‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 2 sur 230 · VI INTRODUCTION GENERALE · texte numérisé non relu

VI INTRODUCTION GENERALE

part à Paul Grand de ses craintes, lui recommande de soustraire aux recherches de l'autorité ses papiers politiques ^... »

Barras ayant rendu le dernier soupir à onze heures du soir, ses papiers furent précipitamment entassés dans deux grandes malles, que Mme de Barras, M. Paul Grand et Courtot, ancien maître d'hôtel de l'ex-Directeur, devenu son homme de confiance, firent déposer au domicile de M. de Saint-Albin dans le courant de la même nuit.

La précaution n'était pas inutile, car le lendemain, 30 janvier 1829, un juge de paix, assisté de son greffier, se présenta au domicile du défunt pour apposer les scellés. Ce magistrat agissait en vertu d'un ordre du procureur du roi daté du 15 juillet 1825. A cette époque, en effet, la santé de Barras était déjà gravement ébranlée, et le ministre de la justice, M. de Peyronnet, « ayant appris que M. Barras était très malade et sachant qu'il avait entre les mains des papiers du gouvernement, et notamment des lettres autographes émanées de Louis XVIII, avait donné pour instruction à M. le procureur du roi de faire apposer les scellés, quand le moment serait venu, sur tous les papiers de Barras qui pourraient intéresser le gouvernement - ».

Un certain nombre de pièces, en particulier des lettres du temps de la République, furent mises sous scellés, malgré l'opposition de Mme de Barras et des amis de l'ex-Directeur, qui objectaient au juge de paix qu'il n'avait pas le droit d'agir en vertu d'un ordre donné quatre ans auparavant par un ministre tombé depuis du pouvoir.

Cette saisie donna lieu à un procès intenté par M'»« de Barras à l'État -', procès qu'elle perdit en partie, bien que les plus éminents avocats ou jurisconsultes de l'époque, Isambert, Barthe, Chaix d'Est-Ange, Coffinières, Odilon Barrot, Renouard, etc., eussent appuyé de l'autorité de leur adhésion formellement motivée la consultation citée plus haut, dans laquelle Pierre Grand, frère du filleul de Barras, déclarait illégale et arbitraire cette apposition de scellés sur les papiers d'un homme qui depuis plus de trente ans n'avait exercé aucune charge dans l'État, et que d'ailleurs son titre de Directeur n'avait rendu « ni fonctionnaire, ni dépositaire public ». En conséquence, la plupart des pièces mises sous scellés restèrent aux mains du gouvernement, et c'est apparemment ces pièces qui

* 1. Extrait d'un mémoire présenté par M. Paul Grand à la première cliambre du tribunal civil de première instance, le 25 février 1833.

2. Tentative d'enlèvement des papiers politiques de Tex-Di recteur Barras; consultation à ce sujet par M. Pierre Grand, avocat à la cour royale, suivie des adhésions motivées. Paris, 1829, chez Delaforest, libraire.

3. On peut lire les intéressantes plaidoiries prononcées à cette occasion, dans la Gazette des Tribunaux, numéros du 28 février et du 7 mars 1829.

■— trouvées aux Tuileries par la commission chargée après la révolution de 1848 de dépouiller les papiers du roi Louis-Philippe — furent restituées à la famille de Saint-Albin, sur la réclamation qu'elle en fit, en invoquant à l'appui de sa revendication le testament même de l'ancien membre du Directoire.

Quoi qu'il en soit, la partie des papiers de Barras la plus importante par le nombre et par la nature des pièces avait échappé aux investigations du gouvernement de la Restauration, qui depuis quatre ans guettait ces documents, et qui, en ayant trouvé quelques-uns laissés peut-être à dessein au domicile du défunt afin de dépister les recherches, crut sans doute avoir tout saisi. Tandis que le procès dont il vient d'être parlé s'engageait, et que le parti libéral tout entier menait grand bruit au sujet de l'acte d'arbitraire commis par les ministres de Charles X, M. Rousselin de Saint-Albin se préparait tranquillement à remplir la mission que son ami lui avait confiée, et la révolution de juillet 1830, qui survint peu de mois après les incidents qu'on vient de raconter, lui permit bientôt de se consacrer à sa tâche avec une entière sécurité.

On a remarqué sans doute une certaine contradiction dans les termes du testament de Barras relatifs à ses Mémoires. Si l'on s'en rapporte seulement au commencement de la phrase : « Je désire que mes papiers et Mémoires... », on est tenté de conclure qu'il existait à la mort de l'ex-Directeur des Mémoires écrits par lui et achevés. Mais, d'autre part, les mots « pour rédiger les Mémoires que le temps ne m'a pas permis de rédiger... » pourraient au contraire donner à penser que les Mémoires connus depuis longtemps, quoique inédits jusqu'à ce jour, sous le nom de Mémoires de Barras ont été abrités faussement sous son nom, qu'ils ne contiennent peut-être pas l'exacte expression de sa pensée sur les événements dont ils traitent, et qu'ils doivent être par conséquent rangés au nombre de ces Mémoires apocryphes dont la liste est si longue. Le premier point à examiner est donc celui de l'authenticité des Mémoires qu'on va lire.

Dans un long exposé manuscrit présenté en 1833 au président et aux juges du tribunal civil de première instance de la Seine, lors des débats — dont il sera parlé plus loin — qui s'engagèrent à cette époque entre MM. Rousselin de Saint-Albin et Paul Grand au

vm INTRODUCTION GÉNÉRALE

sujet de la publication des Mémoires de Barras, M. Paul Grand s'exprimait en ces termes :

« Bonaparte était tombé, et Barras, sans être protégé par la nouvelle dynastie, n'en était pas du moins persécuté, et jouissait du calme de la vie privée, comme il l'avoue lui-même. 11 se disposa à mettre en ordre les pièces qu'il avait entre les mains, à les coor-' donner, à les mettre en rapport les unes avec les autres, et commença même un projet de rédaction qui devait faciliter les Mémoires qu'il devait produire,... Déjà ses notes étaient en partie rassemblées : restait à faire de ces notes un corps d'histoire, à faire la narration des faits, à en faire découler les réflexions qui doivent amener la justification pour laquelle ces Mémoires étaient projetés ^ Restait à mettre en scène les divers personnages qui devaient paraître, à tout animer, à donner enfin à ces notes le style convenable. Barras, par suite de son âge, du mauvais état de sa santé,. que les tourments politiques et les chagrins avaient altérée, peu habitué ensuite à écrire, à mettre en pratique les règles de la rhétorique, que les plus sérieuses occupations pouvaient bien lui avoir fait oublier, songea à charger des amis, auxquels il crut devoir confier sans crainte ses plus chers intérêts, de cette rédaction qu'il avait facilitée par son travail et ses notes.... »

Dans une autre pièce relative à la même affaire, M. Paul Grand disait encore :

« Barras écrivit lui-même un grand nombre de notes sur les principaux passages des Mémoires projetés., afin que, si le temps ne lui permettait pas d'y mettre la dernière main, d'en faire un corps d'ouvrage complet, il pût en confier à un ami l'achèvement et la rédaction dernière. »

La même idée se trouve exprimée d'une façon plus affirmative et plus claire encore dans une assignation adressée par M. Paul Grand à M. R. de Saint- Albin : «... Les Mémoires de Barras avaient

1. Dans une sorte de manifeste daté du 20 juin 1819 et portant pour titre : « Le général Barras à ses concitoyens », l'ancien membre du Directoire annonçait en ces termes l'intention de composer ses Mémoires :

« 11 vient de paraître, sous le nom de Souvenirs et anecdotes secrètes, un ouvrage contre lequel je suis forcé de réclamer publiquement... Peut-être un jour, si ma santé affaiblie par tant de vicissitudes m'en laisse la faculté,... peut-être essaierai -je de rendre à mes concitoi/ens le compte moral que leur doivent les hommes qui ont manié les affaires de VÈtat dans des temps bien difliciles; mais avant de publier mes Mémoires, je n'ai pas dû retarder à donner un désaveu nécessaire pour établir la vérité la plus importante.... »

Ce manifeste imprimé (quatre pages d'impression) fait partie, comme tous les documents dont j'invoquerai le témoignage sans indication particulière de provenance, des papiers laissés par M. Rousselin de Saint-Albin. Il a été publié dans plusieurs journaux de l'époque.

été déjà rédigés par lui-même de son vivant; le travail ne consistait plus que dans une classification, une mise en ordre des manuscrits de Barras.... »

J'ai eu, en 1885, l'occasion de voir M. Paul Grand et de m'en- I retenir avec lui. C'était, à cette époque, un vieillard de quatrevingts ans à peu près, dont l'Age n'avait nullement affaibli les facultés intellectuelles, et qui gardait le souvenir le plus net, le plus précis, des choses et des hommes sur lesquels je désirais le consulter. Interrogé par moi sur l'origine et la composition des Mémoires, sur Barras lui-même, dont il avait été l'ami, M. Paul Grand me donna avec beaucoup de bonne grâce tous les renseignements que je lui demandais. Il m'affirma qu'il existait à la mort de Barras de véritables Mémoires, œuvre de l'ancien Directeur lui-même, dictés ou même rédigés de sa main par fragments. On remarquera que cette affirmation est tout à fait conforme à celle que M. Paul Grand avait exprimée plus de cinquante ans auparavant, dans les documents que j'ai cités plus haut, et que je ne connaissais pas encore au moment où j'eus l'honneur de me présenter à lui.

Si ce témoignage ne semblait pas suffisant, j'en pourrais citer d'autres. J'ai sous les yeux une lettre adressée à M. Rousselin de Saint-Albin par Mme la comtesse de Pelet, née Thermidor Tallien, à la date du 12 juin 1829 : « Mon père, dit-elle, avait confié à M. Barras des notes emportantes sur les événements dont tous deux avaient été les spectateurs ou auxquels ils avaient pris part. Ces notes, de la main de mon père, avaient été remises à M. Barras pour qu'il y puisât des renseignements que la rédaction de ses Mémoires lui rendait fort iililes », etc.

Lettre autographe de Barras lui-même à M. de Saint-Albin, sans date : « Bonjour, mon cher Alexandre. Je vous adresse le manuscrit et les notes que f ai dictées à la hâte. Vous les rectifierés et les rédigerés avant de vous en servir; vous recevrés aussi les deux volumes de Napoléon *, renfermant d'impudents mensonges et la servilité de ses valets.... >

Lettre du 30 août 1830, adressée au même par Courtot : «... Je viens vous engager à faire paraître les Mémoires, tels qu'ils sont sortis de la bouche de l'auteur, sauf les modifications que vous jugerez convenables dans le style... ». Autre lettre du même au même, en date du 19 septembre 1831 : «... Il me semble que le moment serait arrivé de nous occuper de la publication des Mémoires du malheureux général.... Je pense qu'aucune considération particulière ne

1. La Suite au Mémorial de Sainte-Hélène, sans doute, par Grille et Musset- Patliay. Paris, 1824, 2 vol. in-8.

Page 1