CHAPITRE XIX. i
Fouquier ne se le fit pas dire deux fois : il monte à son parquet, met son petit manteau, son chapeau relevé à la Henri IV, appelle les juges, leur donne le mot d'ordre fatal contre Robespierre, Couthon, Saint-Just et toute la bande affreuse, avec autant de décision que la veille il prenait et rendait ce mot d'ordre pour et au nom de Robespierre. Toutes formes du cérémonial furent en un instant complètes : en moins d'une demi-heure, les condamnés avaient, comme le disaient les juges, « leur toilette faite, les bottes graissées », et pouvaient se rendre à leur destination.
La Convention nationale, en m'investissant de tous ses pouvoirs, m'avait donné sans doute la plus grande des responsabilités ; celle de ma vie était la moindre : j'en avais déjà fait tant de fois le sacrifice à la guerre comme dans la cité; il s'agissait de plus que de ma vie individuelle : il s'agissait de celle do millions d'individus, il s'agissait certainement bien ici du salut de la patrie elle-même. Où se serait arrêtée la fureur des tigres s'ils se fussent échappés un seul moment, même dans l'état de défiguration, d'épuisement, d'anéantissement où ils étaient la plupart, s'ils avaient pu avoir un moment de contact avec leurs complices du dehors, encore épars sur les places publiques, et cherchant à se rallier partout après avoir été vaincus un seul instant la veille aux Jacobins et à la Commune. Je pressai Fouquier. « Allons, que l'on parte! — On va partir », me répondit Fouquier avec vivacité et même une véritable alacrité triomphante. « Où les conduira-t-on? — A la place ordinaire où tant d'autres les ont précédés. — Mais, me dit Fouquier à voix basse, d'un air de confiance intime, respectueuse, c'est que voilà huit jours, citoyen représentant, que nous envoyons nos condamnés à la barrière du Trône : nous avons quitté la place de la Révolution.,.. — Qu'on y retourne, lui répondis-je avec un geste déterminé : la route est de passer devant la maison de Robespierre : il faut que la prédiction s'accomplisse!
— Pauvre Danton! dit Fouquier-Tinville d'un air tout attendri : était-ce là un patriote! » croyant, le fourbe autant que cruel Fouquier, faire oublier par cette démonstration piteuse que lui Fouquier avait été le premier égorgeur de Danton!
La prédiction de Danton dont je veux parler est celle que j'ai racontée plus haut à Tinstant du supplice de ce patriote si énergique, de ce véritable géant révolutionnaire, lorsque, passant devant la maison de Robespierre placée sur la roule du supplice, Danton lança la terrible imprécation prophétique : « Tu nous suivras »... contre celui qui le suivait à cette heure au dernier rendez-vous de la mort. Fouquier s'incline humblement et dit au greffier et aux gendarmes accompagnateurs : « A la place de la Révolution! » Par suite de la déférence profonde que me témoignait Fouquier, ne vois-je pas s'approcher dans les mêmes formes respectueuses, le chapeau bas, et très humblement, l'exécuteur lui-même, le citoyen Sanson : « Où déposera-t-on leurs corps, citoyen représentant? — Qu'on les jette dans la fosse de Gapetî répondis-je avec humeur : Louis XVI valait mieux qu'eux. Ce sera encore de la royauté pour Robespierre, puisqu'il parait que lui aussi en a eu le goût. » Dans ce moment, Thuriot et Courtois venaient de déclarer qu' « on avait trouvé chez Robespierre et à la Commune un cachet fleurdelisé ; que d'ailleurs Robespierre avait eu des pensées d'alliance avec la fille de Louis XVI, alors détenue au Temple ». Je ne croyais pas un mot de ces allégations, mais elles préoccupaient les esprits : elles n'étaient peut-être pas, quoique peu vraisemblables, inutiles à livrer au peuple, qui ne pouvait pas se persuader que Robespierre fût un tyran, autrement qu'en l'associant aux idées de l'ancienne royauté, la seule qui, à ses yeux, présentât un corps de délit saisissable. Il faut au peuple quelque chose qui tombe matériellement sous les sens pour arriver à son intelligence. Or comment comprendrait-il