‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 133 sur 230 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

cruautés, aujourd'hui ses ennemis seulement sur la question du partage du pouvoir, c'est-à-dire à la curée.

Mais toutes nos déterminations étaient bien loin encore du jour de l'exécution; et quand l'événement approche, c'est alors que l'incertitude agite le plus ceux qui ont eu beaucoup de peine à se décider. Inquiets avant tout des conséquences de l'énergie de certains députés, auxquels ils étaient dans la nécessité de s'unir, et alarmés sur l'issue de la lutte, les comités s'avisèrent de vouloir envoyer aux armées les membres de la Convention dont ils redoutaient le caractère. Carnot m'accosta rue des Petits-Champs; j'étais avec un de mes amis, encore vivant; il me dit : « Citoyen collègue, le Comité de Salut public a jeté les yeux sur vous pour remplir une mission importante : il s'agit de vous rendre de suite à l'armée du Rhin, où votre fermeté et votre civisme concilieront beaucoup d'intérêts, et feront cesser de malheureuses dissensions qui s'y sont manifestées. — Je n'irai point à l'armée du Rhin, répondis-je à Carnot : le poste d'honneur est à la Convention : je ne m'en séparerai pas. »

Je suis loin de soupçonner Carnot d'aucune mauvaise intention dans ce désir de m'envoyer aux armées. Carnot livré à ses opérations militaires, non pas cependant aussi exclusivement qu'il l'a dit depuis, regardait sans cesse la frontière qu'il fallait défendre : c'était là sa:^ première pensée. Cependant il était facile de reconnaître l'influence des comités dans sa proposition. Elle fut refusée également par plusieurs de mes collègues. Nous étions tous d'accord de demeurer au véritable théâtre de la guerre intestine, devenue plus menaçante que celle de la coalition même.

Le silence et l'inattention dédaigneuse de Robespierre pour Fréron et pour moi, le jour où nous lui avions rendu la visite dont j'ai parlé, m'avaient laissé en doute s'il m'avait assez regardé seulement pour me reconnaître. Le lendemain du jour où j'avais refusé à Carnot de repartir en mission, je fus

dans le cas de voir, pour la première fois, que je pouvais avoir une place quelconque dans la mémoire de Robespierre, car, venant à ma rencontre, il se tourna vers moi comme par un repentir de sa froideur précédente, et, m'appelant de mon nom d'un air de bienveillance qui était pour lui un si grand effort et presque une convulsion, il me dit, en passant : « Yous avez senti la nécessité de rester à la Convention : il est temps qu'elle secoue l'oppression de la majorité factieuse des comités ». Sans comprendre ce discours de Robespierre, ni en vouloir rien conclure en sa faveur, mais seulement dans l'espoir d'engager le combat où, tout le monde étant en présence, il faudrait vaincre ou mourir, je répondis à Robespierre : « Monte donc à la tribune pour y dévoiler les conspirateurs. — Le jour n'est pas éloigné où je les attaquerai », répliqua Robespierre. Comment entendait-il son attaque, et où la porterait-il? Etait-ce aux Jacobins, où il avait tant d'influence, était-ce à la Convention, où il en avait une non moins réelle? Mais, à la Convention, cette influence avait pu tenir jusqu'ici à sa qualité de membre du Comité de Salut public et à la prépondérance dont sa popularité l'investissait même au sein de ce comité qui, demeuré supérieur à tous les pouvoirs exécutifs, était devenu le pouvoir exécutif unique, et dont la Convention nationale recevait toute son action. Mais la scène allait changer : la division était introduite parmi les membres du comité, et Robespierre n'assistait plus à leurs séances. Si la puissance que leur avait donnée la présence de ce colosse de popularité devait être diminuée par sa retraite, celle que Robespierre, à son tour, avait empruntée de la solidarité du pouvoir ne pouvait manquer de diminuer aussi. Mais, le public n'étant pas encore admis aux révélations de cette faiblesse des dissidents, Robespierre, voulant prendre l'avance, répandait et faisait répandra par les siens qu'il désapprouvait fortement et avec indignation une proposition qu'il attribuait aux membres du

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