XL PREFACE DU TOME PREMIER
engagé à donner, en prenant soin de nous avertir qu'il raconte ce qu'il a vu. Mais qu'est-ce qu'un témoin qui ne veut pas tout voir, ou se souvenir de tout ce qu'il a vu, et dont la déposition étudiée s'inspire, non de l'amour et du respect de la vérité seule, mais de la constante préoccupation de présenter les faits sous un jour favorable à une certaine cause? Or Barras s'est constitué dans ses Mémoires l'avocat de la Révolution :'il plaide, alors même qu'il voudrait nous faire croire qu'il se contente de déposer. Et ce point a été, je pense, suffisamment mis en lumière par le travail de significatives retouches auquel on vient de montrer qu'il s'est livré sur sa propre relation de la prise de la Bastille.
Avait-il composé une relation des journées des 5 et 6 Octobre, du 20 Juin, du 10 Août, comme de celle du 14 Juillet? La chose est possible, probable même, si l'on considère qu'il avait encore en 1789 l'habitude de consigner par écrit ses impressions sur tel événement notable qui venait de s'accomplir sous ses yeux. Mais cette relation, si jamais elle a existé, n'est point parvenue entre mes mains. Et les notes autographes de Barras, relatives à ces journées fameuses, que j'ai pu retrouver dans les papiers de M. de Saint-Albin, sont d'une information aussi pauvre que les passages correspondants des Mémoires, composés sur elles ^
1. Note autographe de Barras sur les 5 et 6 Octobre : « Les ennemis de la Révolution agissent pour établir la discorde. Ce sont leurs manœuvres, l'opposition des nobles, des prêtres, l'armement des émigrés sous les drapeaux des puissances, qui sont cause de tous les excès : ils justifient facilement la nation. Le 5 octobre, le pain manquait à Paris.... Le peuple part de Paris malgré M. de Lafayette.... Aucun dessein hostile ne l'animait; on lui présente des baïonnettes; un officier des gardes du corps sabre des citoyens.... La blessure des citoyens frappés fut suivie par un coup de fusil qui cassa le bras à l'officier qui en était l'auteur. Il s'ensuivit des excès.... Le château fu^ attaqué, envahi; les gardes du corps qui le défendirent et qui firent feu furent tués.... Le roi saisit un moment de calme pour dire que lui et sa famille allaient se rendre au vœu du peuple.... Les gardes nationales ainsi que l'Assemblée escortèrent le roi jusques à Paris.... Le pain reparut abondant. »
Note autographe de Barras sur le 20 Juin : « Le 20 Juin, le peuple se porta au château. Le roi arbore le bonnet rouge, l'Assemblée licencie la garde royale. Paris est plus agité que les provinces.... Il eût été peut-être de la bonne politique de laisser au roi la liberté entière.... »
Noie autographe de Barras sur le 10 Août : « Le peuple, pressé par le danger des armées ennemies marchant sur Paris, par l'audace des ennemis de l'intérieur, crut qu'il devait seul sauver la liberté publique. Il résolut la journée du 10 Août. La foule se porta au château; le Carrousel fut occupé ainsi que les autres avenues. Il y eut des pourparlers avec les Suisses gardant la cour du château. Le roi les avait passés en revue le matin même. Des médiateurs qui s'étaient avancés essuient plusieurs coups de fusil tirés
Quoi qu'il en soit, le récit de Barras sur les 5 et 6 Octobre, sur le 20 Juin et le 10 Août, est, comme celui de la prise de la Bastille, conforme à la pure tradition révolutionnaire. Aux 5 et 6 Octobre, le peuple a été provoqué par une orgie des gardes du corps. Barras a assisté à cette orgie, comme il a assisté sans doute à la délivrance des vertueux prisonniers de la Bastille, le 14 juillet. Provoqué ainsi par les séides du tyran, le peuple n'a fait qu'user de légitimes représailles. Et comment en pourrait-il être autrement? Le peuple n'est-il pas toujours magnanime? Sa générosité native ne se retrouvet-elle pas jusque dans les manifestations de sa colère? Nul article dans le credo révolutionnaire qui soit j^lus solidement établi que celui-là. Barras jette donc pieusement un voile sur tous les détails qui pourraient être de nature à nous montrer l'ordre public, la loi, l'humanité également et outrageusement violés dans ces diverses journées, comme ils le furent en effet. Et la prudence voulue de sa narration en explique la banalité *.