CHAPITRE XX
tion. Ils se rient des sueurs et des fatigues du malheureux cultivateur ; ils attendent la fin de ses travaux pour venir lui en dérober le prix, et ils se font insolemment délivrer un pain qu'ils se refusent obstinément à faire croître. Lorsque de tous côtés la campagne demande des bras, ils mènent la vie la plus oisive et la plus dissolue. Les gardes champêtres, les maréchaussées même sont devenus impuissants contre ces hordes de voleurs qui se sont aguerris dans les assauts qu'ils livrent presque journellement aux convois de grains appartenant à la République. Le silence trop prolongé des autorités constituées les a enhardis au crime. Les municipalités ont vu avec indifférence piller sur leur territoire les grains de la République : elles ont laissé faire; elles n'ont pas compris d'abord que leurs propriétés particulières ne seraient pas plus respectées que les propriétés nationales, et que le pillage des convois de grains était le prélude du pillage des moissons. Elles auraient dû, et elles auraient pu arrêter dans sa naissance ce fléau dévastateur. La loi du 16 prairial leur en fournissait les moyens, leur en prescrivait impérieusement le devoir; mais cette bienfaisante loi, cette loi protectrice de toutes les propriétés, est demeurée sans exécution. La responsabilité qu'elle prononce est illusoire et sans effet. En vain des pillards ont-ils été arrêtés et traduits devant les tribunaux : aucun exemple n'a été fait; le crime est resté impuni, et le pillage continue; mais comme ce brigandage est dirigé aujourd'hui ouvertement contre les moissons, les communes des campagnes demandent à grands cris des lois répressives : elles demandent secours et protection contre ces vagabonds qui regardent les moissons comme leur proie assurée; mais puis-je leur répondre : « Le gouvernement a tout prévu, tout fait pour vous, et vous n'avez rien fait pour lui, ni pour vous-même : aidez-vous et l'on vous aidera. Faites exécuter à la rigueur la loi du 16 prairial; livrez sans ménagements à la justice tous ces fainéants qui vous dévo-
rent; chassez loin de votre territoire ces avides frelons qui affament le sol au lieu de le fertiliser; sortez enfin de cette léthargique insouciance. Pourquoi la garde nationale n'estelle pas encore organisée dans vos cantons? Qui peut mieux vous défendre que vous-mêmes? Nous ne parviendrons à réprimer de pareils désordres que par l'union de toutes les forces, l'influence de tous les pouvoirs, l'action de tous les moyens et le zèle de tous les bons citoyens. »
Voici le projet de décret :
« Article 1". — Le comité de législation se fera rendre compte tous les huit jours, par les procureurs généraux syndics de département, de l'exécution de la loi du 46 prairial dernier et des jugements rendus contre les auteurs de pillages des grains, et contre les municipalités sur le territoire desquelles ces délits auraient été commis,
« Article 2. — Le même comité recherchera toutes les lois rendues jusqu'à ce jour contre les vagabonds, gens sans aveu et mendiants valides; il les classera, et en présentera à la Convention une rédaction, pour qu'elle soit promulguée dans toutes les communes de la République. »
Je fus écouté avec déférence, avec assentiment : mais le torrent des affaires était plus fort que l'attention des hommes et même que les volontés prononcées de tout ce qui avait de plus grandes connaissances dans ces matières. Heureusement la République avait encore en elle quelque peu de ce principe vital des corps politiques comme des corps physiques et dont trop souvent l'on ignore la cause première et mystérieuse qui soutient les uns et les autres; heureusement encore que la récolte s'annonçait de la manière la plus favorable, et que chaque jour de sa maturité prochaine était une probabilité de plus pour le retour à l'ordre et un acheminement à la paix.