XXXVIII PREFACE DU TOME PREMIER
prise », portaient en elles quelque chose de fatidique; que cette phrase recelait un sens profond qui dépassait la portée des mots; que, dans ces simples mots, enfin, c'était le glas de l'ancien régime qui sonnait. Ainsi la légende est ici plus vraie que l'histoire : car elle a merveilleusement saisi et mis en relief le caractère symbolique de l'événement, — caractère essentiel, que méconnaissent lourdement ceux qui, dans leur aveugle haine contre la Révolution, s'efforcent de réduire la prise de la Bastille aux proportions d'un simple massacre. Elle fut cela, c'est vrai. Mais une vérité partielle n'est pas la vérité. Or la prise de la Bastille ne fut pas seulement un massacre. Une grande et noble chose est née ce jour-là. Qu'importe qu'elle soit née dans le sang! N'est-ce pas la loi d'ici-bas, que la vie sorte incessamment de la mort? Oublions les douleurs de cet enfantement pour ne songer qu'au beau fruit qu'il a donné au monde.
Quoi qu'il en soit, Barras, bien des années après l'événement ayant à en parler dans ses Mémoires, ou bien ne se souvient plus de la relation qu'il a composée autrefois, — ou, s'il s'en souvient et la retrouve dans ses papiers, la lit, j'imagine, avec une sorte de stupeur. Eh quoi, la prise de la Bastille n'aurait été que cela! Le peuple s'y serait montré, non point magnanime, mais lâche et féroce ! Et c'est lui, lui Barras, qui livrerait aux ennemis de la Révolution de quoi flétrir à jamais le souvenir de cette glorieuse journée, mère du 20 Juin, du 10 Août, de toutes les grandes dates révolutionnaires! Est-il possible qu'il ait composé ce récit blasphématoire? Et, résolument, il l'écarté, comme étant en contradiction avec la légende qui a pris droit de cité dans l'histoire, et contre laquelle il peut d'autant moins, lui révolutionnaire fervent, s'inscrire en faux, qu'il croit lui-même, maintenant, à cette légende, et qu'elle a fini par prévaloir sur le propre témoignage de ses yeux. Il rédige une première note : « La Bastille, ce lieu de supplices, fut attaquée et prise. J'étais du nombre des assaillants, Lapoype et Fréron aussi. Son commandant ayant fait tirer le canon à mitraille fut tué, la Bastille démolie, et des ennemis déclarés du peuple, qui l'avaient opprimé, furent aussi mis à mort *. »
Assurément, voilà qui est moins compromettant que cette malencontreuse relation de 1789. Mais, tout atténué que soit ce bref et
1. Papiers de M. de Saint-Albin, note autographe de Barras, qui d'après l'écriture doit être des dernières années de sa vie, comme la suivante.
DES MÉMOIRES DE BARRAS. xxxix
pâle récit, il y est encore question de gens « mis à mort » par le peuple. Il ne faut pas que de pareils souvenirs ternissent l'éclat de ce beau jour! Barras hiffe le passage où il vient de faire allusion — et quelle allusion discrète ! — aux terribles scènes d'égorgement qu'il nous avait contées dans sa première relation, et le texte de la note destinée aux Mémoires, raturé, soigneusement expurgé de tout ce qui pourrait rappeler de fâcheux incidents, devient : « La Bastille, ce lieu de supplices, fut attaquée et prise.... Son commandant fît tirer le canon à mitraille. Cette nouvelle effraya la Cour. » Dans une autre note, également autographe. Barras expose ainsi l'événement : « La Bastille, ce monument épouvantable des coups d'autorité arbitraire, fut courageusement attaquée par le peuple le U juillet. Mal défendue, elle fut prise et démolie. Ce fait extraordinaire frappa de terreur le gouvernement K »
Et c'est ainsi que d'atténuation en atténuation, les Mémoires ont fini par ne plus nous donner sur la prise de la Bastille que les quelques lignes du chapitre vu, passage incolore et fade, mais conforme dans sa banalité, comme l'avait expressément voulu Barras, à la légende héroïque et sentimentale de l'événement, vide au contraire de tous les détails pittoresques, précis et horribles qu'il avait consignés dans sa relation primitive, avant qu'une version nouvelle et toute différente fût sortie de l'imagination populaire et qu'il eût été convenu tacitement, entre tous les amis de la Révolution, que le souvenir des abominables excès qui avaient souillé la première victoire du peuple devait être à jamais aboli.
BARRAS ET LES JOURNEES REVOLUTIONNAIRES DES 5 ET 6 OCTOBRE, DU 20 JUIN ET DU 10 AOUT.
Les réflexions qu'on vient de lire expliquent sans doute pourquoi les autres grandes journées révolutionnaires n'ont été de la part de Barras, comme la prise de la Bastille elle-même, que l'objet d'une mention rapide, où l'on cherche en vain les renseignements abondants et précis que l'auteur des Mémoires semble pourtant s'être