CHAPITRE XVIII
homme, et qui se rattache à tant d'autres! Car telle est la force d'un système, que lorsqu'il a été adopté par un gouvernement, ceux mêmes qui ont Tair d'en être les maîtres, parce qu'ils en sont les chefs, ne font encore qu'en subir les conséquences et ne pjuvent s'arrêter qu'au jour où ils deviendront eux-mêmes les victimes!
S'il était permis d'anticiper sur des faits qui viendront par la suite confirmer la remarque que je fais ici, je dirais : Vous verrez Bonaparte, né de la guerre, ne pouvoir vivre durant tant d'années que par elle, puis périr par la guerre, qu'il ne pourra plus arrêter. Sous le rapport de l'humanité non moins cruellement attaquée par son système de gloire, que par les échafauds de la Terreur, je dirais : Voyez les levées perpétuelles, inexorables, d'une conscription sans relâche, qui avait atteint toutes les classes, tous les âges ; après avoir moissonné jusqu'au dernier enfant de nos familles, à quelle nouvelle classe, à quels nouveaux âges allait-il se prendre encore? Oii se serait-elle jamais arrêtée cette conscription, si l'auteur de cet implacable système n'eût enfin rencontré une force supérieure?
Je reviens à Fouquier-Tinville, que je voudrais quitter tout à fait, mais que je retrouverai bientôt encore. Il s'excusa donc réellement envers moi de tout ce qui se passait à son Tribunal révolutionnaire, déclarant de nouveau que tout dépendait des comités. Désirant se montrer à mes yeux sous les rapports que lui avait en quelque sorte dictés ma conversation, il me communiqua une autre liste fort longue, supplémentaire de celle des militaires. J'y aperçus les noms des meilleurs patriotes, ils y étaient classés comme Girondins, Dantonistes, rejetons de toutes les factions révolutionnaires et rangés tous sous la dénomination générale de Consjnrateurs contre V unité et r indivisibilité de la République. Quelques contre-révolutionnaires authentiques s'y trouvaient mêlés ; mais la priorité pour la mort était en ce moment
accordée aux hommes de la Révolution. La raison en est simple : c'est qu'ils étaient ceux qui avaient pu contrarier personnellement et pour ainsi dire corps à corps quelquesuns des membres du comité. Dans les sectes politiques comme dans les sectes religieuses, ce qu'on hait par préférence, ce sont les adversaires les plus rapprochés de nous : un élève de Jansenius déteste plus un élève de Loyola qu'un sectaire de Mahomet. Il m'eût été aussi impossible de retenir mes sentiments en voyant tous ces noms de bons citoyens, qu'il me l'avait été à l'aspect de ceux des honorables militaires : « Hé, bon Dieu ! qu allez-vous faire! dis-je à Fouquier- Tinville. Voilà des hommes qui sont tous autant de -patriotes; et comment tirer ainsi sur ses propres troupes ? c'est vouloir nous perdre tous les uns après les autres; et sans parler de notre propre danger, cest la plus affreuse de toutes les injustices. — Que voulez-vous ! » me dit Fouquier-Tinville. Je lui réponds sans hésitation : « Faites pour les citoyens ce que vous venez de faire pour les ^nilitaires ». Fouquier-Tinville prend encore la plume et raie devant moi plusieurs noms dont l'inscription sur la fatale liste m'avait le plus révolté. « Citoyeri représentant, me dit-il, cest à votre responsabilité! » *.
1. Voir aux Appendices, p. 337 à 340, la relation autographe des préliminaires du 9 Thermidor, par Barras, et comparer avec le présent chapitre des Mémoires. (G. D.)