CHAPITRE XXII
point avec quelque empressement par plusieurs membres, notamment par Carnot. Les services rendus n'entraînent pas une reconnaissance trop prolongée chez les républicains, non plus que chez les rois, quand le péril est passé. Carnot, qui s'était uni à nous au 9 Thermidor contre Robespierre, peutêtre plus par nécessité que par sentiment, avait dû prendre une part plus franche au 13 Vendémiaire. Cette victoire le tirait de la fausse position où se trouvait l'ancien membre du Comité de Salut public, depuis qu'il avait cessé de l'être. Malgré ce que Carnot, comme citoyen, devait peut-être de reconnaissance à celui qu'on appelait le général du 13 Vendémiaire, il ne me voyait point sans quelque embarras, en raison de la conduite contraire que nous avions tenue l'un et l'autre avant et depuis le 9 Thermidor, où je m'étais également montré comme abhorrant et poursuivant la tyrannie que Carnot avait partagée. Il fut donc le premier à prendre la parole et dit : « Notre collègue peut être utilement remplacé par le général Beaufort ». On fît observer à Carnot qu'il lui était arrivé de faire des choix militaires plus heureux. Beaufort était reconnu l'homme le plus immoral et le plus incapable de l'armée. Je combattis l'inconvenante proposition, en disant : a Moi, je propose mon chef d'état-major, Bonaparte ». Il n'avait été cependant que mon aide de camp; mais, en le revêtant ainsi d'une haute fonction, dont il n'avait certainement aucun brevet, je voulais le rehausser et ménager en quelque sorte la transition d'un grade inférieur au grade le plus élevé. A peine eus-je fait cette proposition, que j'entendis chuchoter autour de moi : « C'est un homme à lui ». Je sortis du Comité; la Convention était en séance; j'y retournai de suite. Je recommençai par annoncer de nouveau que le calme régnait dans Paris; qu'investi d'une dangereuse dictature, j'avais le désir et le besoin de déposer les faisceaux, en donnant ma démission ; je présentai à la Convention nationale, pour me remplacer, mon premier aide de
camp, qui m'avait servi de chef d'état-major, Bonaparte, et je parlai avec éloge de ses talents militaires. Ne connaissant pas même le nom de celui que je proposai, la Convention hésitait. Je donnai ma garantie, en consentant à ne point me séparer de la force armée, dont je continuerais la direction, comme représentant du peuple près l'armée. La Convention donna en grande majorité son assentiment à mes deux propositions. Le titre de général de l'armée de l'intérieur me fut 18 conservé. Bonaparte fut donc, par décret du 18 vendémiaire,
Vendémiaire / ' ' i j j l> ' j i" i ' • i '
an IV. nommé gênerai en second de 1 armée de 1 intérieur, maigre les comités. Il s'avança respectueusement vers moi, dans l'attitude et avec l'expression de la plus vive reconnaissance. « Vous me comblez, me dit-il : toute ma famille était déjà couverte de vos bienfaits ». On verra dans la suite ce que c'était que la reconnaissance de Bonaparte et de sa famille ! Les personnes qui composaient ma société à Paris, ont été à portée de remarquer que Bonaparte, depuis son arrivée, ne me quittait pas. Il était presque sans vêtements, et quelle que fût la simplicité de l'époque, il se trouvait encore au delà de la mode ou de l'ordonnance; mais comme il était accoutumé à se revêtir sans cérémonie des draps de la République, il vint encore à moi, ainsi que je l'avais déjà fait au siège de Toulon, me prier de lui faire fournir l'étoffe nécessaire pour s'habiller. Je lui remis un bon illimité sur l'ordonnateur Lefebvre; celui-ci demanda avec beaucoup d'affabilité et de fraternité ce qui pouvait lui être agréable. D'après la demande de Bonaparte, un bon lui fut délivré par Lefebvre. Ce bon fut composé de onze aunes de drap bleu pour habit, redingote et manteau; de deux aunes de drap rouge pour veste et gilet; et de plusieurs aunes de drap blanc pour des pantalons. On voit, dans ce détail aussi minutieusement rappelé, que je reconnais le principe qu'il n'y a rien de petit dans ce qui touche un grand homme. Bonaparte se fit, comme on dit vulgairement, donner bonne mesure, si bien que l'ordonna-