CHAPITRE XXII
devenir si onéreuse à notre pays, était alors dans la plus grande pauvreté. Chassés de Corse, pour raisons beaucoup moins honorables que celles qu'ils ont voulu alléguer depuis, la mère Bonaparte et ses enfants, à leur premier débarquement, résidèrent d'abord à Antibes, où ils présentaient le spectacle de la misère la plus triste, ne vivant que d'emprunts qui suffisaient à peine à leur procurer une paillasse qui était leur lit commun, et un chaudron à cuire des légumes, où ils mangeaient tous ensemble.
Lorsque la famille Bonaparte eut épuisé les ressources qu'elle avait pu obtenir dans la ville d'Antibes, elle se transporta en masse chez un respectable propriétaire de Saint- Zacharie, à quelques lieues de Marseille. Ce propriétaire, M. de Châteauneuf, dont la fortune n'était que très modeste, les reçut tous, les logea et les nourrit avec générosité et délicatesse, pendant plusieurs mois. Quand ils eurent fatigué et épuisé Saint-Zacharie comme Antibes, ils se rendirent à Marseille, où, n'ayant pas plus de ressources qu'à Antibes, ils firent valoir la qualité de réfugiés corses proscrits pour la cause de la liberté, demandant en cette qualité nourriture et logement. Ils touchèrent l'humanité du commandant de la place. Celui-ci les considéra comme parents de militaires, puisque Fun d'eux, officier d'artillerie, se trouvait au service. Il leur faisait donner la ration militaire, qui se composait de pain, de viande, de légumes, de bois et de sel. Ce commandant, homme vraiment humain par lui-même, m'avait écrit à ce sujet pour avoir mon autorisation. Non seulement je la lui avais accordée, mais je lui avais dit que si la facilité qu'il donnait à ces malheureux devenait un motif de reproche contre lui, et que la comptabilité du ministre de la guerre ne voulût pas approuver, je lui en tiendrais compte moi-même, et je le rembourserais sans qu'il courût aucun danger. Forts de l'autorité du garde-magasin de Saint-Maximin, les Bonaparte se logèrent d'abord chez M. de Gazes, qui avait été
guillotiné, puis dans la maison du marquis de Cycère, émigré. La famille corse s'arrangeait très bien de vivre sur la confiscation des émigrés et des suppliciés politiques.
Pour vivre à Marseille, aucune industrie ne répugnait à la famille Bonaparte, faut-il le dire? même celle des appâts naissants des demoiselles!... Mais l'intérêt obligé de leur position ne les privait pas de se livrer encore à des plaisirs dont le désintéressement n'empêchait point le scandale et ne relevait point la morale.
Dans toutes les demandes de secours d'argent que Bonaparte avait tentées avec succès auprès de moi, depuis qu'il m'avait approché à Toulon, c'était toujours, me disait-il, « pour venir au secours de sa famille malheureuse, de sa mère dans l'indigence ». Moi aussi, j'ai eu une mère que j'ai chérie, et dont les vertus sont toujours devant mes yeux l'objet d'un culte. Ce sentiment, dont j'ai eu toujours le besoin de m'entretenir avec les personnes qui étaient dans ma familiarité, avait été entendu de Bonaparte : il pensa qu'une sympathie dans les choses qui touchent le plus notre cœur était un moyen d'accès de plus auprès de celui qu'on veut subjuguer; que le sentiment de la piété filiale était une voie sûre pour arriver à mon cœur, et me rendre plus indulgent sur de premiers délits qu'un principe aussi moral aurait ennoblis. Bonaparte me parla donc avec effusion de la position misérable où sa mère et ses sœurs se trouvaient à Marseille : non seulement je fermai les yeux sur ce que sa conduite avide présentait en ce moment de très répréhensible, mais j'écrivis au commissaire du département des Bouches-du-Rhône pour qu'il fît accorder à la mère Bonaparte les meubles les plus nécessaires, qu'on pourrait prendre provisoirement dans les magasins du gouvernement. La mère Bonaparte et ses demoiselles, nourries par le commandant de la place, c'est-à-dire par la République, furent donc encore meublées plus décemment par cette même Repu-