Voir la note explicative de la page 242. (G. D
à fait calomnieuse sous le rapport de la morale de l'appartement, je dois dire un mot du principe de ma relation fort innocente avec M"^ Montansier, alors directrice du théâtre connu sous son nom, et qui avait pris un moment celui de Théâtre de la Montagne, alors qu'avant le 9 Thermidor, la Montagne donnait son nom à tout. • J'avais, de temps immémorial, connu Mlle Montansier, d'abord à Versailles, où la considération de mon oncle m'avait valu de premières entrées à la Cour. Mlle Montansier, directrice de spectacles, avait été introduite par Mme Gampan dans les petits appartements. Elle était bientôt arrivée à la familiarité de la Reine, par une certaine assurance qui n'était cependant pas sans décence : c'était une espèce de droit que sa position théâtrale lui donnait de prononcer sur les modes ; car le théâtre donnait alors le ton aux modes, et la Cour était la première à les recevoir du théâtre. Mlle Berlin, si célèbre comme marchande de modes de la Reine, n'était même auprès de celle-ci que la communication et, si l'on peut dire, le truchement de Mlle Contât; celle-ci, depuis ses succès dans le rôle de Suzanne du Mariage de Figaro, était la prima-honna par excellence pour imposer la loi suprême de la mode. C'est ainsi qu'au courant des modes, dès leur apparition même, à l'affût de leurs inventions, que Mlle Montansier se trouvait être une puissance de Cour; elle l'était doublement encore, comme liée avec le coiffeur de la Reine, Léonard, personnage qui à cette époque avait aussi sa célébrité. Il y eut peut-être quelque irréflexion à Marie-Antoinette de se soumettre, et même de se livrer aussi absolument à cette domination de la mode. De grands publicistes ont voulu très sérieusement que cette facilité qui rapprochait ainsi la Cour de la ville, et des classes les plus inférieures et les moins graves, puisque c'était des grisettes mêmes que partait le signal de la mode, on a voulu, dis-je, que cette familiarité qui mêlait tout fût considérée comme une des causes des malheurs qui ont depuis accablé la Reine, leur premier prétexte ayant été pris dans sa légèreté, ses inconséquences rattachées à l'abandon de son costume royal et à la prise des modes nouvelles.
Je reviens à ma connaissance, dont on a depuis voulu faire une liaison avec Mlle Montansier. Dans un temps où il fallait très peu de motifs pour être arrêté, c'en était déjà un de quelque importance que d'avoir eu des rapports avec la Cour de Louis XVI. Mlle Montansier devait donc subir le sort commun. Indépendamment de cette cause de suspicion, Mlle Montansier en réunissait d'autres. Elle avatt une très grande fortune; directrice de plusieurs théâtres à la ibis, des troupes de Rouen, du Havre, de Versailles et de tous les théâtres de la Cour, elle avait fait construire diverses salles de spectacle, en province celle du Havre, à Paris son petit
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théâtre du Palais-Royal, d'abord bâti pour des comédiens de bois, et connu sous le nom de Sulle des Beaujolais, où ne paraissaient d'abord que des marionnettes sur le théâtre, tandis que les acteurs chantaient et parlaient dans la coulisse ; elle avait ouvert ce spectacle en 4790, à Pâques. L'année suivante, elle y avait fait faire de grandes réparations par l'architecte Lenoir, qui agrandit la scène, afin qu'on pût y jouer la tragédie et la comédie.
Mlle Sainval l'aînée, qui depuis longtemps avait quitté le théâtre, reparut sur celui-ci ; on courut la voir avec d'autant plus d'empressement qu'après une grande absence c'était une sorte de résurrection. Beaucoup de ses contemporains l'avaient crue morte; hélas! elle l'était réellement quant à la partie vitale de son talent. Il n'en subsistait presque plus rien : un ou deux éclairs rapides, et encore douteux, dans tout le cours d'une pièce, voilà ce dont je fus dans le cas de m'assurer moi-même, et ma curiosité, comme celle de mon ami, fut malencontreusement déjouée. Le jeu du théâtre ne peut se passer de la jeunesse : elle lui est plus nécessaire peut-être qu'à celui de la guerre et de l'amour lui-même. La raison m'en parait assez facile à entendre : c'est que l'action théâtrale, surtout celle de la tragédie, est dans des proportions convenues hors de la nature, et fort au delà. Or, pour arriver à cette mesure sans mesure, ainsi que le voulait l'art, surtout au temps encore de Mlle Sainval, il fallait avoir d'abord dans une constitution physique très forte et dans une grande chaleur de sang tous les moyens de faire les efforts qui pussent répondre à ce grandiose où se trouvaient montées les échasses tragiques. Le talent de Mlle Sainval aînée ayant été tout entier dans là puissance de sa poitrine et celle de ses nerfs, l'alfaiblissement de l'âge ne lui permettait plus d'être au niveau de son premier talent. Celui de sa sœur, Mlle Sainval cadette, ayant été, au contraire, tout de sensibilité, de grâce et de délicatesse, elle a pu continuer de jouer longtemps après sa sœur. C'est que le jeu de Mlle Sainval cadette était l'expression morale du sentiment, c'était une âme, et l'âme elle-même. Aussi, quant à moi, l'ai-je trouvée toujours, je ne dirai pas plus jeune en vieillissant, mais toujours aussi jeune jusqu'au dernier jour, parce que l'âme ne vieillit jamais.
Je reviens à la propriétaire du théâtre, un moment laissée pour l'actrice. En achetant la salle du théâtre du Palais-Royal, Mlle Montansier avait acquis plusieurs arcades, ce qui lui donnait quelques pièces de dégagement fort spacieuses et commodes, qu'elle pouvait louer. L'ayant sue en prison avant le 9 Thermidor, j'avais été assez heureux pour pouvoir, après cette journée, la faire mettre en liberté; je l'avais rencontrée depuis, et elle ne pouvait m'apercevoir sans me témoigner la plus vive expression de sa reconnaissance.
Lorsque j'étais en mission, je ne conservais point de logement à Paris. Mlle Montansier pensa que j'étais dans le cas de chercher un appartement. Avec la meilleure grâce du monde, un jour, et me parlant dans le patois provençal, qu'elle savait m'intéresser puisqu'il était le mien et non le sien (elle était née à Bayonne), elle m'offrit un local chez elle. Elle en avait disponible un des plus commodes pour un garçon; et il est assez vrai qu'alors, comme depuis, c'était bien la vie de garçon que je menais à Paris; ma femme restée fidèlement à sa résidence du Midi (département du Var) et n'ayant jamais mis le pied à Paris, personne ne me croyait marié, et je pouvais me croire célibataire sous le rapport de la liberté, mais non sous celui de l'économie, car je tenais réellement table ouverte. Forcé de dire quelquefois, comme mon cousin Lauraguais : « Ma table est ouverte, mais pas toujours couverte », j'étais cependant assez heureux pour recevoir beaucoup de patriotes qui, ayant eu des rapports avec moi dans différentes positions révolutionnaires, pouvaient être assez peu gênés pour me révéler avec franchise qu'ils avaient besoin d'un dîner. Parmi ces patriotes, les uns noblement, les autres ignoblement besogneux, je n'avais point manqué de voir se présenter chez moi, l'un des premiers, ce petit lieutenant d'artillerie du siège de Toulon, que nous y avions fait capitaine, puis chef de bataillon, puis chef de brigade, puis général de brigade. Les services que je lui avais précédemment rendus dès le siège de Toulon, étaient devenus assez de titres à mes yeux pour que Bonaparte se crût dispensé avec moi de la réserve que les gens délicats croient de la discrétion obligée. Comme il venait tous les matins me visiter familièrement, il déjeunait avec moi, puis après déjeuner je lui disais : « Tu dîneras avec nous »; il n'y manquait pas. « S'il ne s'agissait que de moi, me dit-il un jour, je pourrais attendre avec patience : un homme n'a pas de grands besoins; mais j'ai une famille qui est dans la plus extrême détresse. Je sais bien que nous viendrons à bout de la mauvaise fortune : en révolution il doit se trouver du pain pour tout le monde, et il y a assez longtemps que les aristocrates détiennent les biens de la terre; il faudra bien que notre tour arrive : en attendant, nous souffrons. »
Je ne pouvais donner tort à une plainte fondée sur une position personnelle aussi ingrate; je dis à Bonaparte : « Tu as du talent, de la capacité, du courage, du patriotisme : tout cela trouvera et prendra sa place quelques jours plus tôt ou plus tard : patience... » Et comme ce mot patience paraissait mal sonnant à son oreille : « Eh bien, lui dis-je en riant, veux-tu marcher plus vite encore? Je vais te donner un moyen : c'est un mariage. Nous procédions ainsi dans l'ancien régime ; j'en ai vu faire beaucoup ainsi. Tous nos nobles ruinés, ou qui n'avaient jamais été dans le cas de l'être.
étant nés sans aucune fortune, tous ces nobles arrangeaient ainsi leurs affaires : ils guettaient les filles de négociants, de banquiers, de financiers; ils n'en manquaient pas une. Pour peu que j'aie le temps de regarder et de réfléchir, je pourrai te trouver cela.... »
Dans le moment même où je parlais ainsi à Bonaparte, on m'annonce Mlle Montansier, qui venait fréquemment chez moi, sans cérémonie, en déshabillé de voisine. Déjà septuagénaire au moins, elle portait son âge avec l'avantage que soutient un certain embon point, de la gaîté, de la prévenance dans ses manières, tout ce qui engage la conversation. Elle me parla avec un sentiment de confiance en moi, et de flatteuse sécurité de l'état de trouble qui se faisait sentir dans Paris, de l'agitation des sections. « Vous vous en tirerez encore, nous dit-elle, vous autres citoyens; vous êtes des hommes, vous êtes militaires. Quand vous n'êtes pas tués, vous avez de la gloire, et vous faites tout ce que vous voulez. Voyez au contraire notre sort, nous autres femmes isolées, sans appui; nous sommes en quelque sorte prédestinées au pillage et à toutes les infortunes : nous sommes des vaincues en tout état de cause; nous appartenons au vainqueur, quel qu'il soit; nous ne pouvons pas nous battre. Ah! continuait en riant Mlle Montansier, si le bon Dieu m'avait bien voulu faire homme, si j'avais le droit de porter des culottes, jarnicoton! (en élevant la voix) je ne vous laisserais pas aller seuls au feu, citoyens; je vous le promets, ma parole d'honneur. » Elle promenait en même temps ses doux regards sur moi et le petit militaire qu'elle voyait dans mon intimité.
« Madame n'a donc point de mari, dit Bonaparte à Mlle Montansier avec un ton plein d'intérêt ; elle est bien sûre au moins de ne pas manquer de bras pour la défendre....
— Tu entends bien, dis-je à Bonaparte, que madame n'a point de mari, puisqu'elle est demoiselle : c'est Mlle Montansier, qu'on avait arrêtée avant le 9 Thermidor, parce qu'elle est riche, parce qu'on lui redoit plus d'un million, et par beaucoup d'autres raisons qui valent autant et ne valent pas moins. — Hélas! oui, dit d'un air mélancolique Mlle Montansier, j'étais en prison, et je pouvais bien être au moment de périr, comme tant d'autres, qui ne l'ont pas mieux mérité que moi, lorsque Barras nous a enfin délivrés de ce démon de Robespierre, et nous a permis de respirer. C'est à Barras que je dois la vie. Aussi me trouvé-je doublement heureuse de ce qu'il a bien voulu accepter un logement chez moi : il me semble qu'il me protège toujours comme un paratonnerre. — Mademoiselle, répond Bonaparte, qu'est-ce qui ne serait pas flatté et honoré d'être votre défenseur? Le citoyen Barras ne manquera pas
d'amis qui seraient charmés de faire comme lui. » Mlle Montansier regarda avec un aimable sourire le petit militaire qui se présentait si galamment, elle le remercia : « Ce n'est pas de refus, dit-elle : je suis bien aise que les amis de Barras soient les miens, et j'y compte. » En s'exprimant ainsi, elle se rapprochait familièrement du petit militaire et lui donnait une légère tape, qu'on pourrait appeler une caresse, sur la joue : « Oui, citoyens, je compte sur vous tous », ajouta-t-elle, et elle se retira gaîment, nous saluant avec une douce amitié, et nous priant « de lui faire Thonneur de dîner chez elle tous deux ce jour même. On se rapporterait l'un à l'autre tout ce qu'on aurait appris dans le jour. Enfin l'on serait tous ensemble s'il fallait se défendre. »
Bonaparte avait entendu avec une grande attention ce que j'avais dit de la fortune de M''° Montansier et il me prouva que cette attention avait un principe d'intérêt fort réfléchi. « Eh bien, me dit-il le lendemain, vous m'avez mis, citoyen représentant, en coquetterie avec M^^*^ Montansier. On ne donnerait réellement pas son âge à cette femme : elle est pleine de gaîté : elle est bonne et complaisante : elle est toujours occupée du désir de rendre tout le monde à son aise.
— Abrège tes compliments, répondis-je en riant à Bonaparte. J'ai parlé mariage avec toi fort récemment; tu n'en as pas perdu la mémoire : est-ce que tu aurais envie de donner suite à mon idée? Explique-toi franchement : veux-tu épouser M^''^ Montansier?
— Citoyen représentant, me dit en baissant les yeux Bonaparte, cela mérite réflexion. La personne de mademoiselle n'a rien qui me contrarie : la disproportion d'âge est comnîè tant de choses auxquelles on n'a pas le temps de faire attention dans les révolutions : mais ce que vous avez dit de sa fortune est-il aussi réel depuis ses malheurs qu'auparavant? Quand on pense à une affaire aussi sérieuse que le mariage, il faut savoir sur quelle base on l'appuie.
— Je ne puis répondre à tes questions, qui sont celles d'un homme plus sensé que moi, répliquai-je, car moi je me suis marié il y a quelque vingt ans, et je ne m'arrêtai pas à Ces réflexions : il est vrai que si je contractai mariage fort lestement, je le quittai plus lestement encore, car le surlendemain de mon mariage je suis parti pour les Indes, et depuis je n'ai pas revu ma femme.
— C'est bien une perspective qu'on peut avoir aussi, dit Bonaparte, en formant certaine union. On peut très bien voyager militairement, quand on a d'abord arrangé ses affaires.
— Eh bien, je me charge de faire à M"e Montansier s questions dont la solution pourra répondre à tes vœux. Pour commencer par le commencement, prendre l'histoire par la tête et non autrement, il faut que je sache d'abord si elle veut se marier, si elle le voudrait
avec toi; après cela j'en viendrai à traiter laffaire de sa fortune, où elle en est aujourd'hui. »
Bonaparte me remercia très humblement. Je lui tins parole. La réponse de M'i« Montansier, sans aucun déguisement, fut qu' « elle ne demanderait pas mieux que de se marier, pour faire une fin, dit-elle franchement, et puis pour avoir un protecteur doublement nécessaire à une femme qui avance en âge... ».
€ C'est un militaire qu'il vous faut », lui dis-je amicalement. Elle me prend la main, je serre la sienne, et lui dis : « J'ai votre affaire toute trouvée ».... Un instant après je lui demande « où elle en est de sa fortune après toutes ses tribulations ». Elle me répond n'avoir pas moins encore de 1 200 000 francs ; elle m'en peut fournir la preuve ; « elle sera heureuse de partager sa fortune avec celui à qui elle devra sa tranquillité ».
Je croyais que nous nous quittions, lorsque l'instant d'après celui-ci Mi"^ Montansier revient et me demande aussitôt quelle est cette affaire trouvée dont je lui ai parlé. « C'est un jeune militaire que vous avez aperçu chez moi, qui vous a beaucoup remarquée. Il vous a trouvée charmante et il est prêt à vous le prouver. — Seraitce ce jeune homme que j'ai vu et qui m'a fait des compliments si flatteurs? — Pourquoi pas celui-là même? — Mais il n'a pas trente ans : je serais sa mère ! — Si ce jeune homme n'a pas trente ans sonnés, il est beaucoup plus avancé que son âge en raison, en réflexion. On a pu, en l'apercevant, lui accorder peu de considération, en raison de son exiguïté ; mais c'est un brave officier, qui a fait déjà de belles preuves au siège de Toulon, et qui se distinguera, j'en réponds. J'ai entendu ceux qui ne le connaissent pas l'appeler la culotte de peau, et il est au-dessus de ces lazzis par son caractère et par ses talents. Je suis sûr que la femme qu'il épousera sera heureuse et honorée. »
Il ne faut pas beaucoup d'éloquence, lorsque la question de la disproportion des âges est mise de côté, pour intéresser en faveur d'un jeune homme le cœur d'une femme sensible, déjà arrivée à cette maturité qui est la vieillesse même. Le dernier amour n'a pas moins d'ardeur et de vérité que le premier. On sent que c'est tout ce qui nous reste, et il faut le ménager : si on le perdait, que retrouverait-on encore? Une femme célèbre qu'on verra dans la suite figurer à diverses époques et parmi diverses grandes circonstances, dans le cours de mes Mémoires, Mme de Staël, a développé devant moi une théorie qui, tout en permettant de sounre, ne laisse cependant pas que d'offrir une vérité fort sérieuse. « Lorsqu'on voit, disait-elle, une femme aimer un jeune homme, on imagine aussitôt qu'il ne s'agit que des plaisirs physiques de l'amour dont la jeunesse est la source et la ressource : on se trompe étran-
gement, car souvent l'on n'y pense même pas. — Oui, lui répondisje en la fâchant un peu, oui, madame de Staël, c'est sans y penser. — Oui, Barras, me répliqua-t-elle avec vivacité : ce que l'on aime dans un jeune homme, ce n'est pas qu'il soit jeune, c'est qu'il soit pur, et certainement on est toujours plus pur alors qu'on est plus jeune, et on l'est toujours moins à mesure qu'on devient plus âgé.... »
Mais laissons ces réflexions peu encourageantes pour les femmes d'un certain âge qui cherchent avec sincérité la pureté des cœurs. Je ne puis méconnaître que s'il y a ici un coupable, ce n'est pas un autre que moi-même. Je reviens donc au mariage projeté. Bonaparte le désire : il ne m'a fait qu'une question, c'est celle de la fortune de sa future. Cette question est heureusement résolue selon ses vœux, puisqu'il reste 1 200 000 francs encore à Mlle Montansier. On peut très bien entrer en ménage et vivre avec douze cent mille francs, en y joignant un autre capital, celui de son industrie, de son savoir-faire, de Vintrigue enfin, que, pour lui donner un nom honnête, on appelle le talent. Il n'y a donc plus qu'à s'entendre, à se revoir pour faire les accords.
Je dois faire trouver ensemble, à dîner, les futurs époux : je les engage chez moi pour le jour même; ils acceptent tous deux avec un empressement égal. Les voyant arriver à l'heure du dîner, se rencontrer en se regardant chacun avec un grand intérêt de physionomie, je serais au moment d'éclater de rire : mais il faut garder son sérieux. Il faut que tout se passe dans les formes. Je place à table Mlle Montansier à côté de moi : je dis à Bonaparte « de se mettre vis-à-vis de nous, pour faire les honneurs de son côté ». Le dîner ne se passe pas sans que tous les deux aient leurs regards fixés l'un sur l'autre.
Nous nous levons de table : les fiancés s'approchent, se mettent à causer très particulièrement; je m'écarte, afin de ne pas déranger l'intéressant colloque; mais déjà, sans vouloir surprendre leurs paroles, je les entends dire de ces mots qui feraient croire à l'intimité d'une connaissance ancienne : « Nous ferons ceci ; nous ferons cela ».... Nous à chaque instant; c'est déjà ce nous de Corinne si bien exprimé par Mme de Staël dans son roman célèbre. Bonaparte parle de sa famille, qu'il espère faire connaître à Mlle Montansier. Sa mère, tous ses frères apprécieront une femme aussi distinguée. Il veut, aussitôt que cela sera possible, la mener en Corse : c'est un excellent climat : pays de longévité, pays neuf, où avec quelques capitaux on peut faire une fortune rapide, la doubler en très peu d'années, etc. Bonaparte fait à sa future des châteaux en Corse, qui valent les châteaux en Espagne.
Mais à l'époque oii nous sommes (je veux parler du débat qui existe entre les sections de Paris et la Convention nationale), il
n'est pas possible de rester tranquille un après-dîner chez soi, et de s'y complaire à quelques idées individuelles. Au moment où j'allais me mêler à la conversation des deux tourtereaux, voilà qu'on me vient avertir qu'il y a du trouble dans Paris; que je suis mandé au Comité de Salut public par mes collègues, «f Je vous charge de garder la maison », dis-je à Bonaparte et à Mlle Montansier, et je les laisse ensemble. Nous verrons un peu plus tard ce qu'ils
deviendront
En laissant chez moi Bonaparte et Mlle Montansier, j'ai annoncé que nous verrions plus tard ce qu'ils deviendront. Les événements qui viennent de se passer n'ont guère, comme on l'a vu, permis de s'occuper d'autre chose que de nous-mêmes, je veux parler de la bataille politique à laquelle était attaché, sans équivoque, le salut de la Bépublique : « L'être ou ne pas être » d'Hamlet. Depuis sa dernière entrevue avec Mlle Montansier, son futur était devenu un héros, et sans qu'on puisse croire, d'après les faits qu'on a vus se dérouler, qu'il fût le seul ni même le premier acteur de la victoire du 13 Vendémiaire, j'avais aimé à lui en donner une bonne part : c'était Buonaparte à mes yeux dans le sens même que les faiseurs de calembours donnaient au nom de Buonaparte. Mlle Montansier, apprenant l'issue des événements, avait cherché à me rencontrer tous les jours; mais trois jours venaient de s'écouler sans que j'eusse pu rentrer me coucher, ni changer de chemises : mon domestique m'apportait au Comité de Salut public du linge, et c'était dans un cabinet attenant au Comité que je faisais ma rapide toilette. Mlle Montansier, m'atteignant enfin, me saute au cou pour nous féliciter de notre triomphe : elle est doublement heureuse. Exultante de joie, elle me demande des nouvelles de son futur. Ce qui prêterait déjà à rire, si la plaisanterie n'était pas contraire à la décence, c'est que, prononçant presque à l'italienne beaucoup de mots, notamment la lettre u comme ou, Mlle Montansier disait naïvement: « Comment va mon foutouri » Je lui apprends que son fauteur s'est éminemment distingué, et que je vais le proposer pour avoir de l'avancement. Dans un moment aussi doux pour son cœur et flatteur pour ses idées, Mlle Montansier ne se croit plus obligée à baisser les yeux avec une timidité virginale, elle me dit avec vivacité : « Eh bien, quand le mariage? — Donnez-lui le temps. Bientôt, lui répondis-je. Eh bien, pour mieux arranger tout, que ne nous donnez-vous à dîner aujourd'hui chez vous-même; car, dans l'intervalle qui vient de nous séparer, nos marmites ont été renversées, et il faut que vous veniez à notre secours. — Vous n'avez fait que prévenir mes vœux : ma table et tout ce qui peut être à votre service, ainsi que toute la maison, je vous prie d'en disposer sans aucune réserve ni cérémonie. »
APPENDICES. So-
ie retourne au quartier général, où Bonaparte m'attendait, me demandant mes ordres. Après avoir mis en règle le plus pressé : « Tu es invité aujourd'hui à dîner, lui dis-je, avec moi, non pas chez moi, mais chez Mlle Montansier, ta future ». Il sourit avec une espèce d'ironie qu'on aurait cru de regret : « C'est très flatteur, me dit-il, citoyen représentant; nous n'aurons guère le temps de dîner encore aujourd'hui. — Eh bien, demain; car il faudra bien dîner encore si nous ne sommes pas morts. » Je fais dire à Mlle Montansier que « je lui demande ses bontés seulement pour le lendemain » ; elle me répond qu' « elle est à notre disposition toutes fois et quand nous voudrons ». Bonaparte, le lendemain, ne paraissait pas plus empressé que la veille; je lui dis sans autre réflexion : « A cinq heures et demie, général, vous m'accompagnez. — C'est militairement, me dit Bonaparte : je ne suis qu'un soldat, je ne sais qu'obéir. » Nous arrivons; Mlle Montansier nous attendait avec une toilette qui n'avait pas Tair d'être sans quelque dessein. Elle fait aussitôt servir. Puis, prenant par la main Bonaparte et moi tout ensemble, elle nous fait passer dans la salle à manger, et nous place tous les deux à côté d'elle : moi à sa droite, Bonaparte à sa gauche.
Un magnifique dîner, splendidement servi, arrache quelques compliments à Bonaparte; mais c'est à peu près tout ce qu'il dit : ce n'est plus l'homme aimable, complimenteur et à projets corses des jours précédents, c'est un homme taciturne, enfoncé dans ses réflexions. Au dessert on propose un toast aux vainqueurs de Vendémiaire; j'accepte au nom de mes compagnons d'armes absents : ils sont d'ailleurs dignement représentés ici par mon ami le général Bonaparte. Mlle Montansier, se tournant particulièrement de son côté, porte le toast, en regardant avec intérêt son futur époux. Il est sensible à cet hommage, mais en l'acceptant comme chose qui lui serait due : il n'est pas moins renfrogné.
Le dîner n'était pas tout à fait achevé, qu'on vient demander Bonaparte pour affaire de service. Il se lève de table, rentre l'instant d'après, et me dit que c'est son aide de camp Junot qui est venu lui faire un rapport important sur quelques nouvelles machinations sectionnaires : il est indispensable qu'il se rende au poste; il m'en demande la permission, et sans attendre ma réponse, il est déjà parti, en ayant salué fort rapidement, et de l'inclinaison de tète la plus légère, Mlle Montansier. Il annonce qu'il ne va pas tarder à revenir.
J'étais fort tranquille sur l'état de Paris et sur les terribles sectionnaires, d'après tous les rapports que j'avais reçus quelques instants auparavant. Bonaparte s'en va : je lui dis de me tenir aussitôt instruit de ce qui peu être survenu de nouveau : je l'attends
lui-même. Il salue encore Mlle Montansier fort lestement; il part et ne revient point.
Je me rends au quartier général, et quand je me fais rendre compte de la situation de Paris, je reconnais qu'il n'y a pas lieu à de nouvelles alarmes, que les sectionnaires sont bien loin de penser à remuer; il m'est facile de m'apercevoir que Bonaparte avait donné à Junot la commission de le venir chercher, et qu'ils étaient d'intelligence. Un de mes aides de camp me dit que c'est tout simplement une dame qui a fait demander Bonaparte. Cette dame tenait par la main un jeune homme de quatorze à quinze ans. Bientôt je reconnais que c'est Mme Beauharnais accompagnée de son fils Eugène. On avait, dans le jour des troubles, pris des armes chez elle, par erreur : elle trouvait assez adroit de faire dire par son fils que ces armes étaient celles de son mari, feu le général Beauharnais, dont elle croyait d'une utile politique de rappeler ou plutôt de créer cette origine, qui lui fournissait le prétexte d'une réclamation à laquelle, par suite, elle donnerait plus de développements de tous les genres, et pourrait s'approcher du pouvoir : elle vint me voir le lendemain, comme pour me déférer la demande qu'elle avait déjà présentée et qui lui avait été accordée : la restitution des armes. Son véritable motit était de pénétrer dans ma société, où elle savait Mme Tallien admise en première ligne depuis le 9 Thermidor.