CHAPITRE XV. J
sidérablc et si menaçante, que les membres du comité désespéraient de sauver la pauvre amazone; lorsque Marat arriva, le danger était imminent, même pour les membres du comité, qui différaient de la livrer. Marat leur dit : « Je la sauverai ». Il prit par la main Mlle Théroignc, parut devant le peuple irrité, en lui disant : « Citoyens, vous voulez attenter à la vie d'une femme! Allez-vous vous souiller d'un pareil crime? La loi seule a le droit de la frapper : méprisez cette courtisane. Revenez, citoyens, à votre dignité. » Les paroles de l'Ami du peuple apaisèrent le rassemblement. Marat profita de cet intervalle de calme pour enlever Mlle Théroigne, et l'introduisit ensuite dans la salle de la Convention : il la sauva par cette démarche hardie. Je fus témoin d'un acte à peu près semblable rue Saint-Honoré. Le peuple avait saisi un homme vêtu d'un habit noir, poudré et frisé, suivant la mode de l'ancien régime. « A la lanterne! » criait-on de toutes parts, « à la lanterne, l'aristocrate! » On se disposait à l'y accrocher, lorsque Marat perça la foule, en disant : « Qu'allez-vous faire d'un aristocrate aussi méprisable? je le connais. » Il le saisit et, lui donnant un coup de pied au derrière : « Yoilà, dit-il, une leçon qui le corrigera ». Le peuple battit des mains, et l'aristocrate se sauva à toutes jambes. La mort même de Marat, ont dit ses défenseurs, n'a tenu qu'à un mouvement de générosité. Charlotte Corday se présenta chez lui et elle demanda à lui parler. On lui répond qu'il est dans son bain et malade. Elle lui fait dire qu'une dame malheureuse vient réclamer sa protection et son humanité. C'est sur ces paroles rendues à Marat qu'il ordonna qu'elle fut admise. « Le malheur, citoyenne, lui ditil en la voyant, a des droits que je n'ai jamais méconnus : asseyez-vous ». C'est alors que Charlotte Corday tira son poignard, et acheva celui qui serait peut-être, quelques jours plus tard, mort de maladie. Quelle série d'événements bien différents, si elle avait accordé la préférence à Robespierre!...
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Marat donnait aux pauvres tout ce qu'il possédait : il est mort insolvable, ayant épuisé tous les bénéfices provenant de ses ouvrages et de ses journaux politiques, qui avaient eu beaucoup de vog^ue. J'ai peine à me rendre compte qu'un homme qui a montré parfois des actes et même des élans de sensibilité, ait débité des discours et tracé des pages qui feront à jamais frémir les siècles.
Au surplus, puisqu'une ressemblance très réelle de Bonaparte avec Marat vient de me reporter un moment sur celui-ci avec quelques détails, la suite des événements pourra mettre le lecteur à même de continuer le parallèle; et s'il est d'abord constant que la férocité de Marat, plus violente ou expressive, a été moins personnelle et plus désintéressée que celle de Bonaparte, on pourra juger par les faits, et leur ensemble récapitulé, lequel des deux personnages en intensité et en quantité numérique aura été le plus coupable envers l'humanité, et le plus funeste à la société et à la liberté.
Ma prédilection pour Bonaparte fît taire ses ennemis. Cependant le Comité de Salut public, appréciant la justesse de nos réflexions sur l'incapacité deCarteaux et de Doppet, les remplaça tous les deux par le général Dugommier. Bonaparte se trouvait présent à l'arrivée du nouveau général en chef au moment où il venait prendre le commandement militaire. Éminemment capable, non moins loyal et généreux que brave, Dugommier accorda de suite la plus grande confiance à celui qu'il appelait, et qui s'honorait lui-même de son nom : « mon petit protégé ». Bonaparte ne tarda pas à en abuser : il prit bientôt un ton absolu et décisif qui déplut au général en chef. Dugommier avait une réputation et un caractère qu'on ne dominait pas : ses plans étaient à lui, et des conseils trop officieux n'y changeaient rien. Bonaparte commandait l'artillerie provisoirement, par l'absence du général Léblé (sic) et celle du commandant Donmartin, qu'une blessure grave avait