CHAPITRE XVIII
de cette hypocrisie, avait couru sur Robespierre, l'avait saisi par son habit et, le tirant à lui pour le faire rentrer, s'était écrié de sa voix retentissante, et qui, la porte restant entr'ouverte, n'était pas moins entendue de tout le monde, peuple et comité : « Robespierre est un infâme, un tartufe; il veut nous imputer ce dont il est lui seul capable : nous aimons tous nos collègues; nous portons les patriotes dans notre cœur; c'est cet homme-là qui veut les égorgerions ».... En vociférant ainsi, Collot d'Herbois tenait toujours Robespierre au collet. Comme je venais, à ce moment, de sortir de la Convention nationale, pour me rendre au comité, je me trouvai par hasard témoin de la scène affreuse dont la violence n'était pas encore le plus grand crime à mes yeux. Elle recelait le noir complot de la vengeance préméditée, bien pire encore que la colère. Je contribuai à faire lâcher prise à Collotd'Herbois. Robespierre alors déclara qu'il ne pouvait désormais siéger avec ses ennemis, avec un parti de septemvirs qu'il se réservait de démasquer et de combattre à la Convention. Il se retira malgré les insistances du comité, qui, n'ayant pu le vaincre, cherchait à le retenir. « Laissez-le partir », dis-je à ceux qui l'environnaient. Tout mon intérêt pour lui consistait à n'avoir pas voulu le voir étrangler sur place par un homme plus fort et peut-être non moins méchant que lui. Je le suivis quelques moments, comme pour assurer sa route; il tremblait en marchant. Me voyant près de lui, il me regarda avec des yeux incertains qui paraissaient à la fois me remercier de l'avoir tout à l'heure sauvé, et en même temps me reprocher l'état d'humiliation oii je l'avais vu. Dans quelques paroles que je l'entendis murmurer encore d'un air d'invocation je ne pus guère démêler que celles ce « Jacobins » et de « Cordeliers : nous verrons ». Il rentra chez lui, et je retournai à la Convention, oii je racontai confidentiellement ce qui s'était passé.
Le Comité de Salut public , qui devait être renouvelé
chaque mois, ne l'avait point été. C'était sur la proposition de Tofficieux Granet que cette malheureuse continuation de pouvoirs avait été accordée : faute énorme de la Convention nationale, première cause de la crise où nous étions amenés.
Les comités ralliaient leur monde. Robespierre se croyait trop sûr des siens pour se donner la peine de les invoquer. Cependant la fermentation était au comble : chacun s'armait mystérieusement; elles affidés de Robespierre, sans qu'il les stimulât fort vivement, voulaient voir en lui une victime qu'il fallait délivrer, en frappant ses ennemis. Ils appelaient ainsi la Convention nationale, et surtout les comités.
Une remarque que l'on a faite, c'est que depuis que Robespierre s'était retiré du Comité de Salut public, les exécutions en masse n'en continuaient pas moins. Était-ce par suite de ce terrible mouvement donné par lui? ou ces boucheries étaient-elles accélérées par la terreur de sa retraite qui devenait une menace, et par la domination même de son absence? Ce qui est à ma connaissance personnelle, c'est que je fus un jour mandé au Comité de Salut public, comme ayant été occupé plus spécialement qu'un autre de la partie militaire, et pour y être consulté. Quel était l'objet de la consultation? Pouvais-je le prévoir? On me fit d'abord attendre dans la pièce qui précédait le comité. Je trouvai sur la table de grandes cartes déployées qui me firent croire qu'on allait délibérer sur un plan de campagne décisif. Des députés, attendant comme moi, m'apprirent qu'il ne s'agissait que d'un projet de canalisation, dans quelque département. Je causais avec ces collègues, lorsque tout à coup sortit du comité l'accusateur public, Fouquier-Tinville. Il avait sous le bras un portefeuille qui n'était pas encore fermé. Il demande à l'huissier de lui indiquer le représentant du peuple Barras; il a, dit-il, à me parler particulièrement. Chacun se retire, comme de raison, pour me laisser avec le terrible interlocuteur.