CHAPITRE XIX
mouvement électrique. De temps en temps j'envoyais des rapports rassurants à la Convention; tandis que, à la tête de ma petite armée, je maintenais ma route par les quais à la place de Grève, le bruit du roulement de mon artillerie mit en fuite les restes de l'insurrection. Je montai à l'Hôtel de Ville, où avait déjà pénétré Merlin de Thionville. Robespierre, avec l'un des deux pistolets qu'avait Le Bas, s'était fracassé la mâchoire \ Le Bas, avec l'autre, s'était brûlé la cervelle. Couthon était caché sous une table, et Robespierre dans une petite pièce, à la porte de laquelle était étendu
1. Les Thermidoriens avaient intérêt à déshonorer la mémoire de leur victime. La version du suicide, montrant dans Robespierre un grand coupable qui se châtie lui-même pour échapper à la juste punition de ses crimes, est donc celle qu'ils ont adoptée. En dépit des affirmations de Barras dans ses Mémoires et de Courtois dans son rapport du 8 Thermidor an III, je serais plutôt disposé à croire que Robespierre n'a pas cherché à se tuer, mais qu'il a été blessé traîtreusement au moment même où, après de longues hésitations — qui l'ont perdu, — il se décidait enfin à répondre à la mise hors la loi dont il venait d'être frappé, par un appel aux armes contre ses ennemis de la Convention et des comités. J'ai sous les yeux, en écrivant ces lignes, l'original même de cet appel aux armes, dont nous donnons le fac-similé. Je doute qu'il existe au monde un document d'aspect plus tragique que cette feuille de papier au timbre de la Commune de Paris. L'écriture précipitée, violente, convulsive, exprime la fièvre, le bouillonnement intérieur des amis de Robespierre à ce moment suprême. Les lettres courent, les mots se précipitent : c'est bien là un cri, un cri de combat ou de détresse. A côté des signatures nerveusement jetées de Lerebours, de Legrand, de Louvet et de Payan se dressent les deux premières lettres du nom de Robespierre, calmes dans ce tumulte des signes, froides et méthodiques comme l'inflexible vo- .lonté de celui qui les traçait posément lorsque le coup est parti. Ce mot inachevé, ce nom tranché net, décapité, ayant pour paraphe une large éclaboussure de sang évoque invinciblement la rouge vision d'une tête qui se détache sous le couteau de la guillotine. Mais ces deux lettres sinistres ne font pas seulement passer devant nos yeux comme en un rapide éclair l'image du drame : elles en expliquent aussi le dénoûment. Cette signature tronquée prouve, à ce qu'il semble, la surprise, l'attentat soudain etfoudroyant, la balle tirée par une autre main que celle qui traçait ces fermes caractères brusquement interrompus : le meurtre, enfin, et non le suicide. Et c'est une des raisons qui me détermineraient à me ranger — contre Thiers, qui croit au suicide — à l'opinion de Mignet, de Louis Blanc, de Michelet, de M. Ernest Hamel, de M. de Lescure qui croient au meurtre. Voir sur cette question une bonne discussion de M. de Lescure, dans son Introduction aux Mémoires sur les Journées révolutionnaires, p. xxxiv à xxxix, et une savante étude de M. Aulard {Révolution française, n° du 14 mai 1892). M. Aulard, dont l'autorité est si grande en ces matières, estime que le dernier mot n'est pas dit encore sur ce tragique événement, et qu'il n'y a pas de raisons suffisantes pour affirmer le meurtre plutôt que le suicide. (G. D.)
Le Bas. Saint-Just donnait des soins à Robespierre. Henriot était blotti dans un cabinet d'aisances. Je ne pus soutenir cet affligeant spectacle : je sortis et fis transporter Robespierre au salon du Comité de Salut public, où il fut déposé sur une table. Des officiers de santé chargés de l'examen et des pansements des blessures firent leur rapport confirmatif du fait que l'état de Robespierre était l'effet du suicide; que la direction du coup de pistolet était celle d'un homme qui se l'était tiré lui-même. L'un des officiers de santé ayant déposé sur la table les dents qui avaient échappé de la bouche de Robespierre, quand il l'avait visitée, on vit un des canonniers de service s'emparer de ces dents et, apostrophant Robespierre, s'écrier : « Ah! scélérat, je les garde comme monument d'exécration ». Dans un rapport qui me fut fait sur les circonstances de l'agonie de Robespierre, je trouvai qu'il avait, à plusieurs reprises, demandé une plume pour écrire, ne pouvant plus articuler; que cette demande, réitérée devant les membres du comité, avait été refusée par eux. J'ai entendu répéter ce fait, dont je déclare n'avoir pas été témoin, car je n'aurais point refusé à l'agonisant une plume, qui, au défaut de la bouche, aurait pu nous donner quelque communication que d'autres pouvaient avoir intérêt à étouffer. Le refus des membres du comité fut-il seulement l'expression de la haine que pouvait leur inspirer celui qui avait voulu et failli les tuer tous tout à l'heure? ou, comme on l'a dit encore, craignaient-ils quelque divulgation? La suite des événements non plus que la recherche des papiers n'ont pas prouvé que Robespierre et ses complices eussent à apprendre des choses qu'ils n'eussent pas dites et qu'on ne sût pas. Huit jours après, cette table, autour de laquelle délibéraient les membres du comité, était encore teinte du sang de Robespierre. Quelle inattention ou quelle attention féroce de ces chers collègues * ! Tout ce qui
1. Le manuscrit porte ici en marge, au crayon, de la main de Prieur de la Côte-d'Or, la note suivante : « Robespierre fut déposé dans une salle qui