CHAPITRE XVII
du général Brune, son ami, son protégé, qui avait promis de rallier de puissants auxiliaires. Laissé à lui seul, il ne lutta pas moins avec ses bourreaux, qu'il livra au mépris et à l'exécration; mais toute sa résistance solitaire fut bornée à des paroles défensives qui ne peuvent s'adresser qu'à la postérité. Danton s'était également trompé sur ses ennemis et ses amis. L'audace des premiers n'eut d'égale que la lâcheté des seconds. Condamné à mort pour les faits imaginaires énoncés au rapport de Saint-Just, Danton, traîné au supplice avec la férocité de l'époque, comme chef de la co7ispiration d'Orléans et de la faction des Indulgents, Danton, pendant la route encore, déploya toute la force de son âme, qui ne devait pas l'abandonner même au dernier moment. Passant devant la maison où logeait Robespierre, et que j'ai déjà fait connaître, rue Saint-Ilonoré, vis-à-vis la rue Saint-Florentin, Danton, par un mouvement qui porta l'épouvante parmi les exécuteurs et les gendarmes accompagnateurs des tombereaux, se dressa tout à coup sur le banc fatal, oii on le croyait attaché; et se tournant vers la demeure de Robespierre, il s'écria de sa voix puissante : « ïu nous suivras bientôt : ta maison sera rasée, on y sèmera du sel! » On pourra bientôt effectivement juger la portée de la terrible prophétie!
Brissot.... Citoyens, les factions criminelles méditent chaque jour votre ruine; tous les fripons se rallient à elles. Elles s'attendaient depuis quelques jours à être démasquées. Danton, Lacroix disaient : « Préparons-nous à nous défendre » : ainsi Hébert, déjà poursuivi par l'image de son supplice, criait-il il y a trois décades : « On veut me perdre, defendez-moi! »... Toutes les réputations qui se sont écroulées, étaient des réputations usurpées par l'aristocratie, ou par des factions criminelles. Ceux qui nous reprochent notre sévérité aimeraient-ils mieux que nous fussions injustes? Peu importe que le temps ait conduit des vanités diverses à l'échafaud, au cimetière, au néant, pourvu que la liberté reste! On apprendra à devenir modeste; on s'élancera vers la solide gloire et vers le solide bien, qui sont la probité obscure. Le peuple français ne perdra jamais sa réputation : la trace de la liberté et du génie ne peut être clTacée dans l'univers! Opprimé dans sa vie, il opprime après lui les préjugés et les tyrans. Le monde est vide depuis les Romains, et leur mémoire le remplit et prophétise encore la liberté!
Conclusion du rapport de Saint-Just : Il y a donc eu une conjuration tramée depuis plusieurs années pour absorber la révolution française dans un cbanfrcment de dynastie.
Les charrettes parvenues à la place de la Révolution, comme Danton était réservé pour le dernier, ses malheureux compagnons, passant devant lui, s'inclinaient avec attendrissement : Danton, d'un regard vraiment héroïque, les soutenait encore. Camille Desmoulins, Hérault-Séchelles, les mains liées au dos, voulurent faire un mouvement pour embrasser Danton; le bourreau les poussant avec dureté, Danton lui dit : (( Tu es donc, toi, plus cruel que la mort : tu n'empêcheras pas nos têtes de se baiser au fond du sac ». Son tour arrivé, montant avec une véritable alacrité, il leva les yeux au ciel : « Ma femme, mes enfants! » s'écria-t-il avec une émotion dont il n'était plus maître; puis, reprenant aussitôt son courage : « Point de faiblesse, Danton ! » Il dit encore au bourreau : « Tu montreras ma tête au peuple : elle est bonne à voir! »
On a raconté que, non content d'avoir vu passer les victimes devant sa maison, Robespierre les avait encore suivies jusqu'au lieu du supplice; qu'il les avait contemplées avec une satisfaction féroce dans les divers mouvements de leur agonie; qu'enfin le tigre insatiable, toujours plus altéré, aurait semblé comme se lécher la gueule et se gargariser du sang qui coulait par torrents sur l'échafaud de la place de la Révolution.
Mais si sa joie fut complète au moment où tomba la tête de Danton, on a ajouté que par une espèce d'instinct machinal il aurait porté la main à son cou, comme pour s'assurer lui-même de sa propre tête. Il ne se trompait pas de croire déjà sa tête plus qu'ébranlée par la chute de celle de Danton : on peut dire que dès ce moment la puissance de Robespierre avait abdiqué ses premières garanties, celle de la confiance des patriotes; il chercha donc à se cacher dans la foule : mais, déjà comme poursuivi par une vengeance céleste, on le vit retourner chez lui d'un pas vacillant, et comme ayant perdu l'équilibre.