CHAPITRE XVIII
avancé avec fureur pour défendre la loi féroce, et l'avait fait adopter. L'influence que mes missions dans le Midi m'avaient donnée, me restait encore sur les bancs de la Convention nationale. J'y étais soutenu par l'estime accordée à un caractère qui ne pliait pas dans les orages. Je blâmai hautement les comités. Merlin de Thionville se prononçait de même : on nous redoutait.
Je vivais isolé, je n'étais d'aucune coterie, j'évitais les dîners; ma conduite, qui ne donnait aucune prise, imposait : elle me classait par cela même comme l'un des chefs de l'opposition. Nous cherchions à nous concerter sur les moyens d'arrêter les excès des comités de gouvernement, et aider la Convention nationale à recouvrer son existence. Nous commençâmes des réunions le jour chez Doyen, traiteur aux Champs-Elysées, et le soir dans un cabinet du café Corazza. (Ce simple limonadier, d'origine italienne, était en même temps un personnage diplomatique : il avait un diplôme du pape, qui l'autorisait à stipuler les intérêts du trône pontifical.) Corazza m'était dévoué.
Parmi nous se trouvait le député Courtois, homme actif, délié, devenu, surtout depuis la mort de Danton, l'ennemi déterminé et personnel de ses bourreaux; affable, insinuant, Courtois était bien vu des divers partis : il s'était chargé de préparer ses collègues à l'attaque que nous projetions contre les comités, et il s'acquittait parfaitement de sa mission.
Quoique je siégeasse à la Montagne, ainsi que Merlin de Thionville et Courtois lui-même, nous étions loin de nous trouver aussi sûrs de ce côté que du reste de la Convention. La raison en est simple : les Montagnards avaient obéi aux comités lors de l'attaque contre Danton, avec une docilité qui avait décidé la mort de cette dernière victime. Plusieurs y avaient même coopéré activement par ce sentiment d'envie que les hommes médiocres portent ordinairement à ceux qui leur sont supérieurs. Compromis par cette conduite, .les
membres de la Convention nationale ne savaient point se séparer du Comité de Salut public ; ils étaient dans la fausse position de ne savoir comment ne pas prendre, ou comment prendre parti contre ce comité. Pour démontrer à chacun la possibilité d'agir définitivement dans un sens offensif, il fallait toutes sortes de négociations : elles réussissaient lentement, mais cependant nous faisions des conquêtes. Tous les jours, de nouveaux députés recrutés par Courtois me disaient confidentiellement : « Yous pouvez compter sur nous ».
Je ne sortais plus qu'armé : le noyau de notre réunion était composé de neuf membres. Merlin de Thionville et moi, bravant les comités, nous les menacions de couper la tête au premier sbire qui voudrait nous arrêter, et que cette tête serait montrée au peuple, qui, comme nous, abhorrait la tyrannie. Cette résolution imposait à nos adversaires. Les comités, séparés de Robespierre, parce qu'ils étaient la majorité, songèrent à se réunir à lui pour nous perdre, et firent, à cet effet, une dernière tentative.
Robespierre, se croyant plus fort que tous ensemble, refusa l'alliance qu'on lui proposait : alors les comités euxmêmes reconnurent qu'il n'y avait plus d'autre moyen de s'en tirer que de faire diversion, et de s'unir à la Convention nationale dans une attaque qui serait faite contre Robespierre, Couthon et Saint-Just. Cette idée fut communiquée à plusieurs membres de la Convention nationale : ceux qui y furent admis se décidèrent à déverser sur les trois personnages l'accusation d'abord projetée contre tous les membres des comités : cette prudente résolution en isolait le Triumvirat, le rendait vulnérable, et donnait la plus grande chance de succès pour rendre à la Convention son existence. Nous acceptâmes cette transaction, quoiqu'elle compromît nécessairement la Convention, et qu'elle maintînt la puissance d'hommes, à mon sens, non moins coupables que Robespierre, d'hommes jusqu'à ce moment ses complices en