CHAPITRE XXII
blique ; mais leur conduite ne se mit pas au niveau de l'amélioration de leur mobilier, elles ne songeaient point à réformer une conduite qui n'était pas sans mériter les justes reproches des scrupuleux Marseillais. Les filles de la maison Bonaparte étaient tellement appréciées pour leur peu de morale, que dans des invitations faites pour des bals à Marseille on les excepta plusieurs fois formellement, malgré la demande et les insinuations d'amies qu'elles sollicitaient de les produire.
Lucien, qu'on a déjà vu petit garde -magasin de fourrages à Saint-Maximin, qu'il avait, comme je l'ai dit, décoré du nom de Marathon, et qui jouissait d'un modeste traitement d'assignats, avait eu aussi recours à moi dès le siège de Toulon, pour être maintenu dans cette place, où déjà il avait commencé à faire preuve de rapacité. Accusé d'avoir distrait de son magasin des denrées de la République, il était compromis. Mon départ de Saint-Maximin m'avait empêché d'entrer dans cet examen. Il fut soutenu par la société populaire, dont il était l'un des coryphées, portant bonnet rouge, et c'est à ses vociférations démagogiques qu'il dut d'être conservé dans la petite place, qui, en augmentant beaucoup ses moyens de fortune, puisqu'il était dans l'indigence, ne répondait point à ses désirs. Il restait au-dessous de ses besoins. Il logeait chez l'aubergiste Boyer, qui lui faisait crédit; moins amoureux que séducteur de la fîUe de cet estimable citoyen, c'est par son influence jacobine qu'il parvint à l'épouser.
On a cru que ce mariage avait été l'effet d'une espèce de contrainte exercée sur Lucien par le beau-père; que celui-ci, ayant surpris Lucien à faire la cour à sa fille, l'avait, au sortir du club où il venait de parler égalité, pris par ses propres discours en disant : « Toi qui t'exprimes si bien en principes, pourquoi ne pratiques-tu pas ta morale en commençant par épouser ma fille, car autrement tu lui fais tort ».... On ajoute que, ce reproche ayant été fait devant une nom-
breuse assemblée, Lucien n'avait pu échapper au mariage. Cette version est une fable répandue par les Bonaparte euxmêmes pour se rehausser sous le rapport du rang de leur naissance et de leur famille comme sous tous les autres. Le fait est qu'au moment où Lucien épousa la fille de l'aubergiste Boyer, c'était elle qui était le bon parti et que c'était lui Lucien qui la demandait en mariage; le fait est qu'elle ne lui fut accordée que parce qu'elle était enceinte; et son commerce avec cette jeune fille passait même pour être plus celui de l'intérêt que de l'amour, parce que le père Boyer, qui avait déjà sustenté le citoyen Lucien Bonaparte sans en être payé, continuait l'engagement de soutenir son gendre comme sa fille, ainsi que leurs enfants. Napoléon disait lui-même, tout en voulant blâmer le mariage de Lucien avec la fille du cabaretier de Saint-Maximin, « que la femme était plus honnête que le mari ».
Considérant maintenant l'essor futur que va prendre cette famille, dont l'invasion sera si universelle, arrêtons-nous un instant sur sa véritable origine, et fixons-la, au milieu de toutes les passions ou flatteuses ou ennemies qui ont leurs diverses raisons pour obscurcir la vérité.
Les Bonaparte arrivent dans la misère en France. L'iin d'eux est lieutenant d'artillerie : c'est Napoléon, qui est le second.
Joseph, l'aîné, d'abord employé des vivres, dans un magasin voisin de Marseille.
Fesch, l'oncle, garde-magasin de fourrages à Albinga.
Lucien, garde-magasin des liquides (sic) à Saint-Maximin.
Qu'on suive leur marche jusqu'ici : nous avons fait capitaine le lieutenant d'artillerie; bientôt je le nomme chef de bataillon, pour récompense de la première mission que je lui ai donnée sur les côtes de la Méditerranée. Bientôt je le nomme chef de brigade, puis général de brigade pour sa conduite dans le siège de Toulon. Il était perdu avant le