‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 166 sur 230 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

la Convention, déjà veuve de tant de patriotisme et de lumières : la confiance du peuple devait l'abandonner davantage encore, et l'on peut croire que les passions les plus exaltées n'avaient pas été la seule cause des malheurs de Prairial, et qu'alors comme dans presque tous les troubles de la Révolution, les insinuations des Royalistes déguisés purent réclamer une part réelle dans les malheurs de cette époque. C'était la rage des ennemis vaincus au dehors, qui créait les conspirations intérieures.

Dans le même temps où les événements de Prairial avaient amené une aussi funeste réaction à Paris, elle s'étendait dans les départements avec non moins de fureur. Les députés en mission suivaient le mouvement de leurs passions, et voulaient donner des gages à la fureur dominante dans ces nouvelles crises comme après le 9 Thermidor. J'aurais voulu pouvoir aussitôt substituer le régime de la loi à celui de la Terreur, et comprendre dans la générosité nationale tous ceux qui avaient pu se livrer à Texaspération dans un sens ou dans un autre. Si ce système avait été adopté, que de malheurs épargnés !

Après avoir rempli avec quelques succès ma mission pour les subsistances, je ne pouvais renoncer à suivre de quelque espérance d'amélioration ce qui m'avait occupé dans cette partie de l'administration publique que je voyais si mal comprise par ceux qui en étaient les chefs. Rentré dans le sein de la Convention, je croyais pouvoir échapper aux chagrins que me donnaient nos discordes civiles, en m'occupant encore des subsistances, qui sont toujours le premier besoin de la société, quel que soit le gouvernement qui l'emporte. Je fis une motion d'ordre où, exposant notre pénible situation au peuple affamé comme à ses représentants, j'espérais atteindre le seul moyen de salut possible dans les circonstances. Ma voix eut beaucoup de peine à se faire entendre, et toute la bienveillance que je rencontrai dans la majorité

de mes collègues ne pouvait triompher de la préoccupation où la suite des événements de Prairial tenait la Convention comme absorbée. Voici les idées que je parvins cependant à faire arriver à la tribune :

« Dans une révolution, chaque jour a ses orages et ses dangers. Il y a quelques mois, la France était menacée de toutes les horreurs de la famine. Nos féroces ennemis, à force d'or, de perfidies et d'intrigues, étaient parvenus à opérer chez nous la disette au milieu de l'abondance. La sagesse du gouvernement actuel, son infatigable sollicitude pour les besoins du peuple a déjoué cet infernal complot, et nous atteignons enfin la nouvelle récolte. La postérité sera saisie d'étonnement et d'admiration en apercevant d'un côté l'afTreuse détresse où nous avait réduits la criminelle imprévoyance de l'ancien Comité de Salut public, et de l'autre le courage et la patience que le Français a développés dans ces douloureuses circonstances : mais si le peuple a montré une constance et une énergie dont les annales du monde n'offrent pas d'exemple, le gouvernement doit redoubler de précautions pour prévenir le retour d'un si terrible fléau. Déjà la Convention nationale a pris à cet effet les plus sages mesures; déjà, en décrétant le payement en nature des impositions, elle a assuré infailliblement la subsistance des armées et celle de la plupart des grandes communes. En voyant l'abondance que nous promet la nouvelle moisson, la malveillance a frémi de rage, elle a redoublé de fureur, et j'ai reconnu ses nouveaux efTorts et ses nouveaux moyens en parcourant les départements du Nord. La République se trouve aujourd'hui couverte d'une foule de vagabonds et de gens sans aveu, qui rôdent dans les campagnes les plus fertiles. Cette nouvelle plaie dont la France est affligée, s'est manifestée tout à coup. Les maisons des cultivateurs se sont trouvées assiégées par une nuée d'inconnus de tout sexe et de tout âge. Ces brigands rejettent toute proposition de travail, toute espèce d'occupa-

Page 1