‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 108 sur 230 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

lui savoir gré d'un double triomphe. Indépendamment de cette raison peut-être réelle à mon insu, une raison toute singulière et dont je ne veux point faire mystère m'attirait vers ce jeune lieutenant d'artillerie. Ce n'était pas seulement, dans sa petite taille, le mérite de cette activité courageuse, de ce mouvement perpétuel, de cette agitation physique qui, pleine d'énergie, commençait à la tête et ne s'arrêtait pas même aux dernières extrémités! C'était, dis-je, dans tout cet ensemble, une ressemblance frappante avec l'un des plus fameux, ou même le plus fameux des révolutionnaires qui eussent paru sur la scène de la République. Ce révolutionnaire, dont on est impatient de savoir le nom, je n'ai point à hésiter de le nommer, dans l'expression naïve de la franchise qui dicte mes Mémoires. Eh bien, ce ménechme de Bonaparte, c'était Marat. J'avais beaucoup vu ce dernier sur les bancs de la Convention, et même auparavant; je ne pouvais pas avoir éprouvé plus d'attrait pour lui que n'en inspiraient et que ne permettaient sa violence perpétuelle et ses appels au carnage; mais cependant, sans vouloir justifier ni expliquer son système comme publiciste, j'étais loin de croire Marat un diable aussi monstrueux qu'il a passé et qu'il passera toujours pour l'être : et puisque sa physionomie vient de m'être rappelée par l'apparition d'une autre devenue depuis si fameuse, je crois devoir placer ici quelques traits qui reviennent à ma mémoire sur cette première famosité, non supérieure, mais antérieure à celle de Bonaparte.

Lorsque Louvet attaqua Robespierre, Marat, placé sous la tribune, les bras croisés, parlait en sa faveur avec force gesticulations. « Je n'aime pas, dit-il, Robespierre : c'est un orgueilleux, jaloux de domination; mais c'est un républicain pur, et je dois sous ce rapport le soutenir. Je ne suis pas plus l'ami de Danton. Je veux que les républicains soient sévères : on ne fait rien pour le peuple, et c'est le peuple qui doit consolider la Révolution. Les hommes d'État se disputent

à qui sera meneur : ils oublient l'intérêt de la liberté, et n'écoutent que des passions et des intérêts funestes à la République. »

Marat était républicain, mais avec une ardeur qui passait les bornes de la modération; la moindre teinte d'un discours contraire aux principes d'ég^alité, de liberté, le portait aux soupçons les plus violents : bonhomme d'ailleurs dans la société, où son instruction le rendait intéressant. S'il eût vécu assez pour voir la République triomphante, il se serait, disait-il, renfermé dans la sphère de ses études, les sciences et les lettres ; et il y avait plus de bonne foi dans cette annonce de ses projets ultérieurs, qu'il n'y en aura dans la pensée de celui qui est le sujet de ce parallèle, lorsqu'il dira, quelques jours avant le passage du Rubicon, le 18 Brumaire, et après cette journée, qu'il n'a d'autre pensée que celle de se retirer à la Malmaison, pour y cultiver les mathématiques, et tout au plus pour y être juge de paix.

Lorsqu'il s'agissait de ce qu'il croyait l'intérêt de la République, aucune considération ne l'arrêtait. Il apostrophait à la tribune et dans ses écrits le meilleur de ses amis, comme il eût soutenu ses ennemis personnels, quand il les croyait attachés à la liberté. Telle était la règle de sa conduite envers Robespierre, Danton et tous ses collègues de la Convention nationale; marchant d'ailleurs le plus souvent par sauts et par bonds, et se croyant tous les droits de l'insolence et de la bizarrerie, alors même qu'il avait l'air de suivre les devoirs de l'humanité et d'en épouser les sentiments généreux.

L'une des premières notabilités féminines de 1789, qui n'avait pas cessé d'être en mouvement depuis cette époque, Mlle Théroignc, très connue dans Paris, surtout par sa démocratie, fut soupçonnée de défection, arrêtée par le peuple et conduite au comité siégeant aux Feuillants, aux cris répétés : a A la lanterne! » La foule devint si grande, si con-

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