‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 24 sur 230 · XLIV PRÉFACE DU TOME PREMIER · texte numérisé non relu

XLIV PRÉFACE DU TOME PREMIER

Oui ; mais Barras ne s'est pas contenté de pacifier la Provence. A ses actes révolutionnaires il a mêlé de louches pratiques. Sur les biens confisqués des proscrits en fuite ou des victimes de la cruelle réaction jacobine dont il vient d'être l'exécuteur, Barras a allongé la main : une main fine et avide, faite non pas pour signer des décrets sanguinaires — qu'elle a pourtant, signés, — mais pour frémir de plaisir au contact delà chevelure soyeuse des belles filles et au ruissellement de l'or entre ses doigts. Il a spéculé avec les fournisseurs, vendu son influence, sa protection, tripoté de mille manières, comme il tripotera toute sa vie. Déjà l'homme de joie et d'argent commence à paraître sous le démagogue d'occasion ; et de toute la souple, l'élégante personne de ce vicomte jacobin, s'exhale le petit fumet de vénalité et de corruption qui accompagnera éternellement son nom dans l'histoire *. Des patriotes provençaux — des naïfs, qui en sont restés à la conception d'une république très austère servie par des hommes au cœur très pur — ont eu connaissance des profits inavouables que le représentant a tirés de sa mission. Ils l'ont dénoncé à Paris ^. Et si Barras est inquiet, malgré les gages qu'il a donnés de l'ardeur de ses convictions révolutionnaires, c'est qu'il songe à l'homme redoutable qu'il va falloir affronter après, le Comité de Salut public et la Convention, à ce Robespierre dont le regard froid et hautain va se poser sur lui, fouiller jusqu'aux derniers replis de son âme vicieuse. Robespierre n'aime pas les prévaricateurs. Et ceux que Robespierre n'aime pas ne vieillissent guère !

Or, à ce moment même, 1' « Incorruptible » songe à nettoyer la République de cette vermine qui s'est développée sur elle, qui la ronge et qui la souille, les corrompus. Tallien, c ce ventre tout à la

1. « Barras fut un voluptueux et un intrigant.... Sa conscience ne semble pas avoir eu la peur de Teau trouble. Il paraît difficile de calomnier ce personnage équivoque et suspect.... » (De Lescure, Mémoires sur les Journées révolutionnaires, I, p. xl et xli.)

2. Voir Moniteur du 6 vendémiaire an III (27 septembre 1794), séance de la Convention du 2 vendémiaire. Le représentant Ruamps demande qu'il soit donné lecture de lettres où Fréron et Barras sont accusés de dilapidations. Les exactions de Barras et de Fréron sont également dénoncées par Barère dans ses Mémoires (IV, p. 14). On lit encore, dans un assez pauvre ouvrage d'ailleurs, intitulé A}nours et Aventures du vicomte de Barras (Paris, 1817) : « Envoyé en mission dans le Midi, bientôt ses coffres furent pleins et ses dettes acquittées » (t. II, p. 187). Je ne cite que pour mémoire cet ouvrage qui n'a aucune valeur historique, mais où les amateurs de commérages pourront trouver de quoi se satisfaire, en lisant le récit des amours du galant vicomte avec Mme Tallien et Mme de Bcauharnais.

gueule et aux filles » * ; Fouché, ce « hideux coquin » ^ dont « l'atroce figure était moins atroce encore que Tâme » ^.Cappjer^ ce satrape sanguinaire qui « vit dans un sérail, entouré d'insolentes sultanes » *; le voleur et le faussaire Courtois ^; l'ivrogne Fréron, complice des exactions de Barras dans le Midi * : tous ces hommes dont les mains, selon la forte expression de Robespiere lui-même, « sont pleines de rapines et de sang "^ », Robespierre les connaît, les surveille et s'apprête à les frapper. « Je ne puis supporter cet état des choses; mon cœur se brise en pensant qu'au milieu de nos victoires, la République n'a jamais couru autant de dangers. Il faut que je périsse ou que je la délivre des fripons et des traîtres qui veulent la perdre ^. »

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