LE ROLE DE BONAPARTE AU SIEGE DE TOULON
Que Bonaparte ressemble physiquement à Maral -, moralement au marquis de Sade; qu'il ait, avec un empressement où Barras découvre les calculs de la plus machiavélique ambition, ramassé les gants ou l'éventail de la femme du représentant Ricord, offert à cette dame la bride ou l'étrier quand elle montait à cheval : ce sont là
i. Histoire secrète du cabinet de Napoléon Bonaparte et de la cour de Saint- Cloud, par Lewis Goldsmith. Paris, 1814, 2 vol. in-8. Voir tome I, p. 69.
2. Est-il besoin de dire que M. Lanfrey — à qui le manuscrit des Mémoires de Barras fut communiqué — s'empresse de noter cette ressemblance de Bonaparte et de Marat? Voir Lanfrey, Histoire de Napoléon, t. I, p. 72.
radotages d'une puérilité si manifeste que j'ai presque lionte de m'y être arrêté. Il n'en est pas de même des renseignements que les Mémoires nous fournissent sur le rôle de Bonaparte au siège de Toulon.
Barras a pris part, une part très honorable même, à ce siège fameux. Il est juste de rendre hommage à l'énergie des mesures ordonnées par lui au début de la rébellion; à son activité, à la vaillance dont il fit preuve en payant de sa personne comme un simple soldat, le sabre de représentant au poing, lors de la grande attaque du 17 décembre contre les positions du Faron. Dugommier, qui n'aimait guère pourtant les représentants ^ signale dans le rapport sur la prise de Toulon sa belle conduite : « Que le peuple voie donc ses représentants donnant, au milieu de la nuit la plus dure l'exemple de la constance, au milieu du combat l'exemple du dévouement. Saliceti, Robespierre (jeune), Ricord et Fréron étaient sur le promontoire de l'Éguillette et Barras sur la montagne du Faron; nous étions tous alors volontaires. Cet ensemble fraternel et héroïque était bien fait pour mériter la victoire ^ ». Barras put être fier d'avoir obtenu un tel témoignage — et d'un tel homme.
Dans les effroyables représailles que les républicains exercèrent conlr^ la cité traîtresse, après l'avoir reprise par un miracle d'héroïsme, Paul Barras, à la vérité, ne fat nullement le vainqueur modéré, clément, sensible même, qu'il prétend dans ses Mémoires avoir été. Il se montra, comme ses collègues, impitoyable. Un témoin oculaire des massacres qui, à Toulon plus cruellement encore qu'à Lyon, souillèrent la belle victoire des armées conventionnelles, déclare que Barras présida de sa personne à l'une de ces tueries ^. Souvenons-nous de la reprise de Paris sur les bandes
1. Il se plaint avec une certaine amertume de leur ingérence incessante dans la direction des opérations : « Ce n'est plus une tête qui commande, toutes celles qui ont quelque autorité sont de la partie, et cependant, quand elle est perdue, la tête seule du pauvre général en répond.... » Archives de la Guerre, lettre de Dugommier au ministre Bouchotte, du 10 décembre 1793.
'2. Rapport de Dugommier, du quartier général de Toulon, le 6 nivôse an II (26 décembre 1793). Archives de la Guerre.
3. L'auteur des Notes manuscrites sur le siège de Toulon, à qui j'emprunte cette grave déposition, a malheureusement gardé l'anonyme. Il est bon républicain et paraît avoir appartenu à l'armée qui reprit Toulon. Voici le passage qui concerne Barras : « Ces infortunés, en grand nombre ignorant leur sort, groupés en pelotons et se questionnant les uns les autres avec confiance et tranquillité, furent tous massacrés au signal que donna le repré-
LïV PRÉFACE DU TOME PREMIER
de la Commune, il y a vingt-quatre ans. Si exécrable "qu'il nous paraisse justement, le crime de la Commune en 1871 n'est pas égal à celui de Toulon en 1793. Il fut moindre; et presque aussi terrible fut pourtant l'expiation. Je trouverais inique de reprocher à Barras des rigueurs que j'excuse chez ceux à qui le malheur des temps imposa naguère, à Paris, la douloureuse obligation d'y recourir également.
Et c'est la guerre civile, toujours semblable à elle-même, toujours hideuse depuis le plus lointain des âges; c'est la criminelle folie des hommes, fils d'une même patrie, qui à de certains moments se ruent les uns contre les autres et s'entre-déchirent; c'est l'héritage exécrable de Gain égorgeant Abel, dont nous portons tous une parcelle dans nos veines et qui nous pousse à verser avec plus d'allégresse le sang de nos frères que celui de nos ennemis mêmes; c'est tous les semeurs de germes de haine, tous les apôtres de discorde sociale que je maudis : ce n'est pas ceux qui, chargés par la patrie aux abois du soin de la sauver à tout prix, accomplissent rudement leur rude besogne, et, vainqueurs, chauds encore de la lutte scélérate, mesurent l'ampleur du châtiment à l'énormité du forfait.
Ainsi fît Barras à Toulon ^ Je ne veux pas savoir s'il continua de frapper alors que la bataille était terminée, — comme l'exigeait d'ailleurs la justice sans entrailles de la Convention. Paix soit à sa mémoire, paix et silence à leur mémoire à tous sur cette page sanglante de leur histoire. Où prendrions-nous donc le droit de condamner ces actes terribles, nous qui hier encore en avons commis de semblables?
sentant Barras, qui présidait à cheval à cette horrible boucherie.... C'est ainsi que trop souvent d'infâmes gouvernants ont souillé notre sublime Révolution.... » Papiers de M. de Saint-Albin.
1. Si ce point ne paraissait pas suffisamment établi par la note de l'anonyme que j'ai citée plus haut, je pourrais invoquer le témoignage de Barras lui-même, sinon dans ses Mé7noires, du moins dans les Dépêches officielles qu'il a signées avec ses collègues : « Ils (les alliés) étaient entrés icy en traîtres, ils s'y sont maintenus en lâches, ils en sont sortis en scélérats.... La vengeance nationale se déployé. L'on fusille à force. Déjà tous les officiers de la marine sont exterminés. La République sera vengée d'une manière digne d'elle; les mânes des patriotes seront apaisés.... » « La justice nationale s'exerce journellement et exemplairement.... Tout ce qui se trouvait dans Toulon avoir été employé dans la marine, dans l'armée des rebelles et dans les administrations civiles et militaires a été fusillé.... » Archives de la Guerre, dépêches du 30 frimaire et du 3 nivôse adressées au Comité de Salut public par les représentants Fréron, Saliceli, Robespierre jeune, Ricord et Barras.
Quelle qu'ait été la part prise par Barras à la répression, le récit qu'il nous donne du siège lui-même semble devoir emprunter à sa qualité de témoin et d'acteur une particulière importance. Bonaparte a-t-il conçu le plan dont l'exécution entraîna la chute de la cité rebelle? A-t-il seulement concouru par de bonnes mesures d'ordre technique au succès de ce plan qu'un autre a conçu? Ou bien encore n'a-t-il rien fait de plus que le commun des officiers qui servaient à ses côtés? De ces trois opinions, adoptées la première par Thiers *, la seconde par MM. Krebs et Moris ^, la troisième par M. le colonel lung ^, laquelle va pouvoir invoquer comme argument nouveau le témoignage des Mémoires? Voilà qui paraîtra sans doute de plus de conséquence que de savoir si vraiment Barras a fait délivrer au jeune capitaine un habit neuf pour remplacer l'habit percé aux coudes que le futur Empereur portait alors *. Oh ! cet habit percé aux coudes , cet habit héroïque, dédaigné par Barras! Gomment cet homme n'a-t-il pas compris que ce misérable habit du capitaine Bonaparte au siège de Toulon parlerait à nos cœurs plus éloquemment même que le splendide manteau du sacre? Il a cru diminuer Napoléon en nous le montrant pauvre au début de sa carrière. Combien plus pauvre encore ce calcul d'une haine maladroite et mesquine ! Car dans cet habit troué de 93 comme dans la redingote grise de 1814, le Héros ne nous paraît que plus grand. Et voilà, si je ne me trompe, un simple détail qui nous annonce déjà dans quel esprit les Mémoires vont nous exposer le rôle de Bonaparte à Toulon.
Ce rôle se résume, selon Barras, en trois fautes militaires commises. Étranger à la conception du plan, dont tout l'honneur est attribué au général en chef, Bonaparte est resté étranger même à l'exécution de ce plan ou n'y a participé que pour compromettre maladroitement une combinaison dont la réussite, assurée sans cette « bêtise ^ », eût rendu plus décisif le triomphe de l'armée
\. Thiers, Révolution française (Paris, 4825), tome VI, pages 50 et suivantes.
2. Campagne dans les Alpes pendant la Révolution, 1792-1793, 1 vol. in-8 de 399, CLvii pages avec cinq croquis. Voir p. 373, note 3.