CHAPITRE XV
pensa, comme moi, qu'il était urgent de renvoyer Carteaux à ses pinceaux; nous fîmes part de nos observations au Comité de Salut public : il nomma le médecin Doppet général en chef de Tarmée de Toulon. Ce choix d'un homme estimable à beaucoup d'égards ne pouvait être approuvé quant à la capacité : nous en écrivîmes avec franchise au Comité de Salut public; nous n'avions point d'autres reproches à faire à ces deux militaires, sinon qu'ils étaient au-dessous d'une mission comme celle dont il s'agissait.
Carteaux était sans doute ce qu'on appelle ordinairement un brave homme, quand on veut désigner un homme médiocre; mais il n'avait aucune expérience de la guerre. Celui-là aussi avait une femme prétentieuse qui voulait se mêler d'administration et même de la guerre. Suivant le dire de quelques militaires, et notamment du jeune capitaine d'artillerie, qui déjà, à la vérité, n'était pas fort disposé à dire ni à entendre dire du bien des autres, et qui, tout en faisant sa cour à Carteaux et à sa femme, s'en moquait sans cesse, c'était Mme Carteaux qui faisait les ordres du jour, et qui allait jusqu'à les signer, naïvement ou impudemment : femme Carteaux. Doppet était un médecin très patriote, qui avait quitté sa profession pour celle d'avocat; puis de la profession d'avocat il était passé à celle de militaire, et il était devenu général. Je ne veux pas conclure que ses antécédents fussent incompatibles avec le métier des armes, s'il en avait eu la vocation, qui est en tout le point de départ nécessaire. Pendant ma tournée au camp de Carteaux, mécontent de ce général, et n'obtenant de lui aucun renseignement satisfaisant, dans l'impatience où j'étais de connaître notre véritable position devant la ville insurgée, je m'occupai de visiter les avant-postes. Je my fis accompagner par le jeune officier d'artillerie, qui s'était mis à me suivre depuis mon arrivée. « Tout va mal, me dit-il. Je dois, citoyen représentant, vous rendre compte de l'état des choses; votre loyauté et
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votre rang militaire m'assurent que vous accueillerez mes observations. Je suis, continua-t-il, en butte à la faction corse, à l'arrogance de Carteaux et de sa femme; je crois n'être pas sans quelques connaissances dans l'arme de Fartillerie. J'invoque vos lumières : tout ce que je propose d'utile est écarté. J'ai reçu l'ordre de suspendre la construction d'une batterie que je commençais à former sur un mamelon que l'ennemi a négligé d'occuper et qui nous mettrait à même de fermer ce passage et de garantir d'une surprise le bataillon commandé par Victor. Ajoutez à cela que le mamelon est situé de manière que le feu de la batterie plongerait sur les retranchements de l'ennemi; je sollicite votre appui : mon zèle vous répondra de la protection que vous m'accorderez, lorsque vous aurez tout examiné. »
En me parlant ainsi, Bonaparte m'offrit quelques exemplaires d'une brochure qu'il venait de composer, et d'imprimer à Avignon; et il me priait de permettre qu'il en donnât aux officiers et même aux soldats de l'armée républicaine. Chargé d'un énorme ballot, il disait, en faisant sa distribution à chacun : « On peut voir si je suis patriote ! Peut-on être assez fort en révolution? Marat et Robespierre, voilà mes saints! « Il ne se surfaisait point en annonçant cette profession de foi : il est réellement impossible de rien imaginer de plus ultra-montagnard que les principes de cet écrit infernal; il est au surplus aujourd'hui pièce au procès de l'histoire.
La brochure que Bonaparte répandait ainsi à profusion et dont il sollicita bientôt les représentants du peuple de lui rembourser les frais, ce qu'ils firent, en y ajoutant une gratification pour l'auteur, c'était son fameux Souper de Beaucaire. On voit dans des ouvrages postérieurs à la circonstance que je rappelle ici, que lors de l'avènement de Bonaparte au consulat, la veuve du libraire d'Avignon qui avait imprimé son Souper de Beaucaire, s'étant présentée à Paris au Consul