CHAPITRE XX
pagne d'un seul de mes officiers, de l'aide de camp de Pichegru et de l'ordonnateur Hion, j'atteignis un bataillon de garde nationale stationné au Pont-Tournant; je rappelai à cette troupe le devoir d'obéissance que son inertie paraissait ne pas comprendre, et j'ordonnai qu'on me suivît. Parvenu au groupe qui détenait Pichegru, l'ordonnateur Hion cria : (( Place au représentant du peuple Barras! » Le cercle s'ouvrit, je saisis Pichegru par le bras, en disant hautement : « J'ai des ordres à vous communiquer au nom de la Convention nationale ». On ne fit plus de résistance. Les voilures des déportés continuèrent leur route. Peu accoutumé à ces mouvements des masses, Pichegru était tout tremblant. Je le conduisis sur le quai, et lui promis de le rejoindre après avoir tout apaisé. Il monta à cheval, et se rendit à son quartier général. Pichegru n'avait point sur la multitude ce genre d'autorité qui lui impose : il manquait de popularité. La confiance du peuple est le premier véhicule pour réussir, dans les grandes perturbations révolutionnaires.
Mais la déportation des quatre anciens membres des Comités, qui avait été le motif énoncé de l'insurrection du 12 Germinal, n'en était qu'un prétexte, au milieu de tant de causes positives. On n'avait pas plus été au but, en décrétant d'accusation une trentaine de députés signalés par leur ardeur et leur courage civiques, et que leur audace révolutionnaire faisait croire très redoutables. La cause subsistante de toutes les insurrections était là : c'était le manque de subsistances. Une disette factice, suite des lois du maximum, une disette réelle, effet de la mauvaise récolte de l'année, venaient se joindre à toutes les autres excitations politiques et ranimer la mauvaise humeur du peuple, par le redoublement de son malaise. Toutes les passions réunies dans des sens différents contre la Convention nationale, avant et après le 9 Thermidor, l'accusaient auprès du peuple de ne pas veiller à ses besoins, et d'être la cause de tous ses
malheurs; on déclamait sur les places publiques et aux portes des boulangers. La situation devenait chaque jour plus critique et plus inquiétante : Paris ne possédait que très peu de farines, et encore étaient-elles avariées. Elles étaient fournies par des spéculateurs, qui avaient bien payé la haute protection de leur patron.
Dans cet état déplorable, causé par la néglig-ence de Boissy-d'Anglas , qui était chargé des subsistances , les comités, me faisant encore l'honneur de rendre hommage à l'influence que je pouvais avoir acquise dans mes diverses missions, m'appelèrent pour m'inviter à leur consacrer de nouveau cette activité et cette énergie qui, disaient-ils, avait déjà rendu de grands services à la patrie, et qui devait être employée ici avec d'autant plus de délicatesse, qu'il s'agissait de subsistances, cet élément de troubles, aussi puissant sur les peuples qu'on veut agiter, que le ressort même des religions. Mais comme le besoin de vivre passe avant tout, la religion nouslaissait alors fort tranquilles, et M. de Lamennais eut pu dès lors commencer son ouvrage sur l'indifi'é- Fioréai rence. Je reçus donc une nouvelle mission, celle d'aller dans les ports de la Manche, dans les départements du Nord, dans la Belgique et en Hollande pour diriger sur Paris tout ce que je pourrais obtenir ou saisir de grains ou de farines que renfermaient les magasins de ces contrées. Gomme j'étais déjà l'un des commissaires envoyés dans les Indes Orientales, j'avais un motif légal à opposer pour m'éloigner de la France, dans ce moment où elle était peu tenable, même pour les hommes les moins faciles à s'effrayer des révolutions; mais il ne s'agit pas d'interroger à loisir ses convenances, quand on a pris l'engagement de faire prévaloir une nouvelle organisation sociale : le poste du plus grand danger est celui du civisme et de Thonneur. J'acceptai donc la mission la plus difficile, sauf à reprendre plus tard celle des Indes Orientales, qui avait mon affection particulière.