‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 150 sur 230 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

que celui qui tous les jours lui adressait des adulations, qui lui parlait de souveraineté du peuple, de la liberté, de l'égalité, qui se disait son défenseur, et paraît en ce moment son martyr, que celui-là, dis-je, fut ce que nous appelions aujourd'hui un ennemi de la liberté, un oppresseur, un tyran? Il y a là quelque chose de compliqué qui peut n'être pas aussitôt saisi par l'imagination du peuple, en lui disant sur la même ligne que ce tyran a trahi, qu'il s'entendait avec les ennemis de la République, avec les anciens Rois, ou avec des membres de la famille Royale, qu'ainsi c'était un infâme traître. Avec le mot trahison ajouté à scélératesse, tout se comprend, s'explique, et l'on peut espérer de rallier le peuple, et le voir aussitôt se tourner contre ceux qui lui sont signalés comme traîtres et qu'il reconnaît pour tels.

Tous mes ordres donnés et leur exécution assurée, je remontai à cheval en disant à Fouquier-Tinville et aux greffiers et huissiers présents : « On me rendra compte de l'exécution au Comité de Salut public, oii je retourne à l'instant ».

Je vis encore de mes yeux partir les charrettes des condamnés, avec leur escorte, et prendre la direction de la rue Saint-flonoré pour se rendre à la place de la Révolution. La foule immense qu'il fallait traverser ne permettait aux voilures de marcher que fort lentement; mais le sentiment qui régnait n'était pas seulement celui de l'allégresse unanime, c'était celui de la délivrance, et cependant ce sentiment si universel n'osa éclater encore, et sortir des poitrines si long-temps oppressées, que lorsqu'il fut bien constaté que la tête de Robespierre était décidément tombée sur la place de la Révolution. Les paniers du bourreau furent alors transportés et versés au cimetière de la Madeleine à l'endroit désigné de la tombe capétienne. Moins de deux heures après, greffier, huissiers, gendarmes et Fouquier-Tinville, encore à leur tête, étaient arrivés au Comité de Salut public, et tous, parlant presque à la fois, avec un empressement disputé, ils

me rendaient compte de l'exécution comme d'un triomphe accompli. Le terrible Robespierre était enfin lancé dans la nuit éternelle, et dormait côte à côte de Louis XVI.

J'ai plusieurs fois rappelé des traits caractéristiques de cette époque de la Terreur qui a sans doute laissé une si profonde impression dans les âmes de la génération épouvantée; mais cependant ne pourront encore et jamais comprendre toute l'action et l'étendue de cette Terreur, ceux des êtres existants qui n'en ont pas été les témoins contemporains même. On vient de voir comment les spectateurs les plus impatients et l'on peut dire vraiment affamés du supplice de Robespierre ne s'étaient cependant laissé aller à exhaler le soupir de la délivrance qu'après s'être bien assurés de l'exécution consommée, de l'évidence irrévocable de la tête coupée et tombée dans le panier du bourreau. Eh bien, il sembla régner, même après cette exécution, comme une espèce d'inquiétude presque universelle de la résurrection possible de l'homme implacable dont les discours inexorables et les sentences sans appel avaient si cruellement tourmenté les imaginations. Les journaux ne savaient s'ils oseraient imprimer le simple récit du fait. Le Monitei0\ déjà plus qu'officiel (car il a toujours appartenu au parti vainqueur), le Moniteur spécialement parut hésiter devant son premier devoir : ce n'est que vingtsix jours après, c'est-à-dire seulement le 6 fructidor suivant *,

1. Extrait du Moniteur du 6 fructidor an IL — Tbibunal criminel révoll- Tio.NNAiRE (séance du 10 thermidor). — Maximilien Robespierre, âgé de 35 ans, né à Arras, ex-député à la Convention nationale; G. Couthon, âgé de 38 ans., né à Orsay, ex-député à la Convention; L.-J.-B.-T. Lavalette, âgé de 40 ans, né à Paris, ex-noble, ex-commandant de bataillon de la section des gardes françaises, ex-général de brigade à l'armée du Nord; F. Henriot, âgé de 33 ans, né à Nanterre, ex-commis de barrière, ex-commandant général de la force armée de Paris; L.-C.-F. Dumas, âgé de 37 ans, né à Lucy (Haute- Saône), homme de loi à Lons-lc-Saunier, ex-président du Tribunal révolutionnaire à Paris; A. Saint-Just, âgé de 26 ans, né à Decize (Nièvre), ex-député à la Convention; C.-F. Payan, âgé de 27 ans, né à Paul-les-Fontaines, ex-juré au Tribunal révolutionnaire, ex-agent national de la Commune de Paris; N.-J. Vivier, âgé de 50 ans, né à Paris, ex-juge au tribunal criminel du département, ex-président des soi-disant Jacobins dans la nuit du 9 au 10 ther-

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