‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 126 sur 230 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

collègues les plus sincères de la Convention nationale, vint me rapporter que Danton, désirant s'entendre avec Robespierre, avait prié lui Laignelot d'arranger un entretien. On se rendit un matin chez Robespierre. Le dictateur était à sa toilette, dont les anciennes formes prenaient beaucoup de temps. Danton, dès le premier abord, entrant en conversalion, dit sans préambule : « Entendons-nous et sauvons la liberté : elle est attaquée par des ennemis bien méchants : ils calomnient et trompent le peuple, qui les considère comme ses amis ». Robespierre, qui ne tutoyait personne, répondit à Danton : « Que voulez-vous dire? Y a-t-il là quelque application? Vous pouvez donner à mes discours l'interprétation que vous voudrez : votre mission en Belgique n'est peut-être pas exempte de reproches : vous avez été mal secondé, mal entouré. Lacraix a jeté de l'odieux sur cette mission. »

Danton alors prit un ton fort élevé et lui dit : « Tu parles ici comme les aristocrates : ils cherchent à déshonorer la Convention et les patriotes qui la composent; jamais je ne souffrirai qu'on les attaque : il ne faut pas diffamer la Révolution en calomniant ceux qui l'ont fondée ». La voix de Danton s'affaiblit : Robespierre, continuant toujours de s'habiller, le regarda et fit un signe de pitié.

Alors Danton, ému, déroula les dangers qui menaçaient la liberté : « Elle périra si l'on attaque ses défenseurs, si la Terreur est portée sur eux, au lieu de s'en tenir à frapper ceux qui conspirent contre elle, et contre lesquels elle fut établie. Avant six mois, toi-même tu seras attaqué, Robespierre, si nous nous divisons. »

La conversation se termina par des politesses affectées. Danton et Laignelot se retirèrent; ils causaient encore dans la rue de l'entrevue sinistre qu'ils venaient d'avoir ; Robespierre sortant passa près d'eux, et feignit de ne pas les apercevoir.

11 est trop vrai que la Terreur, nécessitée par les manœu-

vres des aristocrates et des rois, était alors malheureusement tournée contre les citoyens. Les premières victimes étaient les représentants du peuple eux-mêmes. Leurs divisions et leur crainte (sic) donnaient aux comités de gouvernement le prétexte de conserver leur cruelle domination; la Convention nationale, à laquelle on criait de toutes parts : il faut sauver la liberté, n'oublia pas seulement de garantir la tête des citoyens, elle laissa prendre et semblait présenter elle-même celle de ses membres. Lorsque ceux des comités seront arrivés à se menacer entre eux, la dissension née de leur propre péril ralliera la Convention contre ses oppresseurs; mais combien de temps doit s'écouler encore! quelle patience et quelle résignation pour arriver à une journée de délivrance!

Cependant le sentiment de l'oppression supportée par la Convention nationale commençait à s'exhaler par les discours intimes et même par les écrits publics de quelques hommes moins timides que les autres. Camille Desmoulins faisait paraître son Vieux Cordelier; Phelippeaux publiait ses déclamations sur la mauvaise direction donnée à la guerre de la Vendée, qui la faisait sans cesse renaître de ses cendres.

Sortant un jour de la Convention avec Danton, Courtois, Fréron et Panis, nous rencontrâmes dans la cour du Carrousel plusieurs députés membres des comités. Danton, les abordant, leur dit : « Lisez donc les Mémoires de Phelippeaux \ Ils vous fourniront les moyens de terminer cette guerre de la Vendée que vous avez perpétuée pour rendre nécessaires vos pouvoirs. » Vadier, Amar, Vouland et Barère

1. Ici le manuscrit porte en marge, au crayon, de la main de Prieur de la Côte-d'Or, la note suivante : « Phelippeaux avait tort. Le Comité avait pris des mesures énergiques et très heureuses, pour la destruction de la Vendée, d'où s'ensuivirent l'événement décisif de la prise subite de Ghâtillon, Mortagne et Cholet, et par suite la translation de l'armée vendéenne au nord de la Loire, où elle fut à peu près détruite. Phelippeaux était un brouillon, étourdi et vaniteux. Son imprudence causa sa perte, mais il y eut dans cette alîaire beaucoup de malentendu. » (G. D.)

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