‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 205 sur 230 · Les noirs habitants ne sont pas compris · texte numérisé non relu

Les noirs habitants ne sont pas compris

2. Il est ici question, bien entendu, de livres françaises, non de livres sterling. (G. D.)

Frag-ment autographe de Barras sur l'affaire du Collier.

J'étois fixé à Paris avec des moyens très-médiocres : heureusement une vielle parente de Marseille venoit souvent à mon secours : j'avois contracté quelques dettes que je payai ensuite. Le B"" de Vallois, officier de marine, me présenta à sa sœur la C^^^*^ de la Motte; elle étoit belle, bonne, obligeante et passoit pour avoir un grand crédit, et tenoit un grand état de maison où elle recevoit beaucoup de monde, entre autres les assiduités du C»' deRohanelle avoit été accueillie comme descendante des Valois, conséquemment en mesure de faire sa cour à la reine; elle se lia avec Mr de Galonné; elle me proposa d'épouser sa sœur : les événements empêchèrent cette union. Un soir que nous soupions ches le notaire La Fresnay avec le C«^ elle me parut fort triste; le Cal avait perdu sa jactance ordinaire; chacun se retira vers minuit. Elle m'engagea de monter dans sa voiture pour la conduire chez elle : arrivés au boulevard S*-Antoine, la lune éclairoit; elle me dit : « La voiture m'incommode; je marcherai volontiers jusqu'à la rue S^-Claude ». Je lui donnai le bras, elle suffoquoit, je lui en demandai la cause. Elle me dit : « Je suis la dupe compromise et peut-être victime de ma crédulité, je vous dirai tout demain. Je vais être forcée de quitter Paris ; vous m'accompagnerés à Barsur-Aube. » Ses soupirs, ses larmes, quelques craintes que j'avois surprises chés elle, le ton silentieux du cardinal, des reproches violents faits à Cagliostro, l'air chagrin des amis de la maison me mirent en défiance : je crus devoir, après l'avoir ramenée ches elle, me retirer pour éviter une confidence.

Le lendemain, je fus chés un chanoine ami de M*^^ de la Motte; j'appris là qu'elle étoit gravement compromise, cju'un collier de diamants avoit été acheté par le C«' sous le prétexte d'un hommage qui en seroit fait à la Reine, mais, dans le vrai, pour être confié à des adeptes dont Cagliostro étoit le chef, qui dans la décomposition de ces pierres devoit les transmuter en gros diamans. Pour justifier le G^i on fit jouer dans le parc de Versailles un rolle indécent à une d^"^ Oliva romaine. Cagliostro et autres adeptes qui avaient vendu les pierres du collier à leur profit, furent les auteurs de cette parade et de cette escroquerie. L'époque des payements arrivée, les joaillers vendeurs voulurent être payés : le C"' n'ayant peu les effectuer (les paiements), on osa leur dire, pour les appaiser, que

ce collier étoit à la possession de la Reine, qu'il falloit attendre, que tout seroit payé avec intérêts. Les joaillers crurent devoir s'adresser à la Reine; elle en fît part au Roi. Le C*' l'ut arrêté dans le palais de Versailles et conduit à la Bastille ; M™e de la Motte, qui s'étoit sauvée à Bar-sur-Aube, le fut aussi. Ils furent jugés : le C^' fut relégué dans son abbaye et M""« de la Motte flétrie par un Parlement qui sévit contre les tristes débris de la malheureuse maison de Valois. Le résultat des opérations chimiques et des évocations du charlatan Cagliostro, qu'on attendoit avec impatience, fut sa disparution.

Autre fragment autographe de Barras relatif à l'affaire du Collier.

Le baron de Valois servoit dans la marine; je fus présenté à sa sœur, M'^« la comtesse de la Motte; elle étoit jeune, belle, extrêmement obligeante; elle avoit des relations intimes avec le (>' de Rohan, Cagliostro, un moine autre sorcier de Liège, un notaire. Elle me proposa d'épouser sa sœur qui était alors dans une abbaïe, rue S^-Antoine. Cette union alloit s'effectuer lorsque des événemens l'empêchèrent : M''^ de la Motte alloit à la Cour, tenoit une fort bonne maison rue S*-Claude; mais on s'appercevoit de l'inquiétude qu'elle ne pouvoit pas toujours cacher et que partageoient les personnes que j'ai nommées plus haut. Un soir, après avoir fait un fort bon souper chés le notaire la Fresnai, mais assés triste car le C"' avoit perdu sa jactance ordinaire, chacun se retira; M^^ de la Motte me dit : « Vous m'accompagnerez » ; nous montons en voiture; elle ne romp le silence qu'au boulevard du Temple; « J'ai un grand mal de tête », me dit-elle; « nous irons à pied, je renvoie mes gens. » Un moment après : « j'ai besoin de m'asseoir »; nous gagnons un des bancs de pierre; sa poitrine était soulevée, dos soupirs s'éclinpèrent : « Qu'avés-vous donc, lui dis-je. — Je suis dévorée de chagrins, mon ami ; je ne suis entourée que de gens faux et avides et j'ai eu la foiblesse de ne pas les chasser, même de les écouter; ils m'ont étrangement compromise ainsi que le C"' ; j'a] besoin de conseils, mon mari en est incapable; Cagliostro et les autres sont des fripons, la Reine une ingrate, le C*' un sot; nous serons tous les trois leurs victimes. » Quelques propos tenus assés haut pour être entendus m'avoient inspiré de la défiance ; je ras-

siirai la comtesse, je lui dis : « Vous pourries enfin prendre un parti, vous débarrasser des importuns, vous éloigner de toutes les intrigues et vivre heureuse comme vous le mérités ; mais voilà deux heures du matin qui sonnent, rentrons chez vous. » Elle sapperçut que je ne voulois point de confidence; je la remets dans son hôtel et je me sauve.

Le lendemain je vis le chanoine, ainsi que la sœur de M*'*' de la Motte; je leur demandai l'explication de tant de mistères; celle-ci me répondit : « Il s'agit d'un riche collier en diamans pour lequel ma sœur et le C*' ont pris des engagements, et que des frippons d'adeptes ont dépecé à leur profit. Tout est perdu; M*^" de la Motte quitte Paris; le €«• devrait l'imiter, Cagliostro disparaître. Ma sœur a été entraînée par un tas de frippons, elle a servi des grands personnages qui l'abbandonnèrent, on à manqué essentiellement à la Reine, étrangère à d'aussi coupables intrigues. > Je fus chez Mde de la Motte; elle me dit : « Je pars pour Bar-sur-Aube; je n'aurois jamais dû habiter Paris, ni fréquenter les grands dont je suis la victime ».

Elle fut flétrie par le Parlement qui avoit des vengeances à exercer contre ces tristes restes de l'infortunée maison de Valois. La famille royale régnante commit la faute de déférer à une cour judiciaire la connoissance d'une cause aussi scandaleuse. Je quittai M'^'^de la Motte que je n'ai plus revue; je me retirai d'une union où le plaisir de contempler les excellentes qualités de cette dame m'avoit seul attiré. Je dois ici un hommage de reconnoissance à M. le duc d'Orléans qui, dans cette occasion, me montra un grand intérêt à cause de mes liaisons avec M^e de la Motte.

lY

Relation de la prise de la Bastille d'après le journal autographe de Barras.

Samedi 11 juillet 1789. Renvoyé de M. Neker, de M. de la Luzerne, de M. de Montmorin et de M. de Barentin remplacés par M. de Bretcuil, chef du Conseil R^^ des Finances, M. de Vidaud de la Tour, Contrôleur général, M. d'Amécourt et Lambert, admis au conseil, M. de Broglie, ministre de la guerre, de La Porte, ministre de la Marine, Foulon pour le contentieux de la guerre. Cette nouvelle fut publique à Paris le dimanche 12 à midi et répandit une consternation générale.

On disait que le Duc d'Orléans était arrêté ainsi que plusieurs membres de l'assemblée nationale.

A trois heures après midi les bustes décorés du Duc d'Orléans et de M. Neker furent portés en triomphe.

Grande affluence du peuple. Les orateurs au Palais-Royal haranguèrent le public. Le Palais-Royal était rempli.

A quatre heures on criait aux armes. Le guet lut forcé d'accompagner les deux bustes.

Dans un instant le peuple parut et s'assemblait en tumulte, armé d'épées et de fusils; les cris de « Vive le Tiers État, M. le Duc d'Orléans et Neker », se répétèrent partout; les passants étaient enrôlés. A cinq heures il fut décidé qu'on attaquerait les troupes du roy campées aux Champ-de-Mars, Champs-Élisées et Barrière- Blanche. Les gardes-françaises quittèrent leurs drapeaux pour passer avec le peuple; des soldats de Vintimille, Provence, etc. . passèrent aussi. On attaqua les dragons de Royal [illisible]; il y en eut de tués, de démontés, et leurs chevaux conduits au Palais- Royal. Le Palais-Royal fut établi le point central où tout se rendait; par la suite il fut place d'armes.

Royal-Allemand repoussait les Parisiens à la place Louis XV et son colonel le prince de Lambesc sabra plusieurs citoyens sans armes et les renversa dans les Tuileries.

La nuit fit rentrer dans la ville les Parisiens ; il y eut plusieurs escarmouches et des cavaliers de Royal-Cravate furent tués dans une rencontre sur le boulevard vers minuit, une heure. La nuit fut très orageuse; on n'entendait que les cris de « Vive le Tiers État », et « Aux armes ! *

On rançonnait les passants en leur demandant à main armée de l'argent.

Le jour nous montra le peuple très agité ; toutes les maisons des arquebusiers furent forcées; on enleva toutes les armes; on fut ensuite s'emparer delà maison des Lazaristes; on trouva des armes et beaucoup de comestibles, surtout de farines, même de l'argent; tout fut conduit à l'Hôtel-de- Ville ; le peuple mit le feu à l'un des bâtiments qui brûla.

Toute la journée du lundi fut employée à chercher des armes; il y eut ordre de l'Hôtel-de-Ville de s'assembler dans tous les districts et dans les églises; tous les citoyens s'y rendirent : il y eut des orateurs qui montèrent en chaire et parlèrent contre les abus en invitant les citoyens de tous les ordres à se faire inscrire et à s'armer.

Sur le soir le Palais-Royal était rempli de monde : on ne parlait, on n'agitait que de recouvrir (sic) la liberté, d'attaquer tous les ennemis de l'état.

La populace résolut d'aller dévaster les maisons de quelques grands, on courut à celle de M. de Breteuil, on prit les armes, et on cassa tout ce qui s'y trouva. De là on fît ouvrir les Tuileries; il était pour lors près de minuit; le Suisse quoique le commandant le lui eût défendu expressément ouvrit la porte au premier coup ; elle eut été enfoncée à la moindre résistance.

On se porta de là chez le prince de Lambesc, on brisa tout ches lui, et sur les représentations de quelques personnes, on n'incendia pas sa maison parce qu'elle pouvait communiquer le feu au quartier. On fut aussi ches quelques autres grands qui avoient eu le soin de quitter leurs hôtels.

Dans la nuit il y eut des patrouilles; les postes furent désignés. Chaque quartier se gardait; tous les citoyens étaient en armes et dans les rues; chaque rue offrait un et plusieurs corps-de-garde et les patrouilles se succédaient. On fit des coupures aux avenues de Paris, même quelques retranchements qui furent perfectionnés le lendemain et où l'on plaça du canon.

La plus grande portion des gardes-françaises était passée ches le peuple, et l'on était certain que les gardes-suisses n'agiraient pas contre les Parisiens.

On fut très-surveillant la nuit parce qu'on croyait être attaqué par les troupes du roy; il venait d'être établi un comité permanent des électeurs à l'Hôtel-de-Ville qui donnait les ordres nécessaires à l'attaque comme à la défense et les faisait afficher; M. le Prévôt des Marchands le présidait.

Le lendemain matin mardi on marcha aux Invalides; le gouverneur fut sommé de rendre la place, il fit des dispositions de défense, mais aussitôt que le peuple au nombre de plus de 20 000 hommes se mit en devoir de franchir le fossé, il fit ouvrir les portes et les caveaux d'armes où il y avait plus de 20 000 fusils. On fit dire à tous les citoyens d'aller s'armer et Paris courut en foule; on s'empara des canons, des farines et munitions de toute espèce qu'on traîna en triomphe et au bruit des tambours dans Paris; les farines furent déposées à la Halle. Une chose bien singulière c'est que le camp de trois régiments Suisses au Champ-de-Mars, d'un régiment de hussards et un de dragons ne firent aucun mouvement.

Peu de temps après, on prétendit que le camp voulait se rendre et qu'il attendait d'être attaqué pour prendre parti. A onze heures on voulait marcher sur Versailles, mais une attaque importante occuppait alors tout Paris : la Bastille, ce monument de despotisme, était attaqué. On commença par sommer le gouverneur M. le M»' de Launay de rendre cette forteresse; les députés furent introduits entre les deux ponts-levis, et aussitôt le gouverneur en fit lever les ponts et fermer les portes, et fit feu sur les députés qui

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furent tous tués dans l'instant. Le peuple alors furieux, ne connaissant ni obstacle, ni danger, attaqua ce fort, plaça du canon en face des portes, cassa les chaînes du pont-levis, entra en foule dans la première cour malgré le feu de la place, répéta la même chose au second pont-levis, entra dans le fort taillant (sic) de droite et de gauche; le gouverneur forcé se retira dans une des tours; le lieutenant du roy venait d'être tué les armes à la main ; les cinquante ou tant d'invalides qlii défendaient ce fort étaient tués ou hors d'état de soutenir contre 10 000 hommes qui étaient dans le fort et peutettre 100 000 qui l'environnaient. Ils se rendirent; le gouverneur et deux autres officiers furent saisis; les drapeaux venaient d'être posés sur les tours et les prisonniers conduits à l'Hôtel-de- Ville à coups de bâton, à travers toutes les insultes du peuple qui criait « pendus ».

En arrivant à l'Hôtel-de-Ville M. le M'* de Launay fut percé de mille coups; un de ses officiers épprouva le même sort en entrant sur la place de Grève; vis-à-vis l'Hôtel-de-Ville, deux invalides furent pendus au fer d'une lanterne et on leur arracha le cœur dans le même instant. On découvrit que M. de Flesselles, prévost des Marchands, trahissait la ville; il fut demandé par le peuple; en descendant le dernier degré de l'Hôtel-de-Ville il fut criblé de coups et étendu mort; sa tête et celle de M. de Launay furent posées sur des piques et portées à travers les milices parisiennes dans toutes les rues; le geôlier fut pendu et ses mains coupées et montrées dans le Palais-Royal et les rues de Paris.

La nuit se passa dans les craintes; tout fut sur pied; les différents étages des maisons étaient pourvus de pierres pour lancer sur les troupes du roy. Dans la matinnée du mercredi, on fit toutes les dispositions nécessaires contre l'attaque; on se préparait même, si elle n'avait pas lieu, de marcher sur Versailles sur plusieurs colonnes et au nombre de plus de cent mille hommes.

La nouvelle de la prise de la Bastille fut portée à Versailles par M. le V'« de Noailles; la cour en fut allarmée, ces têtes qui couraient les rues en imposèrent tellement, que l'assemblée nationnalle obtint que le roy viendrait à l'assemblée. En effet le roy s'y rendit mercredi matin sans pompes et sans armes en leur disant : « Le chef de la Nation Française touché des malheurs qui aflligent la Capitale vient concerter avec vous pour les faire cesser et prendre vos conseils. » Il fut résolu que le roy renverrait ses troupes et les ministres pervers qui étaient cause des troubles. Une députation de près de cent députés de l'assemblée Nationale vint annoncer cette heureuse nouvelle à la Capitale; ils mirent pied à terre en entrant dans la ville à travers un peuple nombreux, et se rendirent à l'Hôtel-de-Ville en l'assurant que le roy bon et juste oubliait tout

ce qui s'était passé. M. FArchevêque de Paris parla sons être entendu; M. de Lafayette lut le discours du roy et ses intentions paternelles; M. de Lally-Tollendal parla avec beaucoup de force, dit que le roy sans pompe, seul, affligé des malheurs de la Capitale était venu parmi eux leur porter des parolles de paix. Il ajouta- que l'assemblée nationnale avait partagé les dangers des Parisiens, mais que tout devait maintenant être oublié et l'ordre public rétabli.

M. le duc de Liancourt voulut parler de paix, de pardon, mais il fut interrompu par le peuple et M. le Vt« de Noailles répliqua qu'où il n'y avait point de crime, point de pardon, ce qui fut fort applaudi; M. de Lafayette fut ensuite proclamé chef de la milice parisienne et M. Bailli, maire de la ville. Jeudi au soir une députation de Versailles annonça que le roy viendrait le lendemain à Paris: toutes les troupes étaient toujours sous les armes et la même activité régnait.

Le vendredi, le roy partit seul de Versailles accompagné par la bourgeoisie de Versailles et se rendit à la barrière dans une seule voiture toute simple, seul et sans gardes ni aucuns de sa famille; il avait dans son carrosse M. le M^' de Beauvau, le duc de Villeroy, le C'e d'Estaing et le duc de Villequier. Il fît son entrée dans Paris à travers une haie de soldats parisiens depuis la barrière jusques à l'Hôtel-de-Ville et suivi de près de cent mille hommes armés de la milice à pied et à cheval. Une grande partie des députés marchait auprès de la voiture du roy ainsi que les électeurs de Paris; les grenadiers aux Gardes-Françaises passés à la ville traînaient deux pièces de canon mèches allumées. Lorsque M. Bailli remit au roy les clefs de Paris à la barrière il lui dit : « Sire, la ville de Paris oiïrit les mêmes clefs à Henry IV après avoir conquis la ville de Paris; elle vous les offre aujourd'huy après avoir conquis son roy ». On cria pendant son passage « Vive la nation ». A l'Hôtel-de-Ville le roy consentit à l'éloignement de ses troupes, l'éloignement des ministres, le rappel de M. Neker, l'établissement de la milice parisienne, etc.... Il fut reconduit dans le même ordre, la baïonnette dans le fourreau, crosse haute, aux cris de « Vive le roy, la nation », il fut conduit à la barrière à travers les aclamations de toute sa capitale.

Le lendemain samedi on fut instruit que les Polignacs étaient éloignés, que le M"' de Broglie, les ministres, les princes et toute a cabale étaient sortis de Versailles pour se rendre, dit-on, à Metz ; le Oe d'Artois était parti pour voyager.

Il fut aussitôt expédié courrier à M. Neker pour le rappeler et lui exprimer le vœu de la nation.

On continue de démolir la Bastille; le peuple a reçu ordre de porter ses armes dans les districts; on s'occupe de la formation de

la milice; les patrouilles vont toujours leur train; le conseil ou comité permanent gouverne toujours cette capitale. C'est en son nom et par son ordre que tout s'exécute; il n'est pas plus question du roy que s'il n'existait pas, le comité règle toutes les affaires.

Tout paraît tranquille ; on continue les patrouilles ; la nouvelle se répandit lundi que l'intendant de Paris était arrêté à Compiègne. On arrêta, dit-on, M. Foulon dans un château à M. de Sartinne. 11 fut emmené mardi 22 dans cette ville; il entra à l'Hôtel-de-Ville à travers le peuple qui demandait sa tête. Aux cris et aux demandes menaçantes du peuple, M. Foulon fut conduit sur la place de l'Hôtelde-Ville et aussitôt, à 4 heures après-midi, il y fut pendu au fer d'une lanterne. Sa tète fut coupée ensuite et montrée dans les rues au bout d'un bâton, du foin dans la bouche. Deux heures après l'intendant arriva à l'Hôtel-de-Ville; demandé et pendu à la même lanterne, la corde cassa, et alors il fut achevé à coups de sabre et de baïonnettes; sa tète fut coupée et placée au bout d'une pique; on arracha son cœur qui fut aussi porté dans toutes les rues de Paris et aux flambeaux; à 11 heures du soir son corps fut traîné dans les rues par les pieds.

Aujourd'huy jeudi tout est tranquille; le peuple demande pourtant encore des exemples; on cherche les tètes j^roscrites et tous les méchants doivent trembler.

Fragment autographe de Barras sur sa mission à l'armée d'Italie en 1793. Destitution du général Brunet.

Des députés de Toulon m'annoncèrent que cette ville méditait une trahison, qu'elle avait une correspondance active avec Marseille, avec les sections des comunes, qu'elle venait d'adopter cette organisation, que les chefs civils et militaires n'étaient pas les amis de la République. Sur l'invitation réitérée de mes collègues je partis pour Toulon. Arrivé à Pignans j'appris qu'elle avait fermé ses portes et mis en arrestation Bayle et Beauvais ainsi que beaucoup de républiquains, que son comité central des sections avait mis ma tête à prix, qu'elle venait d'appeller les escadres ennemies avec lesquelles elle traitait depuis quelque temps, que des courriers étaient expédiés pour que les comunes fussent sous les '^rmes. J'avais avec moi un détachement de douze dragons, le G Lapoype, Fréron et mes secrétaires. Le canger était pressant, je montai à cheval

pour regagner l'armée d'Italie. La municipalité de Pignans en écharpe avait rassemblé les sectionnaires ; elle se présenta lorsque je sortais de la porte de la ville. Elle me somma d'y rentrer pour vérifier mes pouvoirs. Je lui ordonnai de se retirer, lorsque des individus sur leur ordre se jetèrent à la bride de mon cheval. Je mis le sabre à la main, je pique sur ces misérables, sur la municipalité; tous se jettèrent dans les fossés qui bordent le chemin. Devenu libre je dis : « A moi, dragons! Suivés-moi! » Deux seulement obéirent, les autres m'abandonnèrent. Quelques coups de fusil furent tirés sur nous. Bientôt nous fûmes hors de leur atteinte ; le tocsin sonnait dans les communes par où nous devions passer pour aller joindre l'armée d'Italie. Je connaissais le pais, je me décidai de gagner les montagnes de la Roque-Fresnaye. Au pont d'Argens nous mîmes pied à terre précisément où le triumvirat romain se partageait le monde; mes deux dragons étant tristes, je dis à Lapoype et à Fréron : « Je vais les interroger; tenés-vous à la bride de leurs chevaux ». Après leur avoir exposé la défection criminelle de leurs camarades j'ajoutai : « Dragons, vous êtes libres d'aller rejoindre des traîtres, de méconnaître la République et son représentant ». A ces mots les dragons me dirent que cette municipalité en écharpes qu'ils étaient habitués de respecter leur en avait imposé, qu'ils blâmaient leurs camarades, qu'ils étaient à moi à la vie et à la mort, en élevant leurs chapeaux aux cris de « Vive la République ». Nous remontâmes à cheval. En quittant Pignans j'ordonnai à mes équipages de prendre la route de Nice ; ils furent arrêtés et livrés aux Toulonnais. Je perdis mes effets, ma voiture et toute ma correspondance ; je refusai ensuite l'indemnité que la Convention me proposait.

J'arrivai à la Roque-Fresnaye. C'est un mauvais village, où l'on arrive que par des chemins de traverse, situé au milieu des bois, sur une haute montagne. — Le maire n'avait reçu aucun ordre de Toulon. Il était républiquain. Je continuai ma route vers Saint- Tropez dans le dessein de m'y embarquer. On m'y attendait, me dirent le maire Rallier (?) et le municipal Martin officier de port. Ces deux excellents citoyens me dirent : « Votre arrivée dans notre ville y cause déjà des rassemblemens, nous allons vous faire préparer une barque où nous placerons deux patrons sûrs ». Exténué de fatigue je crus pourtant devoir visiter la citadelle pour justifier mon apparition dans cette commune; j'ordonnai même quelques travaux que je croyais utile à la défense. La nuit commençait, le fouet d'un courrier se fit entendre. Mes deux protecteurs arrivèrent et me dirent : « Voifei les dépêches de Toulon; pour vous donner le temps de vous éloigner nous ne les ouvrirons que lorsque la municipalité convoquée sera rassemblée; la barque est prête, hâtés-vous d"em-

barquer ». Sous la direction de nos deux marins nous voilà dans notre frêle embarcation; le vent nous contraria pendant la nuit : au jour plusieurs bâtiments parurent manheuvrer pour nous joindre. Dans ce danger nous pûmes nous réfugier sur la côte hérissée de rochers. Cachés pendant toute la journée, à la nuit nous reprîmes notre navigation. D'autres vaisseaux ennemis m'obligèrent de relâcher à Sainte-Marguerite. J'assemblai de suite les invalides et commandai des dispositions de défense. A la nuit nous continuâmes notre route vers l'armée d'Italie; nous entrâmes dans le port de Nice : la chaîne n'était pas tendue, je débarquai sur le quai à côté d'un corps de garde. Tout le monde, même la sentinelle dormaient; la négligence du chef de l'armée me confirma ensuite qu'elle avait pour but des communications nocturnes.

J'arrivai à mon logement où j'appelai de suite le commandant de la ville, le maire et les principales autorités civiles et militaires. Elles me croyaient entre les griffes des rebelles de Toulon; le général en chef le leur avait confirmé.

Je remplaçai de suite le commandant de la ville par le colonel Durand, homme de cœur et républiquain. J'étais assuré du patriotisme des habitants de Nice. Après avoir exposé aux autorités la conduite infâme des meneurs de Toulon, la négligence dans les divers services de sûreté, même dans le port, nous adoptâmes quelques mesures pour y remédier, pour assurer les subsistances, et pour que tous courriers portant des dépêches même pour le général en chef fussent arrêtés au port, sur les bords du Var et aux portes de Nice, qu'ils me seraient «mmenés. J'envoyai dans le Var et les Bouches-du-Rhône pour prévenir les autorités des trames criminelles d'une faction réfugiée dans Toulon, ayant un comité de correspondance à Marseille.

J'écrivis au général Brunet que j'avais heureusement échapé aux poursuites des sections, que mes deux collègues étaient emprisonnés à Toulon, qu'on parlementait avec les escadres étrangères, cjue des commissaires s'étaient rendus à Gênes avec mission d'aller assurer le roi de la fidélité de sa bonne ville de Toulon, que Ion priait M. le comte d'Artois de s'y rendre, que dans de telles circonstances on ne pourrait plus se dissimuler la trahison, que je le priais de se rendre chés moi à Nice. Il dit a mon aide de camp : « Je le croyais arrêté à Toulon ». Il arriva ches moi suivi d'un nombreux état-major; je l'admis seul dans mon salion où se trouvaient réunies toutes les autorités de la ville; il insista pour que son escorte fût admise, je m'y refusai.

Après avoir exposé la situation de la République, la coalition des ennemis extérieurs et intérieurs, je m'attachai particulièrement à celle du Midi, à celle de Toulon qui admettait les escadres enne-

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ies, l'établissement d'un comité général des sections, l'organisation des forces militaires dans les départements du Var et des Bouches-du-Rhône, le refus de reconnaître la Convention, l'érection des tribunaux populaires qui exerçaient déjà leur atroce ministère, le drapeau blanc substitué à celui de la République, les subsistances pour l'armée d'Italie interceptées, le projet de marcher sur Paris avec leurs bataillons réunis à ceux de plusieurs autres départements.

Que dans ces graves circonstances il était convenable de prendre les moyens propres à déjouer ces trahisons, à protéger par des détachements de l'armée l'arrivée des subsistances, qu'il serait nécessaire d'en détacher aussi trois ou quatre mille hommes pour s'opposer et réprimer les tentatives des ennemis intérieurs et pour assurer nos libres communications, que des positions devaient être prises par ses troupes aux gorges qui entourent Toulon, que je venais d'expédier à mes collègues de l'armée des Alpes qu'il était urgent que pareil corps de trois ou quatre mille hommes fût de suite détaché et dirigé sur Marseille, ensuite sur les gorges d'Ollioule, que de mon côté j'allais requérir le G*' Brunet de seconder ces dispositions par l'envoi d'un corps de troupes dans le département du Var et sur la partie de Toulon opposée à Oulioules.

Le général ricannait pendant mon récit. J'ajoutai alors : « Général, nous sauverons de concert le Midi ; nous serons aidés par la masse des bons citoyens; si vous vous refusiez à mes propositions, je le sauverai alors seul. » Brunet me répondit que les sections voulaient la République, qu'elles avaient cru devoir s'assurer des députés arrêtés, que ce que j'allègue de Toulon ne sont que les propos de quelques royalistes émigrés, qu'il ne pouvait détacher dans la position où se trouvait son armée aucun soldat, qu'il fallait laisser à la masse des citoyens la faculté de faire justice de quelques braillards.

On vint me prévenir qu'un courrier de Toulon venait d'être arrêté; je m'absentai un moment. La dépêche était pour le général Brunet. Elle me conflrma par sa lecture de l'association criminelle de ce général avec le Comité de Toulon. Une autre dépêche du général au Comité était approbative des mesures de salut public qu'il prenait. Muni de ces pièces , ensuite de beaucoup d'autres, je dis au Général : « Ce n'est point à tort que le bruit a couru de vos correspondances avec les rebelles. J'en ai aquis la preuve matérielle par l'arrestation de plusieurs courriers. Je vous requers à présent de mettre à ma disposition quatre mille hommes de votre armée, je me réserve la nomination du chef qui les commandera, j'ai pris cet engagement avec mes collègues des Alpes.. », que je le priais de se réunir à moi, qu'il était sans doute trompé.

Alors Brunet d'un ton fort arrogant me dit : « Vous êtes sans pouvoir par l'absence de vos deux collègues », que je n'étais pas autorisé de m'adjoindre Fréron, qu'il me reconnaissait comme représentant près l'armée, mais s'opposait à l'exercisse de toutes fonctions, à plus forte raison Fréron qui n'avait aucune mission et qui aurait dû rentrer dans la Convention.

Tout était perdu si j'avais faibli. Je signifiai à Brunet que j'exercerais le pouvoir que m'avait confié la Convention, que Fréron me seconderait, que la révolte serait punie ainsi que ceux qui la favorisaient; que soutenu par la brave armée, parles citoyens de Nice, par ceux de l'Intérieur, mes réquisitions que je transformais maintenant en ordre seraient exécutées, que je prenais tout sous ma responsabilité, que je lui défendais expressément tout changement dans les dispositions présentes de son camp, toute attaque contre l'ennemi, que j'allais faire une proclamation à l'armée, qu'il me forçait de dévoiler sa conduite plus que suspecte.

Brunet s'appercevant par la croisée d'un mouvement des troupes et gardes nationales que j'avais appelées autour de ma maison, commandées par le brave Durand, témoin de ce qui se passait dans cette séance, Brunet pâle alors et d'une voix presque éteinte me dit qu'il était peut-ettre dans l'erreur, que puisque je prenais tout sous ma responsabilité il déférerait à mes réquisitions, qu'il consentait à l'exercisse de mes pouvoirs, même à ceux de Fréron. Je tendis la main à Brunet, il accepta mon dîner avec les autorités. Toute aigreur cessa de part et d'autre pendant le repas. En prenant congé de moi il m'assura qu'il allait donner les ordres pour que toutes nos dispositions fussent exécutées de suite. Arrivé dans son camp il détacha trois mille hommes que je dirigeai dans le Var sous les ordres du G*^' Lapoype ; mais ensuite travaillé par un mauvais entourage, il n'est sorte de propos qu'il ne tînt contre la Convention, contre les commissaires qu'il devait faire arrêter pour qu'ils n'entravent pas la marche des événements régénératifs (sic).

J'interceptai une nouvelle dépêche des sections de Toulon et une réponse de Brunet.

Ce général faisait des dispositions pour attaquer l'ennemi afin que repoussé il eût le prétexte d'abandonner le Comté de Nice, de se retirer dans le Var et appuyer la rébellion du midi peut-être avec l'armée Sarde qui l'eût nécessairement suivi. Le seul moyen de sauver l'armée me parut être le remplacement de son chef. Je pris un arrêté par lequel je destituai prontement le général Brunet, et je le remplaçai par le plus ancien général, Dumerbion, fort apprécié par l'armée et par les citoyens comme militaire et comme citoyen. Je lui adressai ma dépèche et lui ordonnai de s'entourer des militaires sûrs de sa division, de se rendre chez

Brunet, de l'arrêter, de lui signifier sa destitution et de prendre aussitôt le commandement de l'armée, de diriger sous bonne escorte Brunet sur Nice, de faire afficher au camp mes ordres, ma proclamation et d'exécuter sur le champ la mission de salut public dont je le chargeais.

Dumerbion exécuta l'ordre aussitôt parce qu'il en sentait l'urgence. En entrant chez Brunet il lui fît lecture de ma dépèche et sans attendre sa réponse il ajouta : « Général, point d'explication, obéhisséz, dispensés-moi des moyens de force dont je suis entouré ». Brunet qui connaissait la fermeté du brave Dumerbion, son influence sur l'armée, se soumit. Un détachement le conduisit à Nice; cette ville me félicitait de cette mesure. Brunet désirant l'éviter m'écrivit pour me prier de le dispenser de la traverser. Je le lui accordai en lui faisant dire par le commandant Durand, que j'avais nommé général de brigade, que son escorte ne le conduirait que sur l'autre rive du Var, que je lui conseillais de se taire, que muni de pièces importantes contre lui je ne les soumettrais pas au Comité de Salut public s'il se retirait tranquillement dans son domicile des Hautes-Alpes. Brunet promit tout, mais des conseils perfides le décidèrent d'aller à Paris, de porter plainte contre moi au Comité de Salut public. J'envoyai alors de suite mon secrétaire avec ordre de déposer au Comité sous rescippissé les preuves originales de la trahison de ce général. Il fut traduit au Tribunal révolutionnaire et paya de sa tète ce qu'il pouvait éviter en suivant mes conseils et ses promesses de rester chez lui.

Les préliminaires du 9 Thermidor.

Relation autographe de Barras.

A cette époque la Convention était sous le joug des comités de gouvernement qui la décimaient. Je me trouvai muni d'une influence que ma mission avait établie et que soutenait mon caractère ; frondeur de ces comités je m'exprimais sur leur atroce domination ; ils s'étaient alors entourés d'une escorte de coupes jarrets dans laquelle étaient entrés des députés. Je vivais isolément ches moi, je n'étais d'aucune coterie, je ne dînais ches personne. Cette conduite en imposait; elle fit de moi un chef d'opposition auquel se rallièrent les vrais amis de la liberté. Une réunion de députés s'établit pour aviser au moyen de renverser les Comités et de rendre à la Convention son indépendance après laquelle elle soupirait. Nous nous T. I. 22

réunissions plusieurs fois la semaine chez Doyen aux Champs- Élisées, ensuite à 10'' du soir clans un cabinet au caffé Corrazza dont la fidélité m'était connue. Courtois, l'homme le plus délié de la Convention, bien avec tous les partis, excepté celui des Comités qu'il avait quelques raisons de redouter, fut chargé d'éveiller l'énergie de ses collègues, de les préparer au grand coup qu'on se proposait de porter à ces oppresseurs. Courtois réussit parfaitement; chaque jour des députés honnêtes m'assuraient que je pouvais compter sur eux. Je ne sortais plus de ches moi qu'armé d'un sabre et de pistolets; je proclamais, ainsi que Merlin de Thionville, que j'abattrais la tète de celui qui viendrait pour m'arrêter, que je la montrerais au peuple si cruellement oprimé par les Comités. Ces résolutions allarmèrent les Comités, ils arrêtèrent qu'il était urgent d'envoyer plusieurs députés aux armées, de les éloigner de Paris. Carnot avec lequel je n'avais aucune liaison fut chargé de leur en donner connaissance. Il me rencontra rue Neuve des Petits- Champs; j'étais avec un de mes amis qui existe. Carnot m'aborde en me disant : « Citoyen Collègue, le comité a résolu de vous envoyer à l'armée du Rhin, Sa situation exige la présence d'un représentant qui a si bien rempli sa mission dans le midi et à l'armée d'Italie ; il espère que vous donnerez cette nouvelle preuve de dévouement à la patrie. » Je répondis à Carnot : « Je sais que vous avez conçu le projet d'ôter à la Convention des députés qui ne sont pas vos serviles adulateurs; je n'irai point à l'armée du Rhin. Le grand danger que court la République est ici; je ne quitterai donc pas ce poste honnorable. Dites-le à vos collègues. » Robespierre m'accosta le lendemain et me dit en passant : « Tu sens la nécessité de rester à la Convention; il est temps qu'elle prenne des mesures pour se soustraire à une majorité factieuse des Comités. » Ma réponse fut ce peu de mots : « Monte donc à la Tribune et dévoile à la Convention son usurpation de pouvoir et les sanglantes mesures qu'elle prend chaque jour contre de bons citoyens. » Robespierre me dit : « Il y aurait peut-ettre du danger à les rendre publiques, mais le temps n'est pas éloigné oîi l'on pourra le faire. » Une rivalité de réputation et de pouvoir avait divisé les Comités. Il s'agissait d'arrêter des députés, des citoyens notables ; on croyait utile de rennouveller la boucherie exercée contre Danton, l'honnête Camille Desmoulins, Razire, Fabre d'Églantine et le vertueux Gosselin qui avait dévoilé la cause de la funeste perpétuité de la guerre de la Vendée, dont les Comités se servaient pour effrayer les patriotes mécontents.

Robespierre soutenu par les Jacobins était le membre le plus iniluent dans les Comités sans en être le plus méchant. vSes partisans y étaient pourtant en minorité; le projet d'ajourner les

séances de la Convention n'avait pas obtenu son approbation. On crut devoir opposer à Robespierre la mâle structure de Collot d'Herbois. Une querelle causée par la proposition d'une liste de proscription à laquelle Robespierre s'opposait justement (il s'agissait d'arrêter 14 députés et des citoyens); cette liste mise en délibération par la majorité, passée à chaque membre qui y ajoutait, parvint à Robespierre portée à 32 députés. Robespierre dit : « Je vois cinq ou six députés indignes du caractère dont ils sont revêtus ; il sera facile de les engager à donner leur démission ; mais je ne prêterai ni mon vote ni ma signature aux vengences qu'on veut exercer ». Deux amis de Robespierre furent de son avis; les têtes s'échauffèrent, des personnalités s'ensuivirent; on rappella à Robespierre qu'il avait voté contre la faction Danton. Les trois opposans furent traités de modérés; Robespierre se levant avec humeur, leur dit : « Vous tues la République, vous êtes les fîdèlles agens de l'étranger qui redoute le sisthème de modération qu'il faudrait adopter ». La séance devint tellement orageuse que Collot usa des voyes de fait envers Robespierre *; celui-ci alors déclara qu'il quittait le Comité, qu'il ne pouvait avec honneur siéger avec des bourreaux, qu'il en rendrait compte à la Convention. On apperçut le danger de la publicité de cette scène, on blâma la colère patriotique de Collot, on suplia Robespierre, après avoir déchiré la funeste liste, de ne pas donner aux ennemis de la République de nouveaux moyens de l'attaquer. Robespierre parut s'appaiser surtout lorsque

1. Cette altercation de Robespierre et de Collot est racontée avec plus de détail dans une autre note autographe de Barras. Robespierre s'étant opposé à une nouvelle mesure de proscription, en disant : « Vous décimés la Convention nationale, vous arrêtés des citoyens dont vous redoutés l'énergie républiquaine », le « rustre Collot d'Herbois » se jeta sur lui et l'ayant saisi par les flancs « il allait jeter Robespierre par la croisée lorsque les amis de ce dernier le délivrèrent. Cette scène fut suivie d'explications. Robespierre observa qu'il ne pouvait plus siéger avec des bourreaux, qu'il se retirait et qu'il en rendrait compte à la Convention. Le Comité qui prévit sa chute s'opposa alors a la sortie de Robespierre. La liste de proscription fut déchirée en sa présence. L'ypocrite Carnot et le mielleux Couthon lui représentèrent que le mouvement de colère de Collot était désavoué par le Comité, que la publicité de ce qui venait de se passer perdrait les Comités de gouvernenement et la République. On le conjura de faire le sacrifice de tout ressentiment, qu'on attendait de lui cette preuve de patriotisme. Collot furieux apostropha les deux médiateurs, se plaignit de la faiblesse de ses collègues et quitta la séance. Robespierre très alTecté observait alternativement ses adversaires. Il leur dit en sortant : « Vous m'eussies fait passer pour fou, « si le projet avorté de me jetter par la croisée avait eu lieu. Je vois ici des « êtres plus atroces que celui qui devait l'exécuter; il est sorti honteux d'avoir « accepté cet assassinat. » Robespierre se retira et ne reparut pas pendant deux mois au Comité. Robespierre était républiquain sobre, austère dans ses mœurs, mais d'un orgueil qui ne supportait pas la rivalité.... » (G. D.)

Collot s'approcha de lui pour l'embrasser; il s'y refusa et malgré les instances il sortit.

Vouland et Amar m'avaient dit qu'un membre des Comités avait dit : « Ce dominateur de Robespierre oprime les Comités; il faudrait lorsqu'il lit dans une embrasure de croisée le pousser sur le pavé; ce serait un acte de folie qui satisfairait bien du monde. » Robespierre fît le sacrifice que le Comité désirait, mais il ne reparut plus au Comité. Six semaines avant le 9 thermidor il devint plus assidu aux Jacobins dont il espérait un appui. Pendant l'absence de Robespierre des Comités, les condamnations au T''' R'"^ furent doublées. Je fus invité de me rendre au Comité de Salut public à sa séance du soir. Arrivé au sallon qui précède celui où le Comité s'assemble, l'huissier me dit : « Le Comité vous prie d'attendre un instant ». Plusieurs députés étaient en attente d'être admis, entre autres Marragon (?); il portait à l'approbation son travail sur les irrigations. Nous examinions ce plan lorsque la porte s'ouvre, un homme vêtu de noir s'approche de nous et demande le représentant Rarras. Un murmure m'apprit que c'était Fouquier-Thinville. Celui-ci débuta par m'entraîner à l'autre bout de la table; il me dit : « Je suis chargé de conférer avec vous sur la mise en jugement principalement de Kellerman dont vous n'aves pas été satisfait lorsqu'il commandait l'armée des Alpes, ensuite sur Hoche. Voici la liste que m'a remise le Comité. » J'examinai cette feuille sinistre, et je répondis : « J'ai pu n'être pas toujours satisfait des opérations de Kellerman mais je ne l'ai jamais considéré comme ennemi de la République. Mais puisqu'on m'interpelle, s'il était mis en jugement j'irais le défendre; je m'élèverai aussi contre la mise en ingénient de Hoche et de six bans citoyens que je vois inscrits et qui ne sont pas plus coupables que les premiers. » Fouquier m'ajouta : « Si vous en répondes au Comité, effacés Kellerman, Hoche et les six citoyens que je ne connaissais pas ». Pendant que j'exécutais cette convention Fouquier me répétait : « Je ne suis que l'exécuteur du ministère que m'ont confié les Comités; vous vous chargés de leur approbation, cela me suffit pour ma responsabilité. Je consens avec vous à cet acte de justice. » Cette discussion avait lieu dans un salon où étaient des députés fort inquiets d'en savoir les détails. Admis au Comité je rendis compte de ce qui avait été résolu entre Fouquier et moi. C'était peu avant que Robespierre l'eût abandonné; ma surprise fut extrême lorsqu'il me répondit : « Tu as bien fait; on veut ici expédier les gens sous prétexte de trahison, ceux contre lesquels on a des vengences à exercer, qu'on redoute ». Je m'apperçus que l'avis de Robespierre, contre (lequel) ne s'éleva aucune réclamation, n'obtenait pas l'assentiment de tous.

Le 9 Thermidor.

Relation autographe de Barras.

Thermidor approchait. La Convention montrait quelque énergie; les bons citoyens l'appuyaient; tout annonçait des événements. Chaqun se préparait au combat. Les Comités devaient flatter la Convention et rejetter tous les maux sur Robespierre. Ce dernier m'acosta en sortant de la Convention. « Je désire, me dit-il, conférer avec toi sur les dangers qui menacent la République. Nous pouvons la sauver, réunissons-nous; j'ai refusé toute transaction avec les Comités; je ne m'associerai jamais avec de tels briguands. Il est temps que la Convention reprenne la plénitude de ses pouvoirs; leur but est d'égorger les plus fermes soutiens de la liberté. Ils s'allient dans ce moment les Royalistes, les Dantonistes, ils caressent les terroristes, s'associent même le parti de l'étranger; ils répandent toutes sortes de calomnies contre les républiquains. Cette nuit même, des accusations graves sont affichées contre moi, mon frère et autres députés, aux arbres des Tuileries. Je n'assiste plus aux séances des Comités, le mot clément m'en a fait des ennemis, et cependant les exécutions journalières sont doublées; la diffamation, ensuite l'échafaud les délivrent des hommes courageux; ton patriotisme, tes honnorables missions ont fixé sur toi la considération, la confiance; si nous nous entendons, le triomphe républiquain est assuré. » — Cette conversation avait lieu sur la terrasse des Feuillants; plus de dix députés, avec lesquels nous devions dîner chez Doyen, étaient en observation et très inquiets. Je répondis à Robespierre : « Je n'accepte ni ne propose d'accommodement. Les Comités ont tellement abusé du pouvoir, que la Convention le leur retirera; j'avais des amis dans ce que tu appelles les Dantonistes, j'en avais parmi ceux qui ont péri le 31 may. Nous ne voulons plus aucune domination. La tribune des Jacobins, si utile à la République, ne retentit plus que des cris de guerre commandés par des meneurs. Je ne me rallie qu'à la Convention ; elle redeviendra digne du grand peuple qu'elle représente. Vous médités une insurrection, nous saurons la réprimer. » — Robespierre en me quittant m'assura de son dévoûment à la République en me conjurant de réfléchir aux maux qu'entraînerait la division des patriotes, à la chance favorable aux Comités, que je le trouverais toujours ennemi de l'arbitraire et disposé d'agir de concert avec un homme

qui avait si bien servi la patrie. Je rejoignis mes collègues et leur rendis compte de ce qui venait de se passer, de l'embarras de Robespierre, du peu de confiance qu'il avait dans ces moyens. Il fut convenu qu'on se réunirait tous les matins à déjeuner ches moi. Le 8 thermidor, Robespierre fît un discours dont la Convention avait refusé l'approbation. La nuit du 8 au 9 thermidor fut orageuse aux Jacobins dans les sections et à la Comune. Elle s'était adjointe les administrateurs du 10 Août; le tocsin sonnait de toutes parts, des communications avaient lieu entre les insurgés. Robespierre voulut parler justice à la Convention le 9 thermidor. Vadier l'attaqua pour s'être opposé aux mesures que les Comités proposaient contre les conspirateurs. Cambon se réunit à Vadier parce que Robespierre s'était aussi opposé au décret contre les pensions (?). Barrère ne se prononcea que lorsqu'il crut pouvoir le faire sans crainte. Saint-Just, le 9 thermidor, paraît à la tribune; Tallien l'interrompt en disant : « Il faut déchirer le rideau qui couvre tant de crimes ». Il le traita de conspirateur, l'appella nouveau Catilina. Robespierre toujours à la tribune, ne pouvait obtenir la parolle de Collot qui présidait la Convention. II s'adressa alors aux hommes purs de l'assemblée; il nommait briguandsles Montagnards; on lui criait : « A bas le tiran! » Alors se tournant vers le président Thuriot qui avait remplacé Collot : « Je demande, dit-il, la parolle au chef debriguands qui préside des assassins. » Dans plusieurs parties de la salle on demande l'arrestation de Robespierre. Lebas dit qu'il partagerait son sort. Robespierre jeune l'invoqua aussi ; le décret d'arrestation est porté contre Robespierre, Robespierre jeune, Couthoii et Saint-Just qui était demeuré stationnaire au bas de la tribune, invoquant la parolle. Robespierre s'agite ; il apostnophe le président. On ordonne aux huissiers de les faire passer à la barre. Ils hésitent, la force armée s'empare des accusés par ordre du président et les conduit dans diverses prisons. Henriot est arrêté marchant sur la Convention. II est délivré par une garde nationale aux ordres de Coffinal. La Convention est rendue au calme, elle brave un danger imminent. La Comune ordonne à la garde nationale d'aller délivrer les prisonniers. Ils sont conduits en triomphe à l'Hôtel de Ville. Elle ordonne à Henriot de bloquer la Convention, de la tenir en chartre privée, d'empêcher toute délibération. Il arrive d'après cet ordre, avec une force armée de garde Nationale, s'empare du lieu des séances du Comité de sûreté (Ses membres et ceux du Comité de Salut public, au lieu de rester à leur poste, de prendre des mesures, se sauvèrent à la Convention); il s'empare de la cour du Carrousel, fait tourner les quatre canons d'honneur qui étaient à l'entrée du palais, sur la Convention. Dans cette situation désespérée, la Convention reprend son énergie; j'avais refusé aux

Comités de me charger du commandement de Paris : « Montés à cheval, vous qui êtes commis à la défense de la Convention et de la République! » avait été ma réponse. Plusieurs voix proposent de me nommer général en chef; la Convention entière insistant, j'accepte. Le décret est rendu aux cris de : « Vive la République », ainsi que la mise hors la loi d'Henriot. Celui-ci était aux portes de la salle; on lui dit : « Prenes garde, voilà Rarras qui arrive ». Ce misérable, maître de toutes les avenues, à la tête d'une force considérable, se sauve à la Comune. Sa troupe le suit en désordre. Je n'avais encore aucuns moyens militaires à opposer aux rebelles; le tocsin, la générale se faisaient entendre de toutes parts. La place de Grève était encombrée de gardes nationales et de canons. Cependant la majorité de cette garde Nationale ne sachant ce qu'on exigeait d'elle, me suivit. L'assemblée comunale délibérait le massacre d'une partie de la Convention; elle défendit d'écouter ses décrets; Robespierre très inquiet paraît se résigner, il refuse d'agir contre la représentation nationale. Tant d'hésitations avaient ébranlé les citoyens réunis à la Commune. J'avais envoyé des agents pour les éclairer, la défection commencea. Je voulus éviter un combat, d'être obligé de cannoner l'Hôtel de Ville et malgré les instances du Comité de Salut public dont les membres avaient repris leur insolence, je ne me décidai qu'alors de marcher sur la Comune. Aussitôt ma nomination de général en chef, j'avais fait un appel aux bons citoyens ; ma voix n'avait pas été méconnue. J'avais ordonné la réunion des troupes qui étaient dans Paris et aux environs sur la place du Carrousel; j'avais établi des postes de sûreté, je m'étais assuré du dépôt de Meudon, des établissements publics. Je fis plusieurs rapports à la Convention en l'assurant que j'avais du canon et des hojnmes pour réprimer la rébellion. J'arrivai sur la place de Grève avec près de 3 000 hommes et du canon. Le bruit qu'il faisait en roulant sur le pavé fut entendu par quelques restes de garde nationale qui se sauvèrent. Il fut entendu par le Conseil général, sa fuite fut précipitée. Robespierre, ainsi que ses collègues mis hors la loi, accepta un des deux pistolets dont était muni Lebas. La balle ne lui fracassa que la mâchoire. Lebas se tua avec l'arme qui lui restait. Couthon était caché sous une table; Robespierre jeune dans un cabinet à la porte duquel s'était brûlé la cervelle Lebas. Saint- Just donnait des soins à Robespierre ; Henriot avait été se cacher dans un lieu d'aisance. Tous ces personnages furent arrêtés. La plupart des chefs de la conspiration le furent dans leur fuite et dans les lieux où ils avaient été se cacher. Je fis prendre possession de l'Hôtel de Ville, j'envoyai Robespierre au Comité de Salut public, avec ordre de le déposer sur la table qui précède le cabinet de travail du Comité et de m'en apporter un

reçu ; les autres furent transportés dans les prisons. Croirait-on que plusieurs jours après, le sang qu'avait répandu Robespierre sur cette table y était encore empreint?

Le 10 thermidor le Tribunal révolutionnaire condamna Robespierre, ses complices les députés et des citoyens également mis hors la loi, arrêtés au nombre de 22; le 11, des membres du Conseil général de la Commune et d'autres citoyens qui y avaient figuré au nombre de 13, et le 12, 15 autres individus furent jugés et subirent l'échafaud. On s'affligera qu'une population réputée par sa civilisation ait donné dans cette occasion des marques indécentes du plaisir qu'elle épprouvait en voyant les charrettes qui conduisaient les condamnés à la mort. Les dames les plus distinguées, soit de leurs croisées, soit sur les trotoirs, agitaient violemment leurs mouchoirs blancs et se permettaient, ainsi que beaucoup d'individus toutes sortes d'insultes. Le peuple resta calme spectateur de ce spectacle; ces mêmes individus ne sont pas autorisés à déclamer aujourd'hui contre les excès de la Révolution.

Rarrère au nom des Comités fit un rapport contre Robespierre il se déchaîna inhumainement contre des individus qui n'existaient plus. Il l'accusa d'avoir voulu rétablir le fils de Louis XVI sur le trône, d'avoir osé former le projet insensé d'épouser la sœur du jeune prince; enfin les Comités, qui eussent préféré se réconcilier avec Robespierre, se décidèrent de faire cause commune avec les thermidoriens qu'ils détestaient, et de jetter sur Robespierre tous les crimes commis par eux. Robespierre n était pas un homme ordinaire. Entraîné par le torrent de la Révolution il avait donné dans quelques mesures extrêmes. Le sisthème de terreur et de mort porté au suprême degré de barbarie sanguinaire Vavait persuadé qu'il dévorait tous les hommes franchement républiquains ; il voulut arrêter ces exécutions atroces; il s'opposa à Varrestation de plusieurs députés, de grand nombre de citoyens recommandables, il fit hommage à la divinité, il parla clémence, il périt ainsi que Camille Desmoulins, et beaucoup d'autres, pour le même retour aux principes de justice.

Robespierre vivait et logeait avecla famille du menuisier Duplay; la sobriété, la tempérance et les bonnes mœurs y régnaient; la sœur de Robespierre ne pensa ni n'écrivit jamais à son frère la lettre supposée dont parle Courtois dans son rapport, parsemé de méchancetés et de mensonges. Mlle Robespierre, d'une conduite honnorable, avait suivi son jeune frère à l'armée d'Italie. Elle le quitta ne pouvant surmonter le dégoût que lui causait une société très relâchée. La lettre ci-dessus fut écrite à son frère jeune resté à l'armée d'Italie. Ce Courtois nous montrait chaque jour des lettres trouvées dans les papiers de Robespierre. H ne laissait subsister que celles relatives à ses opinions secrètes; celles de Bonaparte

furent, sur ma demande et celle de Fréron, brûlées, quoiqu'elles ne renfermassent rien que de très patriotique.

La Convention dans cette mémorable circonstance avait montré un grand courage dans le danger qui la menaçait en presque totalité, mais ensuite elle ne sut pas profiter de sa victoire : elle conserva la plupart de ceux qui dans les Comités avaient abusé d'une manière effroyable du pouvoir. Elle rappella ses ennemis qu'elle avait proscrits, elle ne fît pas cesser leurs mesures de mort. Cette humanité fut l'ouvrage de ceux qui n'étaient pas entièrement dévoués à la République, ainsi que de ceux qui la trahirent (sic).

Lorsque Robespierre prononça son discours aux Jacobins, des députés et des citoyens furent insultés pour avoir prononcé le nom de dominateur. Collot à la tribune et Billaud soutiennent que Robespierre aurait dû communiquer le discours au Comité de Salut public, où il ne siégeait plus depuis près de deux mois. Cette opinion souleva l'assemblée, le tumulte fut extrême; ces deux députés furent hués, obligés de quitter la tribune. Couthon prend la parole, il fait l'éloge du discours et de son auteur, dénonce la conspiration du Comité de Salut public contre la liberté; il considère les Jacobins comme une autorité politique d'opinion; l'agitation de l'assemblée est si grande que le député Bréard est mis à la porte et que les autres députés se sont esquivés. Le Comité de Sûreté générale demanda copie du discours de Robespierre : nouveau tumulte, augmenté par la proposition des canonniers (?) et des citoyens de mettre en liberté les détenus par ordre de la Convention.

Je conférai avec le député Legendre sur l'intérêt pressant de suspendre les séances des 'Jacobins, que je ne pouvais exercer militairement, lorsqu'il me répondit : « Je vais à la tête des patriotes armés les dissoudre ». Effectivement, arrivé dans la salle des séances d'où une grande partie des membres avait déjà décampé, il fit évacuer le reste, ferma les portes de la salle et fut en faire l'hommage (des clefs) à la Convention.

Nous avions sollicité avant la journée de Thermidor les Comités de destituer Henriot et La Valette dont l'audace et l'insolence blessaient les citoyens et qui à la tête d'un parti revêtu du commandement militaire étaient devenus dangereux. Le Comité de Salut public s'y refusa en alléguant que c'étaient des républicains dévoués aux Comités de gouvernement.

Robespierre avait une grande influence d'opinion aux Jacobins; excepté les étrangers et quelques factieux de l'intérieur vendus à ce parti, les Jacobins étaient républiquains,mais ombrageux. Robespierre s'en faisait un appuy ainsi que les Comités, où chaqun croyait avoir pour lui l'immense majorité. Lorsque la Convention reprit sa

puissance, tous ces dominateurs montrèrent, comme Bonaparte dans ses derniers momens, une grande faiblesse. Robespierre se targue de son opposition aux mesures prises contre les 73 [six mots

illisibles] il déclame contre les rois et finit par dire qu'il y a

deux puissances sur la terre : la tiranie et la raison; que partout où l'une domine, l'autre en est bannie. Est-il un membre des Comités qui ait fait pareille profession de foi? Les Comités n'avaient voulu adopter aucunes des mesures proposées de sûreté. Ils conservaient l'espoir, dans la lutte qui avait lieu, de traiter avec le parti vainqueur. Cependant la Convention était bloquée, le Comité de Salut public n'était point en séance; nous nous y rendîmes de nouveau. Billaud et deux autres députés étaient étendus sur des matelas placés sur le parquet; ils comptaient sur les promesses de Henriot de les faire excepter des événements et d'amener une réconciliation avec Robespierre. Ils étaient malgré ces garanties frappés de terreur, eux qui l'avaient si insolemment fait planer sur la tète des citoyens. La Convention était en attente lorsque nous l'informâmes que nous avions enfin décidé le Comité, que nous avions réuni, à venir exposer la situation de Paris. Les membres de la Convention étaient réunis, à quelques membres près qu'on a vus ensuite écrire des Mémoires, jouer différents rolles sous les gouvernements de Bonaparte et même sous le gouvernement monarchique.

Rentré dans l'assemblée, un membre, des Comités parut à la tribune. Il proposa ma nomination de général en chef. Les députés se prononcèrent par une levée en masse. La mise hors la loi et ma nomination effrayèrent tellement Henriot et La Valette, quoique maîtres avec 1 500 hommes du Comité de Sûreté générale et des portes du palais des Tuileries, qu'ils se sauvèrent en toute hâte à la Comune qui délibérait souverainement.

Après avoir obtenu, en vertu de l'appel aux bons citoyens, l'ordre aux troupes de se rendre place du Carrousel, j'assignai à chaque général, à chaque chef de corps les postes et les troupes que je plaçais sous leur commandement. Ces dispositions furent exécutées avec une telle célérité que toutes les avenues des Tuileries étaient gardées et même les ponts. J'assurai alors l'assemblée que le zèle des citoyens et des militaires avaient été tels qu'aucun danger ne menaçait ses membres ni ses délibérations que je savais (?) exécuter avec trente pièces de canon (je n'en avais encore que quatre). Cette assurance ainsi que mes dispositions avaient rassuré les Comités. « Toute responsabilité, disaient-ils entre eux, pèse maintenant sur la tète de Barras. » Ils me pressaient de marcher sur l'Hôtel de Ville, je leur répondis que j'attendais l'effet des lois rendues et des démarches de plusieurs citoyens recommandables

que j'avais chargés d'éclairer la masse des patriotes qu'on avait égarés, en les engageant de se retirer; qu'au reste j'allais arriver sur la place de Grève pour dissoudre, par les armes s'il y avait résistance, une réunion aussi illégale que coupable. Ce moyen me réussit; les bons citoyens abandonnèrent- cette foule de chefs parmi lesquels agissaient les agens de l'étranger. Cette déffection entraîna celle de la presque totalité de ce rassemblement, elle fut suivie d'une partie de ceux qui délibéraient criminellement dans l'intérieur de la Comune.

Merlin de Thionville me devança, et lorsque j'arrivai, la place de Grève était évacuée. Robespierre était étendu sur des bancs, la mâchoire fracassée d'un coup de pistolet que lui avait remis Lebas. Celui-ci s'était brûlé la cervelle avec l'arme qui lui restait. Robespierre jeune était auprès de son frère ainsi que Saint Just; Couthon était caché sous des tables, Henriot fut trouvé caché dans un lieu d'aisance. Quelques membres de cette Comune rebelle furent arrêtés en se sauvant ; d'autres furent découverts dans ce vaste édifice.

Je fus touché, je l'avoue, de la situation de Robespierre et de ses collègues couverts de sang ou de poussière. Aucune plainte n'émana d'eux, excepté de Couthon. Voilà donc cette puissance que l'amourpropre, l'esprit dominateur et peutettre son retour à la clémence ont également renversé. Il voulut et ses collègues revenir à des principes de modération, il se prononça contre les pillards, contre les fournisseurs, contre les échafauds, ce fui Vépoque que saisirent les membres des Comités pour le dépopulariser. Il fut traité de modéré, et périt comme Vhonnête Camille Desmoulins, Danton, Bazire... et les autres députés qui voulurent arrêter les exécutions et la terreur et la puissance des Comités. — J'envoyai Couthon et les autres personnes arrêtées dans les diverses prisons de Paris. Quant à Robespierre, je le fis déposer sur la table du grand sallon qui précédait le cabinet des séances du Comité de Salut public, avec ordre de m'en rapporter un reçu. J'avais lieu d'être mécontent des propos tenus dans les Comités sur mon hésitation d'attaquer la Comune, qu'elle devrait être rasée déjà, tandis que cette hésitation n'était que l'espoir de la dissolution de ces rassemblements sans être obligé de détruire un tel monument et de mitrailler des hommes trompés, qui finirent, mieux informés, par maudire les chefs qui les avaient compromis sous le prétexte du Salut de la liberté. Mes ordres furent exécutés et huit jours après on voyait encore les traces de sang sur la table où avait été placé Robespierre.

Maître de l'Hôtel de Ville, dans la nuit je parcourus Paris : tout était tranquille. Au jour, prévenu que le Tribunal révolutionnaire en séance venait de condamner nombre d'individus, je me rendis au Palais de Justice. Arrivé au pied du grand escalier, je fis appeler

Fouqiiier-Tinville, avec ordre de le caisir s'il s'y refusait. J'étais à cheval; un peuple considérable m'entourait. Je lui ordonnai de suspendre toute exécution sans de nouveaux ordres de la Convention. Il m'assura que c'était d'après les ordres des Comités. « N'importe, je répliquai, vous me répondes de toute infraction aux ordres que je vous donne. » Des huées éclatèrent de toutes parts. Fouquier me dit : « Je vais faire suspendre et me rendre aux Comités pour en rendre compte ». Les Comités ordonnèrent de nouveau à Fouquier de ne point interrompre le cours de la justice, qu'un général n'avait pas le pouvoir de suspendre; qu'au reste le Comité venait d'être prévenu que les prisonniers du Temple s'étaient sauvés dans la nuit, par la négligence sans doute de ce général d'y avoir mis une garde.

Les projets de mariage de Bonaparte avec Mlle Montansier^ Addition au chapitre XXI des Mémoires de Barras.

Dans mes divers séjours à Paris que j'avais crus toujours moins longs qu'ils ne le sont devenus, par suite des événements, et me trouvant d'ailleurs souvent absent par mission, je n'avais point cru pouvoir encore prendre de meubles. J'étais resté en appartement garni dans les quartiers les plus rapprochés de la Convention nationale, d'abord rue Neuve-des-Petits-Champs, près le Palais- Royal, depuis au Palais-Royal même. Les logements de cette enceinte, qu'en raison de la population pressée on aurait pu croire plus chers qu'ailleurs, l'étaient moins, surtout depuis quelque temps, par plusieurs causes : d'abord celle de l'habitation de beaucoup de fdles publiques; l'établissement de maisons de jeux, dont le voisinage offrait peu de tranquillité et de sûreté ; il y en avait encore moins depuis les dernières crises de la Révolution, parce que, avant le 9 Thermidor et depuis, le Palais-Royal s'était trouvé comme le centre de tous les troubles et de leur retentissement. Pendant la Terreur on y avait souvent fermé les grilles pour faire des visites domiciliaires, auxquelles il devenait fort difficile d'échapper. Après le 9 Thermidor, Mlle Montansier, qui, avec son théâtre, avait encore une arcade contiguë, m'avait offert un appartement et je l'y avais accepté. Ma relation avec elle n'était pas autre que celle d'un locataire; cette circonstance, comme tant d'autres, étant devenue une raison de critique, et môme d'interprétation tout

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