CHAPITRE XIX
prendre mon parti politique comme militaire, de marcher sur Robespierre, jusqu'à ce que mort s'ensuivît. Il n'y avait pas d'ailleurs d'incertitude possible sur ce résultat pour l'un ou l'autre, quel que fût le parti auquel demeurât la victoire. La mort, et encore la mort, était la conséquence forcée du combat commencé; la mort seule pouvait arrêter dans leur course sans but et sans terme ces tigres démuselés qui ne pouvaient se rassasier de sang- humain.
Henriot, un moment arrêté par Merlin de Thionville, avait été remis en liberté par des soldats furieux et ivres que conduisait Coffmhal. La Convention décréta de suite la mise hors la loi du général rebelle. Je sortis de la salle de l'assemblée, le décret à la main. « Je vais à mon poste, restez au vôtre », voilà quel fut tout mon discours. Henriot était là avec les canonniers; je leur criai d'une voix forte : « Retirezvous, misérables : Henriot est hors la loi! » Quelques militaires et des citoyens qui me suivaient, en très petit nombre, crièrent à leur tour : « Obéissez à Barras : c'est le général en chef ». A cette annonce, la peur saisit les insurgés et leur vil commandant : tous se sauvèrent pêle-mêle à la Commune.
La lâcheté d'Henriot et de La Valette, et la disparition de ses soldats entraînèrent des désordres. A l'instant s'ensuivit une nombreuse désertion dans la partie de ses troupes restées stationnées place de Grève, aux ordres de la Commune, dont l'ardeur décroissante semblait se rapprocher de quelque modération.
Je sentis d'un coup d'œil cet état de choses, et, me rendant compte de tous les détails en un instant, je crus voir que j'avais le temps nécessaire pour faire un appel aux bons citoyens et pour opérer la réunion au Carrousel des troupes qui étaient dans Paris et hors des Barrières, à Meudon et à Saint-Germain. J'ordonnai de battre la générale et de tirer le canon d'alarme.
Ainsi que je l'avais présumé du caractère craintif et incertain de Robespierre, il n'avait pris aucun parti à la Commune.
Le rhéteur, ne pouvant plus discourir, passait le temps à discuter sur des pointilleries de rédaction. Coutlion ayant proposé de faire des adresses aux armées : « iVu nom de qui? » répondait Robespierre. « Eh mais! au nom de la Convention, dit Couthon : n'est-elle pas partout oii nous sommes? le reste n'est qu'une poignée de factieux que la force armée va dissiper et dont elle fera justice. — Mon avis, dit Robespierre après profonde réflexion, c'est qu'on écrive au nom du peuple. » Il croyait que ce mot qu'il avait tant de fois répété à la tribune, et qui lui avait conquis tant de puissance, devait avoir encore son talisman ordinaire et suffisait pour emporter le triomphe. C'est ainsi que Robespierre avait rejeté la proposition de marcher sur la Convention et de la dissoudre. Cette hésitation, qui se communiqua à tout ce qui l'entourait, répandit une frayeur dont je devais tirer parti, et sur laquelle je calculais. Mes agents, élevant la voix et parcourant les rues, annonçaient des forces considérables qui s'étaient ralliées. J'avais à peu près quatre mille hommes à moi. Je désirais éviter un combat et craignais d'être obligé decanonner l'Hôtel de Ville. Les comités, en voyant le théâtre delà bataille reporté des Tuileries à la Grève, étaient revenus de leur frayeur, et avaient conséquemment repris de suite leur ton d'insolence et leur goût de cruauté. Ils auraient voulu que je misse tout à feu et à sang, et que j'exterminasse tous les rebelles d'une seule mitraille; j'eus le bonheur de leur prouver qu'il était possible d'éviter le carnage et l'incendie. Les positions que j'avais prises pouvaient, dans tous les cas, protéger la retraite de la Convention nationale sur les hauteurs de Meudon.
L'appareil de mes mesures fit une telle impression, que je ne fus point dans le cas d'avoir recours aux dernières extrémités. L'épouvante gagnait les conspirateurs. La défection de leurs premiers complices fut bientôt communiquée, et partagée par tous les jacobins du dehors, comme par un
COMMUTEE DE PARIS.