‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 23 sur 230 · XLII PREFACE DU TOME PREMIER · texte numérisé non relu

XLII PREFACE DU TOME PREMIER

souvenir de ce grand événement, à se rappeler à lui-même et surtout à nous apprendre par quel miracle d'énergie, de sang-froid il sut être l'homme providentiel que les circonstances exigeaient. Il se revoit, il se dépeint complaisamment à nous tel qu'il fut alors, ou tel qu'il croit avoir été : ferme, lucide au milieu de la crise, prenant sous sa protection l'Assemblée éperdue, luttant intrépidement contre le tyran, contre le monstre, terrassant enfin Robespierre. Tel saint Georges abattant le dragon.

C'est que le 9 Thermidor est la grande scène du rôle politique de Barras. Comédien ambitieux et adroit, mais qui n'avait pas encore trouvé l'occasion ardemm^it convoitée de se produire dans un premier rôle, il l'a jouée à merveille, cette grande scène, avec toute la faculté d'émotion moitié sincère et moitié factice qu'il tient de sa nature de Méridional, toute la grimace pathétique, toute l'emphase et la grandiloquence qui est dans le goût du temps, et qui convient d'ailleurs au dénouement d'un tel drame. Soutenu par la situation, l'une des plus tragiques en effet que l'on puisse concevoir; grisé par l'importance inattendue qu'a prise tout à coup son personnage de sauveur de la Liberté ; heureux comme un acteur qui débute, de sentir enfin ces regards de tout un peuple qui convergent sur lui, Barras a trouvé de belles attitudes, des gestes superbes, des « mots à effet * ». Il a égalé Tàlma; et du coup il est allé aux étoiles , il a conquis les faveurs de la popularité , une gueuse qu'il courtisait depuis quatre ans, et qui, par caprice de fille, s'était jusqu'alors obstinément refusée à lui, quoi qu'il fît. Être populaire, quelle joie pour ce Provençal vaniteux! Et que dis-je, populaire? La Gloire, dupe de ses poses héroïques, a, ce jour-là, effleuré d'un baiser son front de triomphateur. Ce baiser, il voudrait le sentir toujours. Or jamais plus il n'a rencontré les chastes lèvres qui, par méprise, le lui ont donné. Non, jamais plus en vérité; pas même en Vendémiaire, où un autre, un méchant petit Corse noir, maigre et râpé, l'a supplanté — qui l'aurait cru! — lui, le vainqueur superbement empanaché de Thermidor. Et depuis, il a dû se contenter de tourner les têtes légères des femmes et de la

1. Voir chap. xix : « Je vais à mon poste; restez au vôtre. » (Paroles que Barras aurait adressées à la Convention au moment où il quittait l'Assemblée pour marcher contre Henriot, le décret de mise hors la loi à la main.) « Allons, citoyen Fouquier, m'écriai-je d'une voix forte mais froide et impérieuse, la Convention nationale m'a chargé de faire exécuter ses ordres. » « Je fus entouré, questionné, je répondis : « Us (les Comités) sont morts avant d'être frappés! »

foule, de plaire à la populace et à Mlle Lange : succès taillés à la mesure de son mérite. Mais de ce noble baiser qui s'était égaré sur lui, de ce baiser unique qu'il ne méritait pas, Barras a conservé la mémoire; et il retrouve quelque chose de la fugitive douceur évanouie de cette caresse en nous narrant pompeusement * les imaginaires prouesses qui la lui ont value. Il était dans sa nature indiscrète et vantarde de ne pouvoir se retenir de publier une bonne fortune, eût-elle été sans lendemain, comme cette passade qu'il eut le 9 Thermidor avec la Gloire, une maîtresse de trop haut rang pour ce séducteur vulgaire, et dont un autre, un plus digne, le héros à l'œil d'aigle et au profil de César, allait bientôt et pour longtemps fixer l'inconstance.

Donc, Barras est revenu du Midi, où la Convention lui avait confié (avril 1793) une mission auprès de l'armée d'Italie. Il a « pacifié » les départements soulevés des Basses-Alpes, des Bouchesdu-Bhône et du Var 2. On sait assez ce que ce doux mot implique de violences, d'exécutions et de massacres, en l'an de terreur 1793. Barras a pacifié comme on pacifiait alors : par le fer et le feu. Il est inquiet, pourtant. Sans doute, il s'est montré bon révolutionnaire durant cette mission. Et à se montrer tel il s'est d'autant plus appliqué, qu'il lui faut à tout prix effacer sa tache originelle d'aristocrate, qui l'expose aux soupçons. Il a donc renchéri sur le zèle de ses collègues mêmes , déclamé, péroré plus bruyamment cjue Fréron , flatté plus bassement les « sociétés populaires » , exercé d'effroyables représailles contre les rebelles, terrorisé « Sans-Nom », noyé l'infortuné « Port-de-la-Montagne » ^ dans le sang, exterminé enfin cette naissante Vendée provençale. Or, quand on a delà sorte rempli son mandat, on peut rentrer à Paris la tête haute. On est un pur, apparemment, on a mérité les bonnes grâces du Comité de Salut public.

1. Le 9 Thermidor est « le fait le plus colossal, le plus décisif des temps modernes,, non seulement pour la France, mais pour l'Europe et pour le genre humain tout entier... ». — « La bataille du 9 Thermidor peut être comparée à toutes celles qui venaient de se livrer à la frontière contre la coalition.... » Elle sera « un sujet d'éternel entretien pour les races futures... ». (Ghap. XIX.)

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