CHAPITRE XX
la suite, à pénétrer auprès des divers pouvoirs qui se succéderont, même auprès de la Restauration, dont le principe de légitimité ne devrait se laisser approcher que par des vertus. Quelques-uns sans doute auront dissimulé leurs forfaits au Roi et à ses ministres ; mais d'autres s'en vanteront et ne seront pas seulement impunis, mais honorés, si tant est que l'argent et des cordons soient de l'honneur.
J'avais été élu membre du Comité de Sûreté générale.
Les députés envoyés après le 9 Thermidor dans les départements méridionaux et maritimes de la République avaient rencontré quelques-uns de ceux qui avaient livré Toulon aux Anglais ; ils avaient cru pouvoir les comprendre dans l'espèce d'amnistie générale qui était la conséquence de la révolution où Robespierre avait succombé; mais Jeanbon Saint-André, Espert et Gadroy lui-même firent arrêter beaucoup de ces individus, et pour prouver leur haine prononcée contre les traîtres, ils les envoyaient à Paris au Comité de Sûreté générale, en les destinant encore au Tribunal révolutionnaire, un peu modifié, mais subsistant toujours à Paris. Plusieurs de ces infortunés s'adressèrent à moi tout le premier, en invoquant la générosité de celui qu'ils proclamaient le Vainqueur de Toulon. Je ne fus point sourd à leur appel, et je me trouvai assez heureux pour adoucir leur sort, les faire mettre en liberté et les rendre à leurs foyers. « Allez, leur disais-je, reconnaître chez vous que la liberté est une douce chose, et que la République vous protège. » Cette fois, comme dans tout le cours de ma vie, je n'ai jamais admis que la vengeance survécût au triomphe; et puisque Toulon n'était plus au pouvoir de l'étranger, la vindicte nationale n'était plus de la justice nécessaire. La Convention pouvait suivre cet exemple. Mais alors que je tenais cette conduite pour tous, j'étais en Provence l'objet de dénonciations démagogiques, notamment Fructidor dans la ville de Saint-Maximin, décorée encore du nom de vendémiaire Marathon, que lui avait donné ce Lucien Bonaparte dont, une
année auparavant, il me fallait arrêter l'exaltation, lorsqu'il voulait faire lever tout le monde en masse, et envoyer à la guillotine tous les aristocrates, suivant son expression, tandis que son frère distribuait aux troupes son Souper de Bçaucciire, où il démontrait le bonheur et la justice de toutes les violences civiles et militaires. Une république pouvait-elle se maintenir avec de pareils hommes?
Vendémiaire Jc fus après uommé Secrétaire de la Convention nationale,
et Frimaire . r • i
an m. ensuite président.
La Société des Jacobins s'était comme fermée d'elle-même le jour du 9 Thermidor, où Robespierre, son véritable chef, avait succombé; mais, comme parmi les membres de cette société il se trouvait de ces patriotes sincères qui, menacés par le Triumvirat, avaient franchement agi contre lui au moment du combat, ces sincères amis de la liberté auraient voulu, après avoir frappé les hommes qui avaient abusé de rinstitution, ne pas perdre l'institution elle-même. Ils avaient cru possible de la sauver par un procédé de réorganisation et d'épuration, cette fois mieux entendu et exempt de toutes les violences qui avaient présidé à celles d'avant le 9 Thermidor : il était bien difficile que les habitudes malheureuses des dénonciations perpétuelles fussent à l'instant extirpées, que les colères et les fureurs fussent changées aussitôt. On a comparé la Société des Jacobins, lorsqu'elle était dirigée contre le trône, à une batterie d'artillerie à laquelle il avait fallu mettre le feu pour que les projectiles atteignissent leur but : mais, le but atteint, le feu n'avait point cessé, et cette batterie terrible continuait à lancer ses projectiles dévorants contre tout ce qui se trouvait au-devant d'elle. Tout édifice lui paraissait un point de mire qui devait être abattu. C'était donc la chance renouvelée d'un renversement perpétuel; ainsi Billaud-Yarenne et Collot-d'Herbois voulaient retrouver aux Jacobins l'appui que Robespierre y avait obtenu avant le 9 Thermidor; et Billaud-Yarenne, non moins menaçant que