L PRÉFACE DU TOME PREMIER
leuses 1 ». Et voilà les pages dénoncées comme « un monument du jacobinisme le plus cynique », par le même homme qui à quelques jours de là mandait à la Convention : « Envoyez Brunet au Tril3unal révolutionnaire.... Le temps de l'indulgence est passé. Il faut (juillotiner ou s'attendre à Vêlre.... Frappez donc aussitôt les têtes coupables ^... »
Cette dépèche, l'avouerai-je? ne me scandalise nullement. Appliqués à un pareil temps, les arguments de la sensiblerie courante me semblent tout à fait hors de saison, un peu niais môme, s'il faut tout dire. L'humanité peut et doit être le luxe charmant des époques paisibles. Elle n'avait que faire dans une telle crise. On n'est pas humain dans un duel à mort. Cessons donc de reprocher à ces gens-là le peu de cas qu'ils ont fait de la vie des autres. La plupart d'entre eux ne faisaient pas beaucoup plus de cas de la leur et trouvaient chose facile et simple de mourir comme de tuer. Atroce et sanguinaire tant qu'on voudra, leur procédé n'en a pas moins contribué avec une souveraine efficacité au salut de la Patrie. Parlant de Jourdan, qui vient de battre en retraite, Joubert — nous dit ailleurs Barras — se serait écrié : « C'est un général qui ne se tient plus à cheval depuis qu'il n'a plus en croupe la terreur du Comité de Salut public ^ ». Mot précieux qui met en une vive lumière la vertu de l'échafaud. L'échafaud ! telle était la sinistre vision qui se dressait soudain aux yeux de tout général tenté de regarder en arrière. En avant, donc! « La victoire ou la mort! » n'était pas un vain mot, un inoffensif dilemme de rhétorique. Et vraiment, le péril était moindre à la pointe des baïonnettes ennemies, que devant le tapis vert autour duquel délibéraient ces hommes redoutables, qui d'un mot faisaient sauter les tètes des généraux coupables de n'avoir pas su vaincre — et de vivre encore après un pareil crime. Que l'humanité se voile la face, s'il lui plaît, devant ces actes. Le patriotisme n'a pas le droit de les désavouer — sous peine de se désavouer lui-même, — car ils n'ont été le plus souvent, dans leur sublime horreur, que l'expression forcenée du plus pur amour de la Patrie. Et c'est, en mon âme et conscience, un problème insoluble pour moi que celui de savoir si j'eusse été en ce temps-là dq côté des « victimes » ou du côté des « bourreaux ». Je ne blâme donc point Barras d'avoir réclamé la plus terrible répression contre les traîtres, alors surtout