‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 125 sur 230 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

d'élégance pour porter la livrée de l'empereur, ses décorations, le chapeau à plumes, l'épée, le jabot et les manchettes de dentelle, bas de soie et boucles d'or aux souliers. Ces travestissements m'ont toujours inspiré le plus profond dégoût : ils m'ont paru révéler le caractère des hommes qui se font un jeu de tout. Les modestes épaulettes de laine de Bonaparte et son habit troué, dont sa misère pouvait bien être une première cause, n'avaient-ils pas aussi un autre principe? Le système de luxe et de corruption qu'on a vu Napoléon si largement développer dans la suite de son élévation a révélé de reste ce qu'il y avait eu de sincère dans son affectation de simplicité à cette époque révolutionnaire.

La rétractation de Granet au sein du Comité, tout humiliante qu'elle était pour lui, n'étant pas assez publique pour moi, je pris la parole à la Convention nationale, et, désignant de la main les délateurs, je les accusai à mon tour d'avoir excité les vengeances, participé aux dilapidations des fournisseurs du Midi, contribué à l'accaparement des grains. Cette discussion fut aussitôt fermée à mon honneur; les calomniateurs, se reconnaissant dévoilés, gardèrent le silence. Sur le rapport de Treilhard, il fut décrété que ma conduite « était approuvée dans tous les points )>. Je dois dire que la Convention nationale a toujours été confiante et juste à mon égard, lors même que la domination oppressive des comités menaçait plus particulièrement les membres qui ne votaient pas dans leur sens.

La victoire que j'obtins à la Convention fut soutenue d'un égal succès à la Société des Jacobins, plus exagérée alors, s'il était possible, que la Convention nationale elle-même, et qui suivait le terrible exemple de l'épuration de ses membres. J'avais eu le bonheur de passer au scrutin épuratoire qui s'y exerçait avec la plus grande rigueur, et où furent pris, comme dans un piège fatal, tant de membres de la Convention, qui, tels que Fouché lui-même, subirent leur

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arrêt d'expulsion. On sait trop que dans ce temps-là ce n'était pas moins qu'un arrêt de mort.

L'année qui venait de s'écouler pendant que j'étais à l'armée avait été pleine des plus terribles événements. Les victoires remportées par Dumouriez en Champagne et en Belgique avaient été suivies de la défaite de Nervinde, et de la défection de cet illustre aventurier, qu'on peut regarder comme un grand homme, sous beaucoup de rapports. Doué des plus hautes facultés du génie politique et militaire, on peut dire qu'il avait organisé la guerre de la Révolution et la révolution de la guerre. Dampierre, qui avait succédé à Dumouriez, avait péri sur le champ de bataille, et Custine, sur l'échafaud, où était aussi monté Houchard, qui avait remplacé Custine. Au milieu d'une épouvantable tourmente qu'il fallait au moins diriger, la Convention nationale avait décrété le gouvernement révolutionnaire, dont la force, créée pour terrasser l'ennemi extérieur, fut bientôt tournée contre les ennemis personnels et contre les plus purs amis de la République. J'ai dit que, la Gironde et la Montagne s'étant disputé le pouvoir pendant près d'une année, la Gironde avait été vaincue par la commune de Paris, et égorgée par la haine de Robespierre. La guillotine en permanence était comme une divinité à laquelle il fallait toujours offrir de nouveaux holocaustes. « Maintenant est venu le tour de Danton », osèrent dire quelques-uns des êtres féroces qui avaient déjà commis tant de crimes gratuits. Je m'aperçus que l'idée de perdre ce patriote éminent, regardée d'abord comme inconcevable, commençait, depuis mon retour, à germer comme une idée possible. C'est que Danton, le plus énergique et le plus beau révolutionnaire qui ait jamais paru, était déjà montré au doigt comme un modéré, c'est-à-dire un traître, parce qu'il croyait que les excès pouvaient nuire à la Révolution, et qu'il avait réprouvé les exagérations ultra-révolutionnaires. Laignelot, l'un de mes

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