et une particulière aimable.

La majesté de son front et le port de sa tête , ainsi que la fierté de son regard et la dignité de son maintien, paraissaient grandir sa taille naturellement peu élevée. Elle avait le nez aquilin, la bouche gracieuse, des yeux bleus et des sourcils noirs , un regard très doux quand elle le voulait, et un sourire attrayant.

Pour déguiser l'embonpoint que l'âge, qui efface toutes les grâces, avait amené, elle portait une robe ample avec de larges manches, habillement presque semblable à l'ancien habit moscovite. La blancheur et l'éclat de son teint furent les attraits qu'elle conserva le plus longtemps.

Trop entraînée par d'autres penchants, elle avait au moins la vertu de la sobriété, et quelques voyageurs satyriques ont commis une grossière erreur en affirmant qu'elle buvait beaucoup de vin j ils ignoraient 4u'babituellementla liqueur vermeille qui remplissait son verre n'était que de l'eau de groseilles.

Cette princesse ne soupait jamais ; elle se levait à six heures du matin, et faisait elle-même son feu. Elle travaillait d'abord avec son lieutenant de police et ensuite avec ses ministres.

Rarement à sa table, servie comme celle d'un parti* Cttlier, on voyait plus de huit convives. Là, comme aux

ou SOUYEMIRS. 45S

dîners de Frédéric, réUqiiette était proscrite et la li-* berté permise.

Philosophe par opinion , elle se montrait religieuse par politique ; jamais personne ne sut avec une aussi inconcevable facilité passer des plaisirs aux affaires ; jamais on ne la vit entraînée par les uns au delà de sa ^volonté ou de ses intérêts , ni absorbée par les autres au point d'en paraître moins aimable. Dictant elle-même à ses ministres les dépêches les plus importantes, ils ne furent réellement que ses secrétaires , et son conseil n'était éclairé et dirigé que par elle.

Catherine, jeune, étrangère, soudainem^i transplantée dans un empire dont il lui fallait étudier à la fois la langue, les lois et les mœurs , avait vu Faurore de sa destinée entourée des plus sombres nuages. Unie à un prince qui, loin de l'aimer, sentait avec jalousie sa supériorité ; dépendante d'une impératrice dimt le caractère indolent^ voluptueux et méfiant, ne lui ofirait que des écueils au lieu de protection , elle ne voyait devant elle de perspective que la captivité , Texil ou la mort ; car la nature lui avait donné trop d'esprit , trop de talent et trop fierté^ pour qu'une tranquille obscurité dans la disgrâce put être son partage.

La langueur où tomba Elisabeth , usée par de honteux excès, accrut bientôt les périls qui menaçaient Catherine. L'impératrice prenant en aversion le grandduc son neveu, et jalouse des charmes de la grande-duchesse , portait uniquement son affection sur l'enfant qui devait le jour à Pierre et à Catherine.

La cour était livrée aux intrigues : chaque jour voyait éclore quelques projets conçus par des ambitieux, dont les uns espéraient dominer en dirigeant l'esprit de l'héritier du trône , d'autres en s'emparant de celui de la grande-duchesse.

Enfin un ministre habile et audacieux voulait enlever Je sceptre au grand-duc, le placer dans les mains de

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fion fils , faible enfant, an nom duquel il pônrraît gouverner Tempire, affranchir la noblesse^et changer ainsi l'autocratie moscovite en monarchie aristocratique et européenne.

La mourante Elisabeth, tour à tour assaiUie par des conseils opposés, se réconcilia, avant d'expirer, avec Catherine et sou époux. Elle mourut , et Pierre III lui succéda.

D'abord ce prince, effrayé d'un fardeau si disproportionné à ses forces , se rapprocha de Catherine, écouta ses conseils avec déférence, et parut déterminé à mît cre son indolence, comme ses penchants vicieux; mais bientôt son aversion secrète pour sa femme, les intrigues d'une maîtresse et la bassesse de quelques courtisans firent disparaître ces courtes lueurs d'une raison incompatible avec la mobilité de son caractère.

Il est vrai que la conduite de Timpératrice ne s'était pas trouvée à l'abri de justes reproches : des liaisons coupables l'avaient consolée des chagrins que lui causait Tindifférence de son époux. On aigrit facilement les blessures d'une jalousie fondée. Pierre passa rapidement du refroidissement à la haine ; son li^n lui pesait, il voulait en former un autre, et la perte de Catherine fut résolue.

Cependant celle princesse, au milieu de dangers si imminents, et forcée par eux, malgré les penchants de sa jeunesse, à faire des pas rapides dans la triste ca^ . rière de l'intrigue des cours et d'une politique anabitieuse, avait su se concilier de nombreux partisans.

Les grands étaient charmés de son attrayante aménité ; le peuple, la voyant affable , douce, bienfaisante, assidue aux devoirs de la religion , l'aimait et la révérait. Tout le clergé croyait qu'il régnait par son influence. La magnificence de ses dons lui assurait le zèle des militaires, auxquels elle prodiguaitdes éloges encourageants et des bienfaits.

ou âouvENtas. 45*^

Ainsi au moment où son faible et bizarre époux voulait la répudier et renfermer, afin de donner sa main et sa couronne à la comtesse de Woronzoff, ce fut lui qui se vit détrôné.

On prétendait que son dessein était de déclarer illégitime la naissance de Paul Pétrowitz , son fils, qu'il regardait comme le fruit d'un commerce criminel. Cette violente résolution grossit le parti de Catherine en y joignant tous ceux qui, sans affection pour celte princesse, voulaient soutenir la cause d'un auguste enfant près de se voir sacrifié à la haine d'une maîtresse ambitieuse.

Pierre III s'était encore attiré de plus dangereux ennemis par ses injustes mépris pour l'armée russe , et par les serviles hommages qu'il rendait à l'armée prussienne et à son héroïque chef. Egaré par cet enthousiasme , il l'avait poussé au point d'accepter un grade dans les troupes de Frédéric, et de l'appeler %o\xsQïii8on général et son maître.

Cependant le vieux maréchal Munich et un assez grand nombre de soldats fidèles entouraient l'empel'eur. L'indiscrétion et l'étourderie de quelques jeunes • officiers, conjurés dans le dessein de soustraire Catherine aux coups qui la menaçaient, avaient trahi leur complot mal concerté.

La moindre fermeté aurait dissipé cet orage : vainement la jeune impératrice, s'échappant la nuit du palais de Pétershofi", avait été enlevée par les Orloff, conduite à Pëtersbourg et proclamée souveraine par quelques rebelles ; Pierre, en marchant au devant elle, sous l'égide de Munich et à la tête de ses soldats, aurait facilement triomphé ; mais sa pusillanimité le perdit.

Après avoir fui à Crousladt, dont il trouva les portes ferniiées, il revint tremblant, indécis , changeant à chaque minute de desseins, passant rapidement de la colère au découragement, et des menaces aux prières. La fer- I. 39

458 MÉMOIEES

meté de Manich ne put ralliuner en lui une ëiincelle de courage.

Bientôt chacun Tabandonne; il renvoie lui-même les soldats prêts à combattre pour lui ; il essaie tardivemeut de négocier, dépose ses faibles armes, se soumet, signe l'abdication d'une couronne qu'il se reconnaît incapable de porter, et se livre entre les mains des rebelles.

L'impératrice , qui avait refusé de le voir, l'envoya dans une maison de campagne : là, les conjurés, après six jours d'horrible méditation, et redoutant la lenteur d'un poison qu'ils lui avaient donné, .l'étranglèrent.

Une proclamation , qui ne trompa personne, attribua cette mort violente aux décrets de la Providence, et à une maladie dont cet infortuné prince, disait-on, avait éprouvé de fréquents accès.

Ce fut par ce concours étrange d'événements , que la fille d'un petit prince d'Allemagne devint la souveraine d'un grand empire. Catherine II, échappéau divorce, àla prison , et parvenue au trône par l'adresse d'un esprit délié , par les attentats de quelques conjurés audacieux, sut se maintenir sur ce trône périlleux, en y déployant la prudence d'un génie éclairé et la fermeté d'un grand caractère.

Son règne brilla d'un tel éclat, que les taches en pâlirent. Si l'on déchire une page de sa vie, on concevra comment le prince de Ligne disait que Catherine , populaire et généreuse comme Henri lY, ûère , tendre et victorieuse comme Louis XIY , réunit en elle les grandes qualités et les faiblesses de ces deux monarques.

Le grand Frédéric , avant son refroidissement pour celte princesse , se montra souvent son adulateur. « Si « plusieurs reines., disait-il, ont acquis une grande cé- « lébrité , comme Sémirami^ parles armes, Elisabeth « d'Angleterre par son habileté politique, Marie-Thé- « rèse par son étonnante fermeté dans les périls, Cathe- « ririe seule a mérité le nom de législatrice. »

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La vérité, dont Tbistoire ne doit jamais s*écarter, veut qae , sans déguiser ce que la morale condamne , on re* connaisse en même temps les grands talents, les grands succès, ainsi que les qualités nobles et généreuses qui firent en quelque sorte absoudre Catherine aux yeux du monde , par Taffectiou de son peuple et par la gloire.

La nouvelle impératrice ne tarda point à prouver à ses sujets qu'elle s'élevait au-dessus de toutes craintes, moyen leplus sûr pour éloigner tout péril. Son administration fut calme et douce , comme si , née sur le trône , elle avait recueilli un paisible héritage.

Une seule révolte troubla momentanément la paix intérieure de la Russie : Pugatchefif , Cosaque du Don , audacieux brigand , prit les armes sous le faux nom de Pierre III , séduisit une foule aveugle de paysans , pendit un grand nombre de nobles , fut attaqué , battu , poursuivi et livré aux généraux de Catherine par ses propres soldats. On eut quelque peine à obtenir de l'impératrice 4'ordre de son supplice, parce que la mort était bannie de sa législation.

Comme elle n'était ni faible ni méfiante , et que chacun , sous son règne, gardait avec sécurité ses charges et ses emplois, l'intrigue n'avait à sa cour ni but ni activité. Aussi elle put se livrer sans inquiétude à la politique extérieure , et à l'exécution des vastes desseins de son ambitieux génie.

Bientôt, malgré tous les efforts de la maison de Saxe, elle rétablit les Biren en Courtaude . Habile dans l'art de lier l'ambition des autres monarques à la sienne , après avoir donné un roi à la Pologne, et voyant que ce prince n'était ni assez fort pour se défendre en roi , ni assez docile pour la servir comme lieutenant, elle partagea avec ses alliés ce malheureux pays , et agrandit ainsi son empire par d'injustes dépouilles. D'un autre côté, marchant avec éclat sur la ligne tracée par Pierre

le Grand , elle vainquit les Ottomans , peuple barbare , jadis reflroi de l'Europe , et dont la ruine inévitable ne fut alors et n'est encore retardée que par la déplorable rivalité des monarques chrétiens. Cinq cent mille Turcs l'avaient attaquée : Catherine en détruisit la moitié par de sanglantes victoû*es où s'illustrèrent Romanzoffet Repnin.

Au grand étonnement du monde , on vit des flotles russes déployer leurs voiles sur l'Océan , traverser la Méditerranée, ranimer les cendres de Sparte, annoncer aux Grecs le réveil futur de la liberté , et incendier l'armée navale des musulmans dans le golfe de Tschesmé; enfin , le grand-visir ayant été cerné à Schumla par Romanzoff , l'ombre de Pierre le Grand fut vengée.

Le sultan, vaincu et forcé de conclure une paix boaleuse , céda aux Russes la Nouvelle-Servîe, Azoff, Taganrock , la libre navigation delà mer Noire, et reconnut l'indépendance de la Crimée. Plus tard Catherine enleva au kan Sahim-Gheray cette presqu'île, etcouquil tout le Kuban , ainsi que l'île de Taman.

En marchant à ces conquêtes , ses troupes pénètrent par surprise dans le pays des Zaporaviens , peuplt qui habitait les îles du Borysthène, près des Cataractes; c'était une république de Cosaques émigrés, ne vivant que de brigandage et de dépouilles enlevées tour à tour aux Turcs, aux Polonais et aux Tarlares.

Ces Cosaques pillaient même quelquefois les Russes, quoiqu'ils reconnussent pour la forme la suzeraineté de l'empire des czars, et que , depuis la fameuse révolte de Mazeppa leur chef, allié si fatal de Charles XII , ilseosr sent été contraints à recevoir pour prince un heiman nommé par les czars.

Dans celle singulière et belliqueuse république , on n'admettait aucune femme , les captives étrangères, fruits de leurs courses et gardées avec soin dans leurs camps , hors de leurs frontières, ne pouvaient franchir

ou SOUVENIRS. 461

ces limites etentrerdans le territoire zaporavien. Quand ces infortunées victimes de leur violence mettaient au monde des enfants , les mâles entraient dans les tics avec leurs pères ; les mères et les filles étaient chassées avec mépris.

Il était plus facile d'anéantir que de soumettre une telle république. Les Russes exterminèrent une partie de ces sauvages guerriers , et en enlevèrent soixante mille qu'ils dispersèrent sur les côtes de la mer Noire. On en fitdesmatelotspour armer les escadres créées par Catherine sur le Pont-Euxin.

Telles avaient été les guerres heureuses et les con* quêtes croissantes de Timpératrice, lorsque j'arrivai à sa cour. Depuis , et dans les dernières années de son règne , combattant de nouveau les Turcs , elle brûla leur flotte à l'embouchure du Boryslhène , leur enleva Oczakoff, conquit la Géorgie , s'empara de Choczim, envahit la Moldavie, prit Bender, Imall, et remporta plusieurs victoires, où périrentplus de quarante mille Turcs.

La paix de Jassy , en 1792 , donna aux Russes le Dniester pour limite, la possession tranquille du Caucase ; Catherine, maîtresse de la Géorgie, étendit ses domaines jusqu'aux frontières de la Perse.

La Pologne, une seconde fois démembrée par elle , perdit son indépendance et jusqu'à son nom. La Courlande devint une province russe.

Pendant cette longue série de triomphes et d'agrandissement , un seul et faible motif d'inquiétude put troubler quelques instants sa tranquillité. L'infortuné prince Ivan languissait toijyours dans un fort où l'avait relégué l'usurpation d'Elisabeth.

Un officier russe , en garnison dans ce fort, marche à la tête de quelques soldats vers la prison du prince détrôné, en enfonce la porte, et veut rendre la liberté au captif qu'il proclame empereur.

Alors le commandant surpris exécute l'ancienne con-*

4Ci MÉMOIKKS

signe donnée par Elisabeth, et tranche les jours d'Ivan. L'officier rebelle, déconcerté, ftit désarmé, arrêté, jugé et condamné.

Cependant la mort du malheureux Ivan Ait encore imputée à Timpératrice ; mais tous les hommes dignes de foi, qui m'ont parlé en Russie de cet éyènement , traitaient cette accusation d'injustice et de calomnie.

Tandis que les généraux de Catherine étendaient sa gloire etson empire, elle s'occupait avec activité des plans qu'elle avait formés pour la réforme de son administration intérieure, et pour accélérer dans ses États les progrès de la civilisation , autant que les mœurs de son peuple le permettaient.

Les lois en Russie ne formaient qu'un chaos : chaque prince en avait publié de nouvelles sans abroger les anciennes; toutes se contredisaient; les juges, n'ayant pour guide et pour appui ni règles ni principes, ne pouvaient prononcer que des jugements arbitraires. Catherine , cherchant à débrouiller ce chaos , organisa des tribunaux réguliers et s'efforça d'établir une jurisprudence uniforme.

Par un sentiment généreux et qui pour la première fois peut-être entra dans l'esprit d'un monarque absolu, l'impératrice convoqua dans Moscou les <iképutés des différents peuples de son vaste empire , pour délibérer avec eux sur les lois qu'elle voulait leur donner.

On lut devant cette assemblée solennelle rintroduction du code que cette princesse projetait. Cet ouvrage, devenu célèbre, avait été traduit en russe ; mais l'original était tracé en français par la main de Catherine. On me l'a montré à la bibliothèque de Pétersbourg , et je vis avec surprise que c'était un résumé assez complet des maximes de notre immortel Montesquieu.

Celte assemblée d'états si nouvelle, si imprévue, nerépondlipasàTespoir qu'on en avait conçu : lorsque, après avoir accueilli par des acclamations unanimes le dis-

ou SOUVENIRS. 463

! cours qui annonçait les intentions impériales , la dis- I cussion s^ouvrit , une partie nombreuse des députés s'opposa au projet de raflQpanchissement des paysans ; f d'autres élevèrent des prétentions trop limitatives I du pouvoir impérial , ou trop favorables à Taris- I tocratie.

Les députés des Samoiedes, tribus sauvages, émi- I rent un avis remarquable par sa franche naïveté : « Nous sommes, dirent-ils, des hommes simples ; notre I « vie est employée à faire paître nos rennes ; nous n'a- ! « vons pas besoin de code; mais faites seulement pour ! « les Russes nos voisins, et pour les gouverneurs que « vous nous donnez , des lois qui les empêchent de I « nous opprimier. Nous serons contents, et il ne nous : « faut rien de plus.»

Cependant , au bruit de ces discussions , les serfs de

! quelques seigneurs , agités par Tespoir de la liberté ,

commençaient en plusieurs lieux à faire craindre des

msurrections. L'assemblée fut dissoute, et Timpératrice

se vit réduite à rédiger seule ses lois.

Elle en fit plusieurs relatives à la justice et à l'administration; mais elle ne put fonder aucune de ces grandes institutions qui exigent, pour donner quelque espoir de succès, un sol propice, des mœurs analogues aux vues du législateur, et un concours bien rare de circonstances favorables.

Souvent Catherine , avec la fierté d'un amour-propre satisfait, m'a parlé de deux ukases auxquels elle attachait beaucoup de prix : l'un était relatif à l'organisation de la noblesse et de ses assemblées, l'autre à l'abolition des duels. L'intention de ces deux lois était généreuse , politique et morale ; cependant la première laissait toujours les grands soumis au pouvoir arbitraire , et le préjugé du point d'honneur résista à la seconde.

L'impératrice érigea sur une place de Pétersbourg

une statue en bronze à Pierre le Grand : ce monument, du au talent de Falconnet , a pour base une immense roche de granit qui lui sert de piédestal.

Celte princesse, dont Tactivilé était sans bornes, créa une académie , ainsi que des banques publiques , à Pétersbourg, et même en Sibérie. La Russie lui doit des fabriques en acier, des tanneries, un grand nombre de manufactures , des fonderies , et Tintroduction des vers h soie en Ukraine.

Donnant à ses peuples l'exemple de la raison et du courage, elle fit adopter Tînoculation en Russie, et s'y soumit la première.

Par son ordre , ses ministres conclurent des traités de commerce ave<î toutes les puissances de l'Europe. Sous son règne, à Textrémité de la Sibérie, la ville de Kiakia devint un marché où se réimirent les Russes et les Chinois.

A Pétersbourg , une école militaire et des écoles de marine formèrent aux sciences de la guerre une jeunesse belliqueuse. Un collège, fondé pour les Grecs , annonçait clairement les desseins et les espérances de rimpératrîcè.

Elle laissa dans la Russie blanche un asyle aux jésuites, alors expulsés de tout le monde chrétien. Cette princesse croyait par leurs secours répandre plus rapidement rinstructîon dans son pays, où l'établissement de cet ordre ne lui offrait aucun danger, parce qu'en même temps, dans son vaste empire, elle avait proclamé et maintenu la plus grande tolérance pour tous les culies.

L'Océan Pacifique, les côtes du Nord, celles de l'Asie et de l'Amérique, furent exploités par ses navigateurs.

Aspirant à tous les genres de gloire, et voulant aussi eueillir quelques palmes sur le Parnasse, elle composa dans ses loisirs plusieurs comédies.

L'abbé Chappe, en publiant son Foyati^ en Sibérie,

ou SOUVENIRS. 465

avait amèrement décrié les mœurs de la nation russe et le gouvernement de Catherine ; elle le réfuta par un livre auquel elle donna le titre d! Antidote.

Il est peu de personnes qui n'aient lu avec plaisir les lettres spirituelles qu'elle écrivait à Voltaire et au prince de Ligne.

On vît avec un double étonnement cette fière autocratrice, invoquant la philosophie, appeler D'Alembert en Russie, pour lui confier l'éducation de l'héritier du trône, et le philosophe refuser cette occasion de propager ses principes par l'influence d'un tel élève.

Diderot , au contraire , vint avec orgueil à la cour de Catherine ; elle admira son esprit , mais elle rejeta ses doctrines dont la théorie était spécieuse , et la pratique impossible.

. L'impératrice , dirigeant elle-même avec soin l'éducation de ses petits-fils, Alexandre et Constantin, composa pour eux des Contes moraux et un Abrégé de {histoire des premiers temps de la Htissie , qui sera bientôt connu en France, traduit et inséré dans un ouvrage que mon fils, le général Philippe de Ségur, se pro- . pose de publier, et dans lequel il retracera ces époques reculées des annales russes.

Catherine, avant de terminer son règne, changea en ville plus de trois cents bourgs, et compléta l'organisation administrative et judiciaire de toutes les provinces de l'empire. Sa cour fut le rendez-vous de tous les princes et de tous les personnages célèbres de son siècle.

Avant elle, Pétersbourg, dans son horizon de glace, était un point presque inaperçu et qui semblait tenir à l'Asie; sous son règne, la Russie. devint européenne; . Pétersbourg brilla entre les capitales du monde civilisé, et le trône des czars s'éleva au premier rang des trônes lès plus puissants et les plus respectés.

Telle élait l'illustre souveraine près de laquelle j'étais

4M hAiioius

accrédité : il est facile déjuger, d'après cette conne e^ quisse, de f émotion aTec laquelle j'attendais le jour où je devais être admis en présence d'nne princesse si extraordinaire et d'une femme si célèbre.

Depuis peu de jours je savais qu'<Hi s'était efforcé de prévenir Timpératrice contre moi. M. de LaColînière allai l habituellement chez madame la comtesse de Bruce, dont le mari était gouverneur de Péter^bourg. Madame de Bruce, tante du comte Nicolas de Romanzoff, s'était acquis assez decélébrité par les grâces de sa igure et de son esprit, et par la longue faveur dont l'impératrice l'avait honorée jusqu'au moment où im accès de jalousie refroidit pour elle cette princesse.

Madame de Bruce s'était platntevivemeut à M. de La CoHnière de mes procédés, à Mayence, à l'égard de son neveu. Celui-ci, dans ses lettres et dans ses dépêches, m'avait représenté comme un jeune Français arrogant, présomptueux et querelleur; il m'accusait de lui avoir enlevé très impoliment la place qu'il devait occupera la table de l'électeur.

Le bruit de cette altercation s'était déjà répandu dans la ville. Le comte de Goërt/, ministre de Prusse, m'en avait parlé ; il attribuait en partie le retard de mon au^ dience à l'humeur que l'impératrice en avait ress^tie.

Je vis combien il était nécessaire de faire cesser promptement ces plaintes mal fondées, et qui auraient pu laisser à Catherine des impressions fâcheuses conu« moi.

M . de La Colinière revit à ce sujet madame de Bruce, et lui dit de ma part qu'en déclamant ainsi et en exagérant les faits, ce serait à son neveu seul qu'elle ferait lort. Comme il n'y avait point eu de querelles ni d'explications entre lui et moi, en supposer une était uue tracasserie gratuite; et dans le cas où il aurait existé quelque altercation, il était facile de sentir qu'où UoniKiait tout le tort à M. de KomanzolT, puisque

ou SOUViSNlUS. 4A7

croyant, même sans sujet, avoir éprouvé de moi mie im^ politesse, ii ne m'eo avait point parlé.

La comtesse compril, avec son tact ordinaire, la justesse de ces réflexions, et chercha piY>mptement à faire tomber tous ces bruits un peu légèrement répandus.

Ce qui me servit encore mieux dans celle occasion, c'est que le prince Potemkin, en en parlant à Timpératrice, se montra mécontent de la dépêche du comte de Romanzoff qui, disait^il, s'était formalisé sans sujet, et aurait dû plutôt, pour uue si petite affaire, s'expliquer avec moi que de se plaindre à sa cour.

J'obtins enfin mon audience, et peu s'en fallut que mon début ne devînt m^dencontreux : j'avais, conformément à l'usage, donné au vice«chancelier la copie du discours que je devais prononcer; arrivé au palais impérial, le comte de Cobentzel, ambassadeur d'Autriche, vint me trouver dans le cabinet où j'attendais le moment d'être présenté.

Sa conversation vive, animée, et l'importance de quelques affaires dont il me parla, m'occupèrent assez pour me distraire complètement, de sorte qu'à l'instant où l'on m'avertit que l'impératrice allait me recevoir, je m^aperçtts que j'avais totalement oublié le discours que je devais lui adresser.

Je cherchais vainement à me le rappeler en traversant les appartements, quand tout à coup on ouvrit la porte de celui où se tenait l'impératrice. Elle était richement parée et debout, la main appuyée sur une colonne ; son air majestueux, la dignité de son maintien, la fierté de son regard, sa pose un peu théâtrale, en me frappant de surpiise, achevèrent de troubler ma mémoire.

Heureusement, au lieu de tenter des efforts Inu^es pour la réveiller, je pris soudainement le parti dlmproviser un discours, dans lequel Une se trouvait peut-être

46S ■éxOIRES

pas denx mots de cdni qui avait été commimiqué à llmpératrice et pour lequel elle avait préparé sa réponse.

Une légère surprise se peignît sur ses traits; ce qui ne l'empêcha pas de me répondre snr le champ avec autant d'affabilité que de grâce, en ajoutant même à sa réponse quelques paroles personneUement obligeantes pour moi.

Ayant ensuite reçu et remis au vice-chancelier ma lettre de créance, eUe m'adressa différentes questions sur la cour de France et sur mon voyage à Berlin et à Varsovie. £lle me parla aussi de M. Grimm et de ses lettres, dans le dessein probable de me laisser entrevoir les dispositions favorables que cette correspondance loi avait inspirées, relativement au nouveau ministre de France accrédité près d*elle.

Depuis, lorsque cette princesse m'eut admis dans son intimité, elle me rappela cette audience. « Que vous

• est-il donc arrivé, me dit-elle, monsieur le comte, la

• première fois que je vous ai vu, et par quelle fantaisie « avez-vous soudainement changé le discours que vous « deviez m'adresser? ce qui m'a surprise et forcée à

• changer aussi ma réponse. »

Je lui avouai que je m'étais senti un moment troublé en présence de tant de gloire et de majesté. « Mais, « madame , ajoutai-je , je pensai promptement que cet « embarras , très simple pour un particulier , n'était a nullement convenable à un représentant du roi de « France; ce fut ce qui me décida, au lieu de tourmeni< ter ma mémoire, à vous exprimer, dans les termes a qui vinrent les premiers à mon esprit, les sentiments « de mon souverain pour votre majesté , et ceux que « m'inspiraient votre renommée et votre personne. »

« Vous avez bien fait, me répondit-elle ; chacun a ses « défauts ; moi, je suis très sujette à prévention : je me « souviens qu'un de vos prédécesseurs, le jour qu'il me « fut présenté, se troubla tellement qu'il ne put me dire

ou SOUVENIRS. 4G9

« que CCS mots : Le roi mon maître J'attendais le

« reste; il redit encore : Le roi mon maître et

« n'alla pas plus loin ; enfin , la troisième fois , venant à

« son secours, je lui dis que depuis lougtems je connais-

« sais Tamilié da roi son maître pour moi. Tout le

.« monde m'a assuré que c'était un homme d'esprit, et

• cependant sa timidité me laissa toujours contre lui « une prévention injuste, et que je me reproche, comme

• vous le voyez, un peu tardivement. »

Le même jour je fus présenté au grand duc Paul Petrowitz, à la grande duchesse, et à leur fils le grand duc Alexandre, depuis empereur, qui vient de mourir après un règne glorieux. C'était la première fois que ce prince , âgé de sept ans , recevait un ambassadeur et écoutait une harangue. J'ai toujours trouvé très ridicule l'usage d'adresser de graves paroles à un enfant ; aussi je ne lui dis que quelques mots sur son éducation et sur les espérances qu'on en concevait.

Un de nos célèbres magistrats fit m jour beaucoup mieux; je crois que c'était M. de Malesherbes. Chargé, à la léle d'une cour souveraine, de haranguer un dauphin au berceau, et qui, loin de pouvoir entendi*e une parole , ne savait encore que crier et pleurer pour exprimer ses désirs et ses douleurs , il lui dit seulement : •Puisse, monseigneur, votre altesse royale, pour le

• bonheur de la France et le sien , se montrer toujours « aussi insensible et sourde au langage de la flatterie, - qu elle l'est aujourd'hui au discours que j'ai l'honneur « de prononcer devant elle ! »

L'accueil du grand duc Paul et de la grande duchesse fut obligeant pour moi. Les hommages qu'ils avaient reçus en France récemment, les disposaient favorablement pour tout Français; et, lorsqu'ils m'admirent plus particulièrement dans leur société, je fus à portée de connaître toutes les qualités rares qui, à cette époque, leur mérilaient l'aireclion générale.

470 HiHOIEBS

J*ai dit leur société , parce qu'en effet y si Ton et» excepte les jours de représeiitation , leur cercle , quoique assez nombreux, semblait, surtout à la campagne, plutôt une aimable société qu'une cour gênante. Jamais famille particulière ne fit avec plus d*aisance, de grâce, de simplicité, les honneurs de sa maison : diners, bals, spectacles et fêtes, tout y était marqué à Tempreinte de la plus noble décence, du meilleur ton et du goût le plus délicat.

La grande duchesse, majestueuse, affable et naturelle, belle sans coquetterie, aimable sans apprêt, dcHinait ridée de la yertu parée. Paul cherchait à plaire -, il était instruit; on remarquait en lui une grande Tivacilé d'esprit et une noble élévation dans le caractère.

Mais bientôt, et sans qu'il fût nécessaire d une longue observation , on apercevait dans tonte sa personne, et principalement lorsqu'il parlait de sa position présente et future , une inquiétude , une mobilité , une méfiance, irae susceptibilité extrême , enfin ces bizarreries qui dans la suite furent les causes de ses fautes, de ses injustices et de ses malheurs.

Dans tout antre rang ou ce prince se fut trouvé placé, il aurait pu faire des heureux et l'être hn-méme ; mais, pour un tel homme, le trône, et surtout celui de Russie, ne devait être qn'im écueil redoutable, sur lequel il ne pouvait monter sans s'attendre à en être bientôt et violemment précipité.

Sujet à l'engouement, il se passionnait pour quelqu'un avec une singulière promptitude, l'abandomyant et Too- Uiant ensuite avec une égale facilité. L'histoire de tous les czars détrônés ou immolés était pour lui une idée fixe et toijgours présente à sa pensée. Ce souvenir revenait comme un fantôme qui, l'assiégeant sans cesse, troublait les lumières dé son esprit et offusquait sa raison.

Avant de commencer le cours de mes négociations,

ou SOUVENIRS. 471

et n'ayant d'ailleurs pour le moment aucune affaire urgente à traiter, je m'appliquai exclusivement à connaître les personnages les plus influents de la cour, et à étudier les mœurs ainsi que les usages des habitants de cette capitale du Nord, si récemment créée, si peu connue encore par la plupart de mes compatriotes, et dans laquelle je me trouvais transplanté pour plusieurs années.

Assez de voyageurs et d'auteurs de dictionnaires ont décrit et détaillé les palais, les temples , les nombreux canaux, les riches édifices de cette cité, étonnant monu*< ment du triomphe remporté par un homme de génie sur la nature.

Tous ont dépeint la beauté de la Neva, la richesse de ses quais de granit , Timposant coup d'oeil du port de Cronstadt, la triste magniticence du palais et des jardins de Pétershoff , situés sur les bords de la mer de Finlande , et qui inspirent aux voyageurs une double mélancolie, en les portant à méditer à la fois sur les orages d'une vaste mer remplie d'écueils, et sur ceux qui entourent un despotisme sans limites et un trône colossal sans barrière ; car, malgré tous les prestiges du luxe et des arts , là où l'on ne voit aucmie borne à l'autorité, il ne peut exister, de quelque beau nom qu'on les décore, qu'un maître et des esclaves.

Un grand et bon prince peut répandre sur un tel empire quelques rayons de lumière et de bonheur; mais ce prince, ainsi que le disait Tempereur Alexandre à madame de Staël, ne^t lui-même qu'un accident heureuûp.

La route qui conduit de Pétershoff à Pétersbourg oifre un aspect plus riant; elle est bordée des deux côtés par d'élégantes maisons de plaisance, par de beaux jardins, où la noblesse de la capitale, vient chaque année , pendant les chaleurs passagères d'un été trop court, se faire illusion sur les rigueurs de cet âpre climat , illusion favorisée par la vei'dure constante des

17 2 MKMOIRKS

itrbrcs et des gazons, dont un sol priuiiiivemout mâi*écagcux entretient la fraîcheur jusqu'au moment où rimpitoyable neige vient les ensevelir.

L'aspect de Pëtersbourg frappe l'esprit d'un double étonnement : il y trouve réunis Tâge de la barbarie et celui de la civilisation , le dixième et le dix-huitième siècle , les mœurs de l'Asie et celles de l'Europe , des Scythes grossiers et des Européens polis, une noblesse brillante, fière, et uu peuple plongé dans la senûtude.

D un côté des modes élégantes , des habits magnifiques, des repas somptueux, des fêtes splendides, des théâtres pareils à ceux qui embellissent et animent les sociétés choisies de Paris et de Londres ; de l'autre, des marchands en costume asiatique, des cochers, des domestiques, des paysans vêtus de peaux de mouton, et portant de longues barbes, des bonnets fourrés, de longs gants de peau sans doigts, et des haches suspendues a une large ceinture de cuir.

Cet habillement , et les épaisses bandes de laine qui forment autour de leiu*s pieds et de leurs jambes , une espèce de cothurne grossier, font revivre à vos yeux ces Scythes, ces Daces, ces Roxolans, ces Goths, jadis l'cffioi du monde romain. Toutes ces figiu^es demi-sauvages que l'on voit à Rome sur les bas-reliefs de la colonne Trsgane, semblent renaître et s'animer à vos regards.

On entend encore cette même langue, ces mêmes cris qui , tant de fois retentissant dans les échos du mont Hémus et dans ceux des Alpes , avaient fait souvent reculer les légions des Césars de Rome et de Byzance; mais en même temps, lorsqu'en conduisant leurs barques ou leurs voilures, ils frappent les airs de leur chant assez mélodieux, quoique monotone et presque plaintif, on s'aperçoit que ce n'est plus dans le pays des Scythes indépendants qu'on se promène ; mats dans celui des • Moscovites, dont une longue servitude, d'abord sous

ou SOUVENIRS. 473

les Tariareset ensuite sous les boyards russes, a courbé la tête et abattu la fiené, sans cependant détruire leur vigueur antique et leur bravoure native.

Quand on entre dans leurs maisons, hors des villes, on reconnaît la simplicité des vieilles mœurs rustiques : l'agreste bâtiment est composé de troncs d'arbres couchés et croisés les uns sur les autres ; une petite lucarne sert de fenêtre; un large poêle remplit la chambre étroite, qui n'a d'autres meubles que des bancs de bois.

En évidence se trouve l'image d'un saint bizarrement et grossièrement peinte ou sculptée au milieu d'un large cadre de métal ; c'est à cette image qu'avant de saluer le maître du logis, on doit rendre un premier hommage.

Le gruau, quelques viandes rôties, voilà leurs mets habituels; l'hydromel ou un peu de farine fermentée dans l'eau avec de la menthe , telle est leur boisson ; malheureusement ils y ajoutent trop souvent de grands gobelets d'eau-de-vie de grains, dont un palais européen ne pourrait soutenir l'àpreté.

Les marchands des villes , quand ils sont devenus riches , étalent quelquefois à leur table un luxe sans goût et sans mesure ; ils vous servent d effroyables piles de viande, de volailles, de poissons, d'œufs, de pâtisseries entassés sans ordre, offertes aux convives avec importunité , et capables par leur masse d'effrayer les estomacs les plus intrépides.

Le mobile qui aiguillonne et vivifie tout , l'amourpropre, le désir de s'élever et de s'enrichir pour multiplier leurs jouissances , manquant presque généralement à tous les serfs de ce vaste empire , rien n'estplus uniforme que leur vie , plus simple que leurs mœurs, plus borné que leurs besoins, plus constant que leurs habitudes.

Chez eux toujours le lendemain ressemble à la veille ; rieii ne varie: leurs femmes même, avec leur parure

orientale et le vermillon dont elles couvrent leurs joues, parce que chez eux le mot kraJmay^ rouge, signifie beaute'y perlent encore aux jours de fêtes les siémes voiles {2^aIonnés et les mêmes bonnets tissus en petites perles, dont elles ont hérité de leurs mères et qui paraient leurs bisaïeules.

Le peuple russe, végétant dans Tesclavage , ne connaît pas le bonheur moral; mais il jouit d'une sorte de bonheur matériel : car ces pauvres serfs , certains d'être toujours nourris, logés, chauffés, par le produit de leur travail ou par leurs seigneurs , et étant à l'abri de tous . besoins , n'éprouvent jamais le tourment de la misère ou l'effroi d'y tomber; funeste plaie des peuples policés , mille fois plus heureux cependant , parce qu'ils sont libres.

Les seigneurs, en Russie, ont sur leurs serfs une autorité de droit presque sans limites, mais il est juste de dire que de fait presque tous usent de ce pouvoir avec une extrême modération ; par l'adoucissement graduel des mœurs, l'esclavage des paysans redevient peu à peu ce qu'était autrefois en Europe la servitude de la glèbe. Chacun paie une redevance modique pour la terre qu'on lui donne à cultiver, et la répartilion de ce tribut est réglée dans chaque village par deg vieillards choisis entre les pères de famille.

Si l'on cesse d'observer celte innombrable- classe de la population moscovite , qui n'a point encore fait m pas hors des ténèbres du moyen âge, et si , franchissant plusieurs siècles, on tourne ses regards vers la pariie noble, riche et polie de la nation russe , un tout autre spectacle frappe et fixe l'aiteniion .

Ici je dois avertir que je trace l'esquisse de la société russe , telle qu'elle était il y a quarante ans. Depuis cette époque tout a changé; les progrès en tout genre ont été rapides , et toute cette jeunesse , que les armes et le désir de s'instruire ont poussée et répandue daas tontes

ou SOUVËlHIltS. 175

les villes el les cours de l'Europe , prouve à quel point les arts , l'urbamlé , le goûl , les lettres, se sont perfectionnés dans un empire qui passait encore, dans les premiers temps du règne de Louis XV, pour inculte et barbare.

Au moment où j'arrivais à Pétersbourg , il restait dans cette capitale , sous les formes extérieures d'une civilisation européenne, beaucoup de vestiges des temps antérieurs; et, au milieu d*une élite peu nombreuse de s^gneurs et de dames qui s'étaient instruits, qui avaient voyagé , et ne se montraient sur aucun point inférieurs aux personnes les plus aimables des cours les plus brillantes, on envoyait encore plusieurs, et c'étaient les plus âgés, dont l'accent,. là physionomie, les habitudes, l'ignorance et l'entretien stérile, tenaient plus à l'époque des boyards et des czars qu'à celle de Catherine II.

Cependant ce n'était qu'après quelque examen qu'on pouvait faire cette distinction ; à la superficie , cette difierence n'était pas sensible : depuis un demi-siècle tous s'étaient habitués à copier les étrangers , à se vêtir, à se loger, à se meubler, à se nomrir, à s'aborder, à se saluer, à faire les honneurs d'un bal et d'un dîner, comme les Français, les Anglais et les Allemands.

Tout ce qu'exigent la politesse et la décence était déjà parfaitement imité. La conversation seule et la connaissance de quelques détails intérieurs marquaient la séparation du Moscovite antique et du Russe moderne.

Les femmes avaient devancé les hommes dans cette marche progressive : on voyait déjà un grand nombre de dames élégantes, déjeunes filles remarquables par leurs grâces , parlant également bien quatre ou cinq langues , jouant de plusieurs instruments , et familières avec les ouvrages des poètes et des romanciers les plus célèbres en France, en Italie et en Angleterre; tandis

que, hors une centaine d'hommes de la cour, tels que les Romanzoffy les Razoumowski, lesStrogonoff, les Schouwaloffy les Woronzoff, les Kourakin, Gallitzin, Dolgorouki, etc., la plupart se montraient peu communicaiifs, taciturnes, cependant polis, mais graves et froids ; et, en apparence au moins, assez étrangers à tout ce qui existait hors de leur pays.

Au reste, les usages introduits par Catherine rendaient alors la vie de PétersbDurget la société si agréables , qu'elles n'ont pu que perdre aux changements amenés par le temps. Hors les jours de gala , les dîners, les bals, les cercles , loin de ressembler à ce qu'on appelle aii^ourd'hui des raoutSy vrai chaos où siègent le désordre et l'ennui , étaient peu nombreux, bien choisis et sans mélange.

La parure, qui ressemblait à celle des personnes de la cour de Versailles , était , à la vérité, moins commode que les fracs, les bottes elles chapeaux ronds; mais elle contribuait à entretenir la décence, la galanterie, la noblesse des manières et l'urbanité.

Comme les repas avaient lieu de bonne heure, les après-midi étaient consacrées à remplir des devoirs de société, et à entretenir^ par des visites régulières , l'activité de petits cercles où l'esprit et le goût se formaient par une conversation douce, agréable et variée. Là, je reconnaissais en quelque sorte 4'image de ceux où j'éprouvais tant de charme à Paris.

Ce qui me paraissait seulement trop magnifique et fatigant, c'était le grand nombre de fêles obligées non seulement à la cour, mais dans la société : l'usage étail de célébrer le jour de naissance el le jour de patron de chaque individu que l'on connaissait; y manquer eût élé une impolitesse; celui qu'on fêtait n'invitait personne, mais sa porte était ouverte , et tous ceux qui avaient quelques liaisons avec lui y accouraient en foule.

On voit par là combien , pour conserver un tel usage.

ou SOUVENIRS. 477

il fuHail que les grands seigneurs russes possédassent de richesses, étant presque contraints de tenir si souvent chez eux une sorte de cour plénière.

Un autre genre de luxe fort incommode pour la noblesse, et qui doit un jour la ruiner si elle n'y met ordre, c'est le nombre prodigieux de domestiques quelle nourrit. Ces domestiques, tirés de la classe des paysans ^ regardent le service de la maison comme une sorte d'élévation et de faveur; ainsi, par un étrange préjugé, car les serfs ont aussi les leurs, ils se croiraient punis et presque dégradés si on les renvoyait aux champs.

Or les hommes et les femmes de cette condition se marient dans la maison , et la peuplent tellement qu'il n'est pas rare de voir un grand seigneur chargé de quatre ou cinq cents domestiques de tout âge et de tout sexe, qu'il se croit obligé de garder, quoiqu'il ne puisse les occuper à rien.

Je ne fus pas moins surpris d'un autre usage introduit par là vanité : toute personne au dessus du rang de colonel, devait avoir, suivant son grade, sa voiture attelée de quatre ou six chevaux, conduite par un cocher à longue barbe et en robe , avec deux postillons.

Le premier jour que je m'y conformai, ayant à faire une visite chez une dame habitant l'hôtel qui touchait au mien, mon postillon était déjà entré sous sa porte, que ma voiture était encore sous la mienne.

L'hiver on ôte les roues des voitures ; on place celles-ci sur des patins égaux en hauteur aux roues ; et , comnie les rues sont larges, couvertes de trois ou quatre pieds de neige bien battue et ressemblant au sable le plus uni, le plus ferme et le plus ISn, rien n'égale la rapidité avec laquelle on court ou plutôt on glisse , en parcourant cette belle ville.

J'ai déjà parlé de la modération avec laquelle les seigneurs russes exerçaient sur leurs paysans esclaves une autorité qui légalement n'a point de limites. Pendant

mon long séjour en Russie, plusieurs exemples d'attachement de ces paysans à leurs seigneurs me prouvèrent qu à cet égard 6n ne m'avait pas trompé.

£nire cent traits de ce genre dont je pourrais me servir, je me bornerai à citer celui-ci : le grand chambellan comte Schouwaloff, ayant contracté une dette considérable, se voyait obligé, pour la payer, de vendre une terre qu il possédait à trois ou quatre cents werstes de la capitale.

Un matin, en se levant, il entend un grand bruit dans sa coiu*; une foule de paysans rassemblés causaient ce tumulte ; il les fait venir et s'informe du motif qui les amène.

« On nous a appris, disent ces bonnes gens, que vous « étiez dans la nécessité de vendre , pour rétablir vos « affaires, la terre que nous habitons. Tranquilles et « contents sous votre autorité, heureux par vous et re- « connaissants , nous ne voulons pas perdre un si bon « seigneur. Ainsi, après nous être cotisés , nous som- « mes venus avec empressement vous apporter la som- « me dont vous avez besoin et que nous vous sup- « plions d'accepter. •

Le comte, après quelque résistance, reçut leiur don, et goûta la douce «satisfaction de voir le bien qu'il avait fait récompensé par une si touchante gratitude.

Cependant ces peuples n'eu sont pas moins à plaindre , puisque leur destinée dépend des chances capricieuses du sort , qui leiu* ilonne à son gré un bon ou mauvais maître. Cette vérité n'a pas besoin de preuves, et pourtant je ne puis m'em pécher de citer à cet égard une anecdote, qui me fil douloureusement sentir à quel degré de malheur le pouvoir, sans bornes, d'un maître qui se livre à ses passions, peut réduire l'innocence, la faiblesse et la vertu, qui ne trouvent aucun appui dans la loi.

Ce fait d'ailleurs fera connaître le danger que peu-

ou SOUVENIRS. 479

vent courir, dans un pays où la servitude est établie, les personnes mêmes qui, nées étrangères et libres , mais obscures, s'y trouvent, par des circonstances malheureuses, réduites à Tétat de domesticité, et peuvent inopinément se voir confondues avec les esclaves les plus opprimés, sans que leur faible voix puisse faire entendre leurs plaintes à quelque protecteur puissant.

Marie-Félicité Le Riche, fille jeune, jolie et sensible, avait suivi en Russie son père , qu'un jeune seigneur russe y avait appelé pour le mettre à la tête d'une manufacture. Celte entreprise n'eut pas de succès ; le vieillard ruiné se vil bientôt hors d'état de pourvoir à sa subsistance et à celle de sa fille.

Marie était devenue éprise d un jeune ouvrier ; mais en même temps elle avait inspiré une vive passion à i'ofiicier russe dans la dépendance duquel elle se trouvait. Cet homme, n'écoutant que ses désirs, engagea facilement le père de Marie à refuser la main de sa fille à son amant qui ne possédait rien ; en même temps il dit à ce vieillard qu'une de ses parentes désirait avoir près d'elle une jeune personne, et que cette place avantageuse conviendrait à sa fille : l'infortuné père accepta celte offre avec reconnaissance.

Marie, séparée de son amant, partit pour Pétersbourg et fut placée, sous la surveillance d'une vieille intrigante, dans un petit logement où on lui accordait tout ce qu'elle désirait, hors la liberté , la protection qu'elle avait espérée, et les moyens de voir son amant ou de correspondre avec lui.

Marie, à l'âge de l'espérance, se résignait et attendait tout du temps ; mais il combla bientôt ses malheurs : son prétendu bienfaiteur arrive, cesse tout déguisement et ne laisse plus voir en lui qu'un vil corrupteur. Elle résiste avec la double force de l'amour et de la vertu.

Convaincu de l'inutilité de tous moyens de séduction, tant que la jeune fille conservera quelque espoir d'êlrc

480 MKIfOlRES

un jour à ce qu*elle aime, le ravisseur la trompe eu lui faisani parvenir la fausse nouvelle de la mort de son amant. Elle tombe dans la stupeur et le désespoir.

Son persécuteur en profile, Toutrage, consomme avec violence son crime et l'abandonne lâchement. L'infortunée succombe et perd la raison ; la pitié de quelques voisins charitables la plaça dans un hospice.

Deux ans s'étaient passés depuis cet événement, lorsqu'on me fit voir cette déplorable victime du crime et de l'amour. Pâle, languissante , égarée , on reconnaissait encore en elle quelques traces de beauté , aucun son ne sortait de sa bouche ; elle ne trouvait point d'accents pour exprimer sa douleur ; toujours les yeux fixes, la main appuyée sur son cœur, elle restait dans la même consternation , dans la même siu^prise, dans le même silence, dans la même attitude qu'au moment où elle avait appris la mort de l'objet de son afiTection -, son corps seul paraissait vivre, son ame cherchait ailleurs l'être qui aurait fait le charme de sa vie.

Jamais un si douloureux spectacle ne s'efiacera de ma mémoire. M. D'Aguesseau, mon beau-frère, qui se trouvait à Pétersbourg , et qui fut attendri comme moi à la vue de cette jeune fille, traça l'esquisse de sa figure. Je possède encore ce dessin, qui me rappelle souvent la touchante Marie et ses infortunes.

L'habiiude d'ordonner, sans formes, des châtiments, qui sont aussitôt mfligés que commandés, pour des fautes condamnées sans examen et sans appel par un maître absolu, enu^aîne, de la part même des maîtres les moins durs, d'étranges méprises.

En voici une dont le dénouement fut assez ridicule, grâce au personnage qui s'en trouvait l'objet , quoique le commencement en eût été fort triste et presque cruel.

Un matin je vois arriver chez moi, avec précipitation, un homme iroublé, agité à la fois par la crainle, parla

ou SOUVENIRS. 481

douletir, par la colère ; ses cheveux étaient hérissés, ses yeux rouges ei remplis de larmes, sa voix tremblaiiie, ses habits en désordre : c'était un Français.

Dès que je lui eus demandé la cause de son trouble et de son chagrin : « Monsieur le comte, me dit~il,

• j'implore la protection de votre excellence contre un

• acte affreux d'injustice et de violence; on vient, par

• ordre d'un seigneur puissant, de m'outrager sans su-

• jet, et de me faire donner cent coups de fouet. •

« Un tel traitement, lui dis-je , serait inexcusable , « quand même une faute grave l'aurait attiré ; s'il n'a « pas de motif comme vous le prétendez, il est inexpli- « cable et tout à fait invraisemblable ; mais qui peut « avoir donné un tel ordre? •

« C'est, me répondit le plaignant, son excellence « M. le comte de Bruce, gouverneur de la ville. — « Vous êtes fou, repris-je; il est impossible qu'un hom- « me aussi estimable, aussi éclairé, aussi généralement

• estimé que l'est M. le comte de Bruce , se soit permis, « à l'égard d'un Français, une telle violence, à moins « que vous ne l'ayez personnellement attaqué et in- « suite. •

« Hélas î monsieur, répliqua le plaignant, je n'aija-

• mais connu M. le comte de Bruce : je suis cuisinier; « ayant appris que monsieur le gouverneur en voulait « un , je me suis présenté à son hôtel , on m'a fait mon- « ter dans son appartement. Dès qu'on m'a annoncé à

• son excellence , elle a ordonné qu'on me donnât cent

• coups de fouet , ce qui sur le champ a été exécuté. « Mon aventure peut vous paraître invraisemblable ; € mais elle n'est que trop réelle , et mes épaules peu-

• vent au besoin me servir de preuves. »

« Écoutez, lui dis-je enfin, si contre toute apparence « vous avez dit vrai , j'obtiendrai réparation de votre « injure , et je ne souffrirai pas qu'on traite ainsi mes

• compatriotes que mon devoir est de protéger. Mais ,

48i MBMOIBBS

« songez-y bien, si vous m'avez fait un conte, je sait- • rai vous faire repentir de votre imposture. Portez « vous-même au gouverneur la lettre que je vais lai « écrire; un de mes gens vous accompagnera.

En effet, j'écrivis sur le champ au comte de Bruce, pour Tinformer de réirange dénonciation qui renaît de m*élre faite. Je lui disais que, bien qu'il me fût impossible d'y ajouter foi , l'obligation de protéger les Français me faisait un devoir de lui demander l'explication d'un lait si singulier, puisque enfin il était possible que quelque agent subalterne eût abusé indignemeni de son nom pour commettre cet acte de violence. Je le prévenais que j'attendais impatiemment sa réponse, afin de pi^ndre les mesures nécessaires pour punir le plaignant s'il avait menti , et pour lui faire rendre une prompte justice, si, contre toute apparence, il avait dit la vérité.

Deux heures se passèrent sans qu'aucune réponse ne me parvînt. Je commençais à m'impaiienter ; je me disposais à sortir, pour chercher moi-même réclaircissement que j'avais demandé, lorsque je vis soudain reparaître mon homme , qui véritablement ne semblait plus le même : son air était calme , sa bouche riante ; la gaité brillait dans les yeux.

« Eh bien ! lui dis-je, m'apportez-vous une réponse?

• — Non , monsieur; son excellence va bientôt vous la « faire elle-même ; mais je n'ai plus aucun sujet de me

• plaindre; je suis content, très content; tout ceci « n'est qu'un quipi*oquo : il ne me reste qu'à vous re-

• mercier de vos bontés, o

« Comment î est-ce que les cent coups de fouet ne « vous restent plus? — Si fait, monsieur, ils restent « sur mes épaules, et très bien gravés; mais, ma fol, ou

• les a parfaitement pansés, et de manière à me faire

• prendre mon parti assez doucement. Tout m'a été ex-

• pliqué j voici le fait : M. le comte de Bruce avait pour

ou S0UV£1«IRS. 483

tt cuistaier un Russe, né dans ses terres; cet homme , « peu de jours avant mon aventure, avait déserté, et,dit^ « on, volé. Son excellence, en ordonnant de courir à sa « recherche, s'était proposé de le faire châtier dès qu'on '< le lui ramènerait.

« Or, otest dans ces circonstances que je me présen- « tai pour occuper la place vacante. Quand on ouvrit la • porte du cabinet de monsieur le gouverneur , il était « assis à son bureau, très occupé et me tournant le dos. « Le domestique qui me précédait , dit en entrant : « Monseigneur^ voilà le cuisinier, A l'instant son ex- « celience , sans se retourner , répondit : Eh bien , « qu'on le mène dans la cour, etquon lui domine cent « coups de fouet, cofnme Je foi ordonne*. Aussitôt le « <lomestique referme la porte, me saisît, m'entraîne et « appelle ses camarades, qui sans pUié, comme je vous « l'ai dit , appliquent , sur le dos d'un pauvre cuisinier « français , tes coups destinés à celui du cuisinier russe « déserteur.

« Son excellence, en me plaignant avec bonté, a bien « voulu m'expliquer elle-même cette méprise, et ater- « miné ses paroles consolantes par le don de cette « grande bourse pleine d'or que voici. » Je congédiai le pauvre diable, dont je ne pouvais m'empêcher de trouver la juste colère beaucoup trop facilement apaisée. Tout ces efiFets, tantôt cruels, tantôt bizarres, et rarement plaisants , d'un pouvoir dont rien n'arrête ou ne suspend au moins l'action, sont les conséquences inévitables de l'absence de toutes institutions et de toutes garanties. Dans un pays où l'obéissance est passive, et la remontrance interdite, le prince ou le maître le plus juste et le plus sage doit trembler des suites d'une volonté irréfléchie, ou d'un ordre donné avec trop de précipitation.

En voici une preuve qui paraîtra peut-être un peu folle ; mais c'est un fait que m'ont attesté plusieurs Rus-

484 yÛMOiRES

ses, et qu'un de mes honorables collègues, qui siège aujourd'hui à la chambre des pairs , a souvent en Russie entendu raconter comme moi. Or, notez que ce fait s'est, disait-on, passésous lerègne de Catherine II, qui certes a été et est encore citée, par tous les habitants de son vaste empire, comme un modèle déraison, de prudence, de douceur et débouté.

Un étranger très riche, nommé Suderland, était banquier de la cour et uatiu^alisé en Russie ; il jouissait auprès de l'impératrice d'une assez grande faveur. Un matin on lut annonce que sa maison est entourée de gardes , et que le maître de police demande à lui parler.

Cet officier, nommé Reliew, entre avec l'air consterné : « Monsieur Suderland, dit-il, je me vois, avec un « vrai chagrin , chargé , par ma gracieuse souveraine, • d'exécuter un ordre dont la sévérité m'eÉfraie, m'af- « flige, et j'ignore par quelle faute ou par quel délit vous « avez excité à ce point le ressentiment de sa majesté.

• — Moi, monsieur, répondit le banquier , je l'ignore « autant et plus que vous, ma surprise surpasse la vôtre. « Mais enfin, quel est cet ordre?

« — Monsieur, reprend l'officier, en vérité le courage « me manque pour vous le faire connaître.

« — Eh quoi ! aurais-je perdu la confiance de Tim- « pératrice ?

« — Si ce n'était que cela , vous ne me verriez pas si « désolé. La confiance peut revenir; ime place peut être « rendue.

« — Eh bien ! s'agil-il de me renvoyer dans mon « pays?

« — Ce serait une contrariété; mais avec vos riches- « ses on est bien partout.

« — Ah, mon Dieu, s'écrie Suderland tremblant, « est-il question de m'exiler en Sibérie?

« — Hélas ! on en revient.

ou SOUVENIRS. 485

• — De me jeter en prison ?

« ^— Si ce n'était que cela , on en sort. '

« — Bonté divine ! voudrait-on me knouterl « — Ce supplice est affreux , mais il ne tue pas. « — Eh quoi! dit le banquier en sanglotant, ma vie « est-elle en péril? L'impératrice, si bonne, si clc- « mente, qui me parlait si doucement encore il y a deux

«jours, elle voudrait mais je ne puis le croire.

« Ah ! de grâce , achevez ; la mort serait moins cruelle « que cette attente insupportable.

« — Eh bien ! mon cher, dit enfin lofficier de police « avec une voix lamentable, ma gracieuse. souveraine

• m'a donné Tordre de vous faire empailler.

« — Empailler! s'écrie Suderland en regardant fixe- « ment son interlocuteur; mais vous avez perdu la « raison , ou l'impératrice n'aurait pas conservé la « sienne ; enfin vous n'auriez pas reçu un pareil ordre « sans en 'faire sentir la barbarie et l'exiravagance.

« — Hélas! mon pauvre ami, j'ai fait ce qu'ordinaire- « ment nous n'osons jamais tenter; j'ai marqué ma « surprise, ma douleur ; j'allais hasarder d'humbles re-

• montrances ; mais mon auguste souveraine , d'un

• ton irrité , en me reprochant mon hésitation , m'a

• commandé de sortir et d'exécuter sur-le-champ lor-

• dre qu'elle m'avait donné, en ajoutant ces paroles qui « retentissent encore à mon oreille : Allez, et n oubliez

• pas qu>e votre devoir est de voiis acquitter , sans « murmure , des conimissiofis dont je daigne vous « charger, »

Il serait impossible de peindre l'étonnement , la • colère, le tremblement, le désespoir du pauvre banquier. Après avoir laissé quelque temps un libre cours à l'explosion de sa douleur , le maître de police lui dit qu'il lui donne un quart d'heure pour mettre ordre à ces affaires.

Alors Suderland le prie, le conjure, le presse long-

486 MËIfOIRES

temps en vain de lui laisser écrire un billet à Timpératrice pour implorer sa pitié. Le magistrat , vaincu par ses supplications , cède en tremblant à ses prières, se charge de son billet , sort , et n*osant aller au palais, se rend précipitamment chez le comte de Bruce.

Celui-ci croit que le maître de police est devenu fou; il lui dit de le suivre, de l'attendre dans le palais, et court, sans larder, chez Timpératrice. Introduit chez cette princesse, il lui expose le fait.

Catherine, en entendant cet étrange récit, s'écrte: « Juste ciel! quelle horreur! En vérité, Reliew a perdu « la tète. Comte, partez, courez, et ordonnez à cet « insensé d'aller tout de suite délivrer mon pauvre « banquier de ses folles terreurs et de le mettre en 11- « berlé. »

Le comte sort, exécute Tordre, revient et trouve avec surprise Catherine riant aux éclats. « Je vois à présent, « dit-elle, la cause d une scène aussi bnrle^ue qu'in- • concevable : j'avais depuds quelques années un joli « chien que j'aimais beaucoup, et je lui avais donné le « nom de Suderlandy parce que c'était celui d'un « Anglais qui m'en avait fait présent. Ce chien vient de « mourir ; j'ai ordonné à Reliew de le- faire empailla, « et , comme il hésitait , je me suis mise en colère « contre lui , pensant que , par une vanité sotte , il « croyait une telle commission au-dessous de sa di* « gnité : voilà le mot de cette ridicule énigme.*»

Ce fait ou ce conte paraîtra sans doute plaisant ; mais ce qui ne l'est pas, c'est le sort des hommes qui peuvent se croire obligés d'obéir à une volonté absolue , quelque absurde que puisse être son objet.

Au reste, et je crois juste de le répéter, les mœurs publiques, les sages intentions de Catherine et celles de ses deux successeurs , ont déjà pour la civilisation fait la moitié de l'ouvrage qu'on aurait pu attendre d'une bonne législation.

ou SOUVENIRS. 487

Pendant un séjour de cinq ans en Russie, je n'ai pas entendu parler d'un trait de tyrannie et d^ cruauté. Les paysans à la vérité vivent esclaves; mais ils sont traités avec douceur. On ne rencontre dans l'empire aucun mendiant; si Ton en trouvait, ils seraient renvoyés à leurs seigneurs qui sont obligés de les nourrir ; et ces seigneurs eux-mêmes, quoique soumis à un pouvoir absolu , jouissent , par leur rang et par l'opinion , d'une considération peu différente de celle qui leur appartient dans les autres monarchies non conslilutionnelles de l'Europe.

Ils doivent à Catherine une organisation qui régularise dans chaque province leurs assemblées, et leur donne même le droit d'élire leurs présidents et leurs juges. Tous les emplois civils et militaires sont dans leurs mains ; mais ce qui leur manque seulement, c'est un ciment légal qui garantisse à la fois la sécurité du trône, les "prérogatives de la noblesse et l'adoucissenient graduel de l'existence du peuple.

*""^Tous les étrangers, dans leurs récils, ont peint avec de vives couleurs les tristes effets du gouvernement despotique des Russes, et cependant il est juste d'avouer qu'à celte époque, nous n'avions pas complètement le droit de déclamer ainsi contre le pouvoir arbitraire qui pesait sur la Moscovie. Ne voyait-on pas encore chez nous, dans ce temps, Vincennes, la Bastille, Pierre-en-Scizeetles lettres de cachet? Sous Louis XVI on faisait peu d'usage de ces lettres ; mais pendant le règne de Louis XV, chez son ministre le comte de Saint-Florentin, on les prodiguait et même on les vendait.

Voltaire s'était vu renfermé à la Bastille. M. de Maurepas avait subi un exil de vingt-cinq ans. Le moindre caprice d'un commis envoyait sans formes, à Cayenne, les citoyens qui lui déplaisaient. Je me rappelle, à ce propos, que dans mon enfance on m'a raconté la triste

aventure d'une jeune bouquetière*, remarquable par sa beauté; elle s'appelait Jeanneton.

Un jour M. le chevalier de Coîgny la rencontre éblouissante de fraîcheur et brillante de gaité ; il l'interroge sur la cause de cette vive satisfaction. « Je suis « bien heureuse , dit-elle : mon mari est un grondeur, « un brutal ; il m'obsédait ; j'ai été chez M. le comte de « Saint-Florentin ; madame S***, qui jouit de ses bonnes « grâces, m'a fort bien accueillie, et, pour dix louîs, je

• viens d'obtenir une lettre de cachet qui me délivre de « mon jaloux. »

Deux ansaprès,M.de Coigny rencontre la même Jeanneton , mais triste , maigre, pâle, jaune, les yeux battus. • Eh ! ma pauvre Jeanneton, lui dit-il, qu'étes- « vous donc devenue? on ne vous rencontre nulle part,

• et, ma foi, j'ai eu peine à vous reconnaître. Qu'avez- - vous fait de cette fraîcheur et de cette joie qui me

• charmaient la dernière fois que je vous ai vue. »

• — Hélas! monsieur, répondit-elle, j'étais bien sotte « de me réjouir: mon vilain mari, ayant eu la même « idée que moi , était allé de son côté chez le ministre, « et le même jour, par la même entremise, avait acheté « un ordre pour m'enfermer , de sorte qu'il en a « coulé vingt louis à notre pauvre ménage pour nous « faire réciproquement jeter en prison. •

La morale de ceci est qu'un voyageur, avant de critiquer avec trop d'amertume les abus qui le fi-appent dans les lieux qu'il parcourt, doit se retourner prudemment et regarder en arrière , pour voir s'il n'a pas laissé, dans son propre pays, des abus tout aussi déplorables ou ridicules que ceux qui le choquent ailleurs. En frondant les autres, songez, vous. Prussiens, à Spandaw; Autrichiens, au Mongalsch (en Hongrie) et à Olmutz ; Romains, au château Saint- Ange ; Espagnols, à l'inquisition; Hollandais, à Batavia; Français, à Cayenne, à la Bastille; vous mêmes. Anglais, à la

ou SOtVKINlKS. 489

tyraiiiuqiie presse des matelots ; vous tous eufiu, à cette traite des nègres, qu'après tant de révolutions, à la honte de rhumanilé, il est encore si difficile d'abolir complètement.

La Russie a d'ailleurs un droit réel à la bienveillance des étrangers; nulle part ils ne trouvent une plus courtoise hospitalité : jamais je n'oublierai l'accueil, non seulement obligeant, mais cordial, qu'on me fit dans les brillantes sociétés de Pétersbourg. En peu de temps les liaisons que je formai avec des hommes d'un vrai mérite, et les femmes les plus aimables, purent me faire oublier que là j'étais un étranger.

Aussi, malgré le temps, la distance et les vicissitudes des événements qui ont porté les armes françaises à Moscou, et les armes russes à Paris, je ne puis penser aux jours heureux que j'ai passés dans ce pays qu'avec une émotion qui tient un peu de celle qu'on éprouve quand on est éloigné de sa propre patrie.

Il était difficile de trouver plus de douceur et de raison que n'en montrait la comtesse de Soltikof ; rien ne surpassait en franche et naturelle bonté les comtesses Ostermann, Tchernichefî, Pouskin, madame Divofl"; à Paris on aurait admiré la grâce et les charmas de la princesse Dolgorouki et de sa mère, madame la princesse Bariatinski, de mademoiselle TchernichefiF, de la charmante comtesse Skawronski , qui aurait pu senir de modèle à un artiste pour peindre la tête de l'Amour.

Les jeunes Narischkin, la comtesse Razoumowski, plus âgée, un essaim de demoiselles d'honneur, ornement du palais de l'impératrice, attiraient les regards, les louanges et les hommages. On ne quittait pas sans regret les entretiens spirituels de la comtesse SchouvalofiT, la converi^ation originale et piquante de madame Zagreskî.

Les comtes RomanzofiF, Soltikofif, Strogonoff*; André Razeumouski, si célèbre par des succès brillants eu

politique et en galanterie ; André Schouwaloff, que son jEy>i/reàiVf;t<m a classé en France au rang de nos poètes les plus gracieux; le comte de Woronzoffet son frère, habiles, lun en administration et l'autre en diplomatie; le comte Bezborodko, qui, sous une enveloppe assez épaisse, cachait Tesprit le plus délié; le prince Repnin, à la fois courtisan poli et brave général; le loyal Mlchelson, vainqueur de Pugatcheff; le maréchal Romanzoff, immortalisé par ses victoires ; Souworoff même, dont les lauriei*s nombreux couvraient les défauts bizan*es, les manières grotesques et les caprices presque extravagants; enfin un grand nombre déjeunes colonels et de généraux, qui annonçaient déjà à la Russie que sa gloire et sa civilîstion ne reculeraient plus, m'inspiraient tour à tour une juste estime et un attrait fort naturel.

J'aurais pu ajouter à cette liste beaucoup de noms, comme ceux de Gallitzia, Kourakiu, Kacheloff, etc., si le cadre d'un récit trop rapide me le permettait; mais je ne passerai' pas sous silence la vieille comtesse Romanzoff, mère du maréchal, et &lors presque centenaire. Son corps paralysé marquait seul sa vieillesse; sa tète était pleine de vie, son esprit de gaité, son imagination de jeunesse. Comme elle avait beaucoup de mémoire, sa conversation était aussi attrayante et instructive qu'une histoire bien écrite. Elle avait vu poser la première pierre de Péiersbourg : ainsi ces mots vieille comme les rues, n'auraient point été pour elle une locution exagérée.

Elle avait assisté en France au dîner de Louis XIV, et elle me dépeignait sa figure, ses manières, sa physionomie et Thabillemènt de madame de Maintenon, comme si elle venait de les voir la veille. Elle me donnait des détails curieux sur la vie du fameux duc de Marlborough, qu'elle avait visité dans son camp.

Un autre jour elle me retraçait le tableau fidèle de la

OtJ SOUVENIRS. 491

cour de la reine Anne d'Angleterre, qui Tavait comblée de faveurs; enfin elle se plaisait dans ses récits à me faire entendre que Pierre le Grand avait été amoureux d'elle, et me laissait même douter si elle avait été rebelle à ses vœux.

Mais de tous les personnages, celui qui me frappa le plus, et qu'il était le plus important pour moi de bien connaître, c'était le célèbre prince Potemkin, tout-puissant alors sur le cœur et l'esprit de rimpéralrice. En traçant son portrait, on est certain qu'il ne pourra point être confondu avec d'autres; car- jamais peut-être on ne vit dans une cour, dans un conseil et dans un camp, un courtisan plus fastueux et plus- sauvage,' un ministre plus entreprenant et moins laborieux, un général plus audacieux et plus indécis; toute sa personne offrait l'ensemble le plus original par un inconcevable mélange de gi*andeur et de petitesse, de paresse et d'activité, d'audace et de timidité, d'ambition et d'insou* ciance.

Partout un tel homme eut été remarquable par sa singularité; mais, hors de la Russie et sans les circon-^ stances extraordinaires qui lui concilièrent la bienveillance d'une grande souveraine, de Catherine II, ncm seulement il n'aurait pu acquérir une grande renommée, et parvenir aux éminentes dignités qui l'illustrèrent, mais il ne serait peut-être jamais parvenu à un grade un peu avancé. Ses bizarreries et les inconséquences de son esprit l'auraient arrêté dès les premiers pas d'une carrière quelconque, soit militaire, soit civile.

La fortune des hommes célèbres tient plus qu'on ne pense au siècle, au pays, aux circonstances. Un défaut, à certaine époque, peut réussir mieux que certain mérite ; tandis qu'une belle qualité déplacée nuit souvent autant qu'un défaut et même qu'un vice.

Le prince Potemkin avait dix-huit ans lorsque Catherine détrôna Pierre III ; épris des charmes de cette

pnnresse, il s'arma l'un des premiers pour sa défense, mais comme il n'éiait alors que sous-officier, ce zèle pouvait nVHre pas distingué dans la foule.

Un heureux hasard fixa sur lui rattention : Catherine tenant à la main une épée voulait avoir une dragonne, Potemktn s'approche et lui offre la sienne, elle l'accepte; il veut respectueusement s'éloigner , mais son cheval, accoutumé à l'escadron, s'obstine à rester près du cheval de l'impératrice .

Cette opiniâtreté la fait sourire ; elle examine avec plus d'intérêt le jeune guerrier, qui malgré lui se serre si près d'elle; elle lui parle. Sa figure, son maintien, son ardeur, son entretien, lui plaisent également; elle s'informe de sa famille, l'élève au grade d'officier, et bientôt lui donne une place de gentilhomme de là chambre dans son palais.

Ainsi ce fut l'entêtement d'un cheval rétif qui le jeta dans la carrière des honneurs, dé la richesse et du pouvoir. Il m'a raconté lui-même cette anecdote.

Potemkin joignait le don d une heureuse mémoire à celui d'un esprit naturel, vif, prompt et mobile; mais en même temps le sort lui avait donné un caractère indolent et enclin au repos.

Ennemi de toute gêne, et cependant insatiable de voluptés, de pouvoir et d'opulence, voulant jouir de tons les genres de gloire, la fortune le fatiguait en l'entraînant ; elle contrariait sa paresse, et pourtant jamais elle n'allait aussi vite et aussi loin que ses vagues et impatients désirs le demandaient : on pouvait rendre un tel homme riche et puissant, mais il était impossible d'en faire un homme heureux.

Son cœur était bon, son esprit caustique ; à la fois avare et magnifique, il prodiguait des bienfaits, et payait rarement ses dettes. Le monde l'ennuyait; il y semblait déplacé, et se plaisait néanmoins à tenir une espèce de cour.

Caressant dans rintimité , il se montrait en public hautain et presque inabordable; mais au fond il ne gênait les autres que parce qu'il était gêné lui-même. Il avait une sorte de timidité qu'il voulait déguiser ou vaincre par un ton froid et orgueilleux.

Le vrai secret, pour gagner promptement son amitié, était de ne pas le craindre, de Taborder familièrement, de lui parler le premier, et de lui éviter tout embarras en se mettant promptement à Taise avec lui.

Quoiqu'il eût été élevé à l'université, il avait moins acquis de connaissances par les livres que par les hommes ; sa paresse fuyait l'étude, et la curiosité lui faisait chercher partout des lumières.

C'était le plus grand questionneur qu'il y eut au monde : comme son autorité mettait à sa disposition des hommes de tout rang, de toute classe et de toute profession, il s'était tellement instruit en causant et en questionnant, que son esprit, riche de tout ce que sa mémoire avait retenu, étonnait souvent, quand on lui parlait, non seulement les politiques et les militjiires, mais les voyageurs, les savants, les littérateurs, les artistes et même les artisans.

Ce qu'il aimait surtout, c'était la théologie ; car, bien qu'il fût mondain, ambitieux et voluptueux , il était non seulement croyant, mais superstitieux. Je l'ai vu souvent passer une matinée à examiner des modèles de casques poiu* des dragons, des bonnets et des robes pour ses nièces, des mitres et des habits pontificaux pour des prêtres. On était certain de fixer son attention et de le distraire de toute autre occupation , en lui parlant des querelles de l'Eglise grecque et de l'Eglise latine , des conciles de Nicée, de Chalcédoine et de Florence.

Dans ses rêves pour l'avenir, il passait tour à tour du

désir d'être duc de Courlande ou roi de Pologne, à celui

d'être fondateur d'un ordre religieux, ou même simple

moine. Ennuyé de ce qu'il possédait, envieux de ce qu'il

494 MÉMOIIIES

ne pouvait obtenir, désiraoi tout et dégofttéde tout, c*était un vrai favori de la fortune, mobile, inconstant et capricieux comme elle.

Un usage singulier qui existe dans presque toutes les capitales de TEurope, excepté Paris et Londres, c'est que les ambassadeurs et ministres étrangers , qu'on y appelle, je ne sais pourquoi, le corps diplomatique^ puisque de tous les corps du monde, c'est celui dont les membres sont les plus séparés, divisés entre eux et sans aucun lien commun, c'est que, dis^je, ces étrangers font pour ainsi dire les honneurs de la ville où ils résident, et ordinairement ce sont eux , plus que les grands seigneurs du pays, qui animent la société par une représentation habituelle, par des repas splendides , des fêtes brillantes et des bals nombreux.

A l'époque où je me trouvais à Pétersbourg, le corps diplomatique était composé de personnes très distinguées par différents genres de mérite et d'esprit. Elles répandaient dans les cercles de Pétersbourg beaucoup d'activité et d'agrément.

L'ambassadeur d'Autriche, le comte de Cobentzel, fort connu depuis à Paris sous le règne de Napoléon , faisait oubliei* une laideur peu commune par des manières obligeantes , une conversation vive et une gaité inaltérable.

Le ministre de Prusse, le comte de Goêrtz , plus sérieux, mais peut-être encore plus vif, se faisait estimer et aimer par sa franchise et par une ardeur qui empêchait sa profonde instruction de paraître pédante. Ses entreliens animés intéressaient toujours et ne languissaient jamais.

M. Filz-Iïérbert, aujourd'hui lord Saint-Hélens , joignait à la mélancolie d'une ame sensible et aux distractions singulières d'un caractère vraiment britannique, tous les charmes de l'esprit le plus orné. Négocialeor habile et fin, constant dans ses sentiments , loyal et gé-

ou SOUVENIRS. 495

néreuK dans ses procédés, je n'ai point rencontré d'ami plus aimable et de rival plus redoutable. Politiquement nous avons tous deux cherché pendant plusieurs années à nous contrecarrer; mais socialement nous vivions dans une union intime qui surprit également les Russes et ses compatriotes ainsi que les miens.

Le baron de Nolken, ministre de Suède, et M. de Saint- Saphorin, ministre de Danemarck , jouissaient aussi, par leur caractère doux, liant, et par des connaissances variées, d'une estime générale.

Le ministre de Naples, duc de Serra Capriola, nous plaisait à tous par sa bonhomie et sa vive gaité ; il avait «ne femme très belle que l'âpreté du climat lui enleva; pour lui, il le supporta mieux, et s'y habitua tellement, qu'il se fixa en Russie, où il épousa la fille du prince Wesemski, l'un des personnages les plus Importants de la cour de Catherine.

Je ne dirai rien d^ l'ambassadeur de Hollande, du baron de Wassenaèr : sa mission n'eut ni durée ni éclat, et finit par un mariage brusquement manqué, dont les circonstances furent passablement scandaleuses.

Je rencontrai encore, dès mon début à la cour de Ru8sie, ces ennuyeuses difiicultés d'étiquette qui m'avalent tant contrarié à Mayenoe. M. de Vergennes m'avait assuré que le pêle-méle était établi à Pétersbourg. M. de La Colinière m'apprit qu'en effet l'impératrice l'avait décidé, mais que dans la réalité il n'existait pas.

Tous les dimanches cette princesse , en revenant de la messe, trouvait, en entrant dans ses appartements, les membres du corps diplomatique rangés en haie et sur deux lignes. Or, soit par une ancienne habitude, soit par une singulière indifférence de la part de meis prédécesseurs, après les deux ambassadeurs d'Autriche et de Hollande, qui se plaçaient avec raison les premiers, constamment le ministre d'Angleterre occupait la première place, et celui de France la seconde.

Ne voulant pas laisser subsister cet usage luconveuant, et, d'un autre côté, craignant, d'après Taventure de Mayence, de confirmer dans Tesprit de rimpératrice la fausse idée qu'on lui avait donnée de ma présomption et de ma susceptibilité, je ne vis, pour éviter ou de déplaire à une cour que je voulais rapprocher de la miçnne , ou de montrer une condescendance déplacée, d autre moyen que d'avoir recours à l'adresse.

En conséquence, le premier jour d'audience publique, j'eus soin de me rendre de très bonne heure au palais; mais je trouvai, malgré ma diligence, la première place déjà prise par M. Fitz-Herbert. Une très jolie et très aimable dame de Pai'is m'avait prié de lui remettre uae lettre; je choisis ce moment pour m'acquitter de mon message. Au nom de la dame, il prit avec vivacité la letti*e et s'éloigna pour la lire; moi je pris alors sa place, qu'il ne me redemanda point, puisqu'il n'avait pour loi que l'usage et non le droit.

Le dimanche d'après, je fus si diligent que je trouvai cette même place vide ; enfin, le troisième jour d'audience, voyant que le minîsti^e de Suède et plusieui*s autres se rangeaient pour me laisser passer, je leur dis : « Non, messieurs, vous êtes arrivés avant moi , je « ne me placerai qu'après vous ; il faut que le péle-méle « soit établi comme on l'a ordonné, et il l'est aujourd'hui « complètement. » Depuis ce moment aucune difficulté de ce genre ne vint entraver ma marche et m'ennuyer.

J'avais employé une quinzaine de jours à me mettre au fait des usages de la société de Pétersbourg, et à faire connaissance avec les personnes qui la composaient. Je commençai donc àm'occuper des affaires que j'étais chargé de traiter : elles n'étaient, dans ces premiers momens, ni très nombreuses, ni très importantes. La froideur qui existait entre nos cours ne nous donnait alors aucune influence en Russie ^ chacun connaissait les prc-

ou SOUVENIRS. 497

ventioDS de Catherine contre le cabinet de Versailles. Ses ministres, et les courtisans qui jouissaient de quelque faveur auprès d'elle , usaient avec moi , dans leurs relations et dans leurs entretiens, d'une réserve assez . -décourageante.

'. . Pour juger notre situation politique dans ce pays , il

* suffira de donner une idée des instructions que j'avais • reçues de M. le comte de Yergennes, au moment de

mon départ : « En travaillant, me disait ce ministre , à •.-*" •«• rédiger cette instruction , et en relisant celles qui

• « avaient été données à vos derniers prédécesseurs, j'ai «-vu avec peine qu'aucune de leurs dispositions ne peut

• • s'appliquer au moment présent. Notre opposition aux ; ^ projets de l'impératrice contre l'empire ottoman, a

V changé totalement les relations du roi de France avec

• celte princesse.

.. ^ « Tant que le comte Panin avait conservé quelque in- .•":••> flnence sur l'esprit de Catherine II, ce ministre sage '"--V-.^*:' et conciliant était parvenu à vaincre la répugnance '^-\..**qti« l'impératrice éprouvait pour la France : aussi , '~ >j[>endant son ministère, cherchant à nous rapprocher ;> -*ip«-dè la Russie , nous avions contribué à rétablir la paix ';C^""^jèBlreelle et les Turcs. Catherine nousavait vus encou- ; ,: : • ràger l'établissement de son système de neutralité ar- . • . « mée, litre de gloire pour elle. Déjà les Anglais per- ■\ ;^ m daient , à Pélersbourg , de leur influence , et crai-

• ' ^^..gïiSiicMt de ne pas y conserver longtemps leurs privi- -'*• '.«.lèges exclusifs de commerce.

\ -:, a Mais , depuis la disgrâce et la mort du comte Pa-

;*^^ « nin , la direction des grandes affaires a été confiée au

; • /•* prince Potemkim : ce prince-, ardent et ambitieux,

; • • s'est entièrement dévoué au parti anglais etauirichien,

> dans l'espoir de triompher avec leur appui des obsla-

« des que rencontraient les vues de l'impératrice

^v.,« contre l'empire ottoman.

> ,- ,;«No«s sonunes, il est vrai aussi, continuait M. de

49$ SÉMOIBES

Vergennes , alliés de rAutrtche ; mais vingt^rait ans d'expérience nous prouvent que notre alliance avec la cour de Vienne n'a jamais pu détourner les ministres autrichiens de Tanciemie habitude de nous conb-ecarrer partout.

« Le comte de Cobentzel a suivi cet exemple jusqu'à l'indécence, favorisanten tout l'Angleterre et dissima* lant ses torts les plus évidents ; enfin , quoique Ca* tberine ait abandonné le roi de Prusse pour se lier à l'empereur notre allié, ce qui semblait devoir la rapprocber de nous, on voit les cabinets de Vienne et de Pétersboiu*g nous traiter aussi hostilement que si nous avions formé contre eux une alliance avec les Prussiens.

« Cependant, le roi avait poussé laeondesoendance jusqu'au point de reconnaître, peut-être trop facilement, l'envahissement de la Crimée , enlevée aux musulmans, et sa réunion à l'empire de Russie ; mais cette complaisance ne nous a valu que quelques froids remerciments , et nous n'avons pas pu même obtenir du cabinet russe une satisfaction longtemps réclamée pour des griefs assez importants dont nous demandons vainement une juste réparation.

« C'est dans ces dispositions , me disait le ministre, que vous trouverez Catherine II : on craint que, dans la querelle qui vient de, s'élever entre la Hollande et ' Joseph II , elle ne prenne parti pour l'empereur. Son but probable est d'agir de sorte qu'en se concertant avec l'Angleterre, les Hollandais se voient réduits à implorer sa promotion, tandis que l'empereur croira lui devoir les sacrifices qu'elle dictera à cette république.

« Enfin , je suis persuadé que toute démarche pour nous concilier Tamitié de Timpératrice serait inutile, et que , tant qu'elle existera, la conduite du roi vis à vis d'elle doit se borner à de simples égards.

ou SOUVENIRS. 499

« Cependant je vous invite à chercher les moyens « de vous rendre personnellement agréable à celte « princesse et à ceux qui ont le plus d'influence sur « elle.

« Nous n'entrevoyons aucun espoir de faire un traité « de commerce avec la Russie ; mais si , contre toute «probabilité, quelques circonstances imprévues plus

• favorables se présentaient, profitez deToccasionqu'el- « les pourraient faire naître , et attachez>vous surtout « à prouver aux ministres russes combien le privilège « accordé aux Anglais est onéreux à la Russie, tandis « que nous, plus modérés dans nos désirs , nous ne de- « mandons que Végalité de traitement avec toutes les

• autres puissances commerçantes. •

M. de Yergennes me conseillait de mettre beaucoup de réserve dans ma conduite à Tégard du grand duc et de la grande duchesse , afin de ne pas déplaire à Tinipératrice et d'éviter tout ce qui pouvait compromettre ces princes. Il pensait que le seul objetimportant.de ma mission serait de découvrir les vrais projets de Catherine, de connaître la nature , l'étendue de ses liai-^ sons avec l'empereur et l'Angleterre, et de pénétrer ses dispositions à l'égard de la Suède , ainsi que ses démarches pour acquérir de l'influence à Naples. Je devais surtout distinguer avec soin les apparences des réalités, les menaces des actions, et les faux bruits des préparatifs véritables.

Le ministre , supposant que le but principal de l'impératrice était le renversement de la puissance ottomane et le rétablissement de Tempire grec , m'ordonnait, pour faire taire les échos de la flatterie qui lui prédisaient le rapide et facile succès d'une si colossale entreprise, d'employer tous les moyens qui me paraîtraient convenables pour prouver aux ministres russes que cette révolution rencontrerait de la part des grandes puissances européennes d'invincibles obstacles.

Passant à de moindres objets^le ministre me prescrivait de rendre politesses pour politesses à M. le comte de Cobentzel , mais sans confiance, tandis que je devais en montrer une réelle au ministre de Prusse. Au reste, 11 me recommandait de ménager soigneusement les ministres des puissances amies, et même de ne pas négliger l'occasion de former quelques liaisons avec ceux des puissances malveillantes. De plus , il m'était enjoint de correspondre avec les ambassadeurs et ministres du roi à Constantinople, à Berlin, à Vienne, à Stockholm et à Copenhague , pour les informer de tout ce qui pouvait leur être utile.

On voit , par l'esquisse de ces instructions , qu'elles me laissaient peu d'espoir de quelques succès marquants; mon rôle semblait devoir se borner à celui d'obsenateur attentif dans une cour sur laquelle nous n'avions aucune influence , et la seule affaire réelle dont je me trouvais chargé, était d obtenir, après plusieurs années de tentatives inutiles, une juste satisfaction pour des négociants de Marseille, dont les corsaires russes avaient pris et pillé les bùliments pendant la guerre de Turquie.

Il ne me fut pas difficile de connaître les dispositions de la plupart des ministres : les comtes Bezborodko , Oslcrman et Woronzoff ne dissimulaient pas leur penchant pour les Anglais; aussi mes soins pour former quelques liaisons avec eux ne me valurent qu'un accueil cérémonieux et des politesses froides.

D ailleurs le désir et la nécessité de plaire à leur souveraine les vivaient habitués à régler leur conduite sur la sienne, à lui prouver qu'en politique, comme en toute autre chose , ils partageaient ses préventions favorables ou contraires; et, comme les courtisans exagèrent presque toujours ce qu'ils imitent , leur bienveillance ou leur malveillance se manifestait d'une manière beaucoup plus prononcée que celle de l'impératrice.

ou SOUVENIRS. 501

Aussi , cette princesse traitant avec faveur Tambassadeur d'Autriche et le ministre d'Angleterre , ces ministres vivaient avec eux dans une étroite intimité; et, comme ils n'ignoraient pas Téloignement de Catherine II pour notre cour, et l'humeur que lui donnait la conduite du roi de Prusse et ses sarcasmes, nous les trouvions, M. le comte de Goërtz et moi, trop peu communicatifs, et beaucoup plus disposés à nous nuire qu'à nous obliger.

Une partie de la société suivait leur exemple. Cependant on trouvait à Pétersbourg un assez grand nombre de personnes , et surtout de dames, qui préféraient les Français aux autres étrangers, et qui désiraient un rapprochement entre la Russie et la France. ,

Cette disposition était pour moi plus agi'éable qu'utile ; car sur ce point Pétersbourg était loin de ressembler à Paris. Jamais dans les salons on ne parlait politique , même pour louer le gouvernement. La crainte avait donné l'habitude de la prudence ; les frondeurs de la capitale n'émettaient leurs opinions que dans les confidences d'une intime amitié ou d'une liaison plus tendre ; ceux que celte contrainte gênait se retiraient à Moscou , que l'on ne pouvait pas appeler cependant le foyer de l'opposition, car il n'en existe pas dans un pays absolu , mais qui était réellement la capitale des mé contents.

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