CHAPITRE XX
Mes opérations étaient délicates. Je fis appeler les administrateurs des charrois, Rebuffet et Gévaudan; ils ne me satisfirent en rien : je les remerciai l'un et l'autre. J'eus recours au vieux Lanchère; il me promit six mille chevaux, y compris ceux des charrois, que je l'autorisai de requérir. J'arrêtai avec lui que ces six mille chevaux seraient répartis par échelons sur la route de Paris au Havre, et que des détachements de cavalerie seraient stationnés sur cette route. M. Lanchère ne trouvait rien d'impossible. C'était un homme recommandable par ses connaissances administratives et com~ merciales. L'exécution de mes mesures fut aussi prompte que bien ordonnée. Je partis pour le Havre; j'emmenai avec moi le général Brune, le général Saint-Martin et Real. Je n'eus qu'à me louer de leur activité. Je dirigeais en poste chaque jour les subsistances nécessaires à la consommation de Paris, en attendant que je pusse m'en procurer dans la Belgique et en Hollande. Je devais faire transporter celles-ci par mer, puis par charrois ordinaires. Quand j'eus renvoyé Rebuffet et Gévaudan, je les trouvai sur le seuil de ma porte ^ ils étaient en larmes et me suppliaient de ne pas les perdre; je les congédiai comme de mauvais citoyens, mais les assurai qu'aucune mesure ne serait prise contre eux. Dans la suite j'appris à connaître plus favorablement Rebuffet : ce n'était point un méchant homme, il avait des talents et des sentiments patriotiques.
J'étais à Gand, lorsqu'une lettre de Paris m'informa que notre capitale se trouvait encore la proie de machinations sinistres : je me rendis à Lille; je voulus faire usage du télégraphe, mais Chappe m'annonça que la correspondance était interceptée depuis vingt-quatre heures. C'était la terrible insurrection du l^"" Prairial qui, partie des faubourgs Saint- Antoine et Saint-Marceau, et composée de la réunion de cette population si considérable en nombre comme en forces, marchait au nom de la famine et de la liberté, au
bruit du tocsin qui sonnait dans tout Paris, accompagné de canon et même de toutes armes. Ces révoltés avaient envahi la Convention nationale, en demandant à grands cris « du pain et la Constitution de 1793 ». Un moment vainqueurs, ils avaient égorgé le représentant du peuple Féraud, le prenant pour Fréron, à cause de la ressemblance du nom, et ils étaient maîtres du terrain. Pendant ces événements, privé de toute lumière, et sans moyens de communication, je ne savais plus où était l'autorité publique. Je convoquai les autorités civiles et militaires de Gand; elles m'annoncèrent que Paris était insurgé, que les barrières étaient fermées, qu'aucun courrier n'en pouvait sortir, que la Convention courait les plus grands risques. Je chargeai les administrateurs de placer aux portes de la ville des surveillants qui m'amèneraient les courriers et les voyageurs qui s'y présenteraient. Je nommai le général Leclair commandant de l'armée qui se rendrait sous les murs de Paris. Je l'autorisai à requérir tous les bataillons disponibles qui se trouvaient dans les départements circonvoisins. J'enjoignis au commandant d'artillerie de fournir au général une batterie de campagne, des canons de gros calibre, des mortiers, ainsi que toutes les munitions nécessaires. J'ordonnai au général Leclair de se mettre à la tête des troupes qu'il aurait réunies, et de se rendre à Péronne, où je me proposais de le devancer. Mes instructions furent exécutées avec tant de zèle par cet estimable général, que lorsque j'arrivai à Péronne, des détachements s'y étaient déjà rendus; mais bientôt j'appris dans cette ville, par les télégraphes, dont les communications n'étaient plus interrompues, que la Convention nationale avait triomphé. Sous la direction du général Leclair, je fis rentrer les troupes dans leurs quartiers respectifs. Mon plan de m'établir sur les hauteurs de Montmartre devenant inutile, après avoir rétabli le calme à Saint-Omer dont quelques habitants avaient exigé le partage des grains destinés à