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DES MÉMOIRES DE BARRAS. LVll
Son principal mérite a été de « constituer avec très peu de ressources un petit parc de siège dont il a tiré le meilleur parti ». Honteux de cette concession — à laquelle, si modeste qu'elle soit, s'est obstinément refusée l'impartialité de M. le colonel lung, — ils s'empressent d'ajouter que, « en ce qui concerne la détermination du plan d'attaque, Bonaparte aurait eu peu de mérite à découvrir ce que tout le monde reconnaissait ». Par là se trouvent confirmées les premières lignes du passage auquel ^'emprunte ces citations : « Il s'est formé peu à peu sur le siège de Toulon une véritable légende dont Bonaparte est le héros. Rien dans les pièces officielles ne la justifie, ainsi que l'a déjà fait remarquer le colonel Jung dans Bonaparte et son temps '. »
Ainsi, l'histoire d'un côté, l'histoire qui s'en va puiser la vérité à ses sources mêmes, qui consulte les documents authentiques et qui n'en néglige, à plus forte raison n'en escamote aucun; — l'histoire érudite, sereine, impartiale, représentée par les ouvrages de MM. lung, Krebs et Moris, ainsi que par les Mémoires de Barras — dont les conclusions sont à peu près identiques à celles de M. lung. De l'autre, une légende suspecte, née du culte imbécile de quelques « grognards » pour leur idole, et de l'adroite courtisanerie des flatteurs de Napoléon.
Sans autre souci que celui de la vérité, honnêtement, loyalement, examinons cette histoire, cette légende : et montrons laquelle des deux a menti. Si d'aventure il arrive qu'en réfutant la thèse de Barras je parvienne, comme je l'espère, à démontrer aussi la fragilité de celle des honorables écrivains que j'ai le regret de trouver en si mauvaise compagnie, ma joie, je l'avoue, en serait grande. On n'a pas tous les jours la bonne fortune de faire justice de trois erreurs d'un seul coup.
Le premier point à mettre en lumière est celui-ci : quand a pris naissance l'opinion que les services rendus par Bonaparte à Toulon ont eu quelque chose de particulier, de propre à l'homme et non au grade de l'officier, une importance spéciale, dépassant de beaucoup la mesure des services exigibles d'un simple capitaine d'artillerie, fût-il le meilleur de son arme?
1. Les Campagnes dans les Alpes pendant la Révolution (1792-1793), par MM. Krebs et Moris, p. 373, note 3,
Lvm PRÉFACE DU TOME PREMIER
C'est après le combat des gorges d'Ollioules (7 septembre 1793), où le brave Donmartin qui dirigeait l'artillerie conventionnelle tomba, frappé d'une balle, en criant : Vive la République! que Bonaparte, simple capitaine, reçut le commandement de l'artillerie tout en gardant son grade. Le 29 septembre, les représentants Gasparin et Saliceti sont si contents de lui qu'ils le proposent pour le grade de chef de bataillon. Le lendemain, 30 septembre, ils écrivent que « Bonna Parte » est « le seul capitaine d'artillerie qui soit en état de concevoir les opérations^ ». N'y a-t-il pas implicitement contenue dans les termes employés ici par les deux représentants, l'idée que déjà Bonaparte est jugé capable d'autre chose et de plus de conséquence que de bien remplir sa simple fonction d'officier de troupe?
A Carteaux, tombé en disgrâce, succède (9 novembre) le général Doppet, presque immédiatement remplacé lui-même par Dugommier. Si peu de temps qu'il ait passé à l'armée de Toulon, Doppet a vu Bonaparte à l'œuvre. « J'avais fait descendre avec moi de l'armée des Alpes un général d'artillerie, excellent et ancien officier, nommé Duteil ; il fit avec moi la visite des batteries établies avant mon arrivée et je vis avec autant d'étonnement et de satisfaction {sic) que cet ancien artilleur applaudit à toutes les mesures qu'avait pris {sic) le jeune Buonnaparte, alors lieutenant-colonel d'artillerie. Je me fais un plaisir de dire que ce jeune officier, devenu depuis le héros de l'Italie, joignait à beaucoup de talens une intrépidité rare et la plus infatigable activité. Dans toutes les visites de postes que j'ai faites à cette armée, je l'ai toujours trouvé à son poste; s'il avait besoin d'un moment de repos, il le prenait sur la terre, et enveloppé dans son manteau; il ne quittait jamais les batteries^.... »
Cinq semaines se sont écoulées depuis que Bonaparte a reçu le commandement de l'artillerie. Son activité, sa bravoure, ses talents font de lui l'exemple de l'armée. Et à quatre ans de distance, quand la pensée de l'honnête Doppet se reporte vers cette armée de Toulon où il n'a fait que passer, ce qu'il retrouve dans sa mémoire, c'est l'empreinte inelTaçable qu'y a laissée la figure de ce rare, de cet unique officier.