LXVITI PREFACE DU TOME PREMIER
La Révolution a produit de plus grands capitaines. Hoche et Moreau, Kléber et Masséna — pour ne pas nommer leur maître à tous — étaient des hommes de guerre d'une plus large envergure. Mais je ne trouve en aucun d'eux, et pas plus en Bonaparte que dans ces glorieux chefs, une pureté morale comparable à la sienne K Je les admire davantage; il n'en est pas un devant qui je m'incline avec plus de respect que devant cet émule des Bayard et des Montcalm, devant ce chevaleresque jacobin, ce républicain sans peur et sans reproche. Seule la suave, la virginale figure du hussard aux longs cheveux, de Marceau, pourrait servir de pendant à celle du vieux général Dugommier : le Rodrigue et le don Diègue de la Révolution.
On ne m'accusera donc pas de chercher à diminuer la gloire de l'armée de Toulon et de son général en chef. Mais la valeur de ces incomparables troupes et de celui à qui échut l'honneur mérité de les commander n'eût pas triomphé des difficultés presque insurmontables d'un siège entrepris dans les conditions que je viens d'exposer, si une idée géniale n'avait présidé à la conception du plan d'attaque qui fut adopté et dont l'exécution entraîna presque immédiatement la reddition de Toulon.
Cette idée, la voici dans sa lumineuse simplicité.
La principale force de Toulon consiste en cette formidable flotte anglo-espagnole et napolitaine, grossie de l'escadre française que la trahison a livrée à l'amiral Hood. Détruire cette flotte ou simple-
1. Je ne puis me refuser le plaisir de rappeler ici un épisode du siège de Toulon qui met bien en lumière la trempe d'âme des soldats et du chef de l'armée républicaine. Le général anglais O'Hara, fait prisonnier dans une sortie, avait envoyé 60 louis d'or pour être distribués aux soldats du bataillon de l'Ardèche qui, au lieu de l'achever — selon les ordres féroces de la Convention, — l'avaient relevé sur le champ de bataille, où il gisait blessé, et l'avaient traité avec humanité. Les quatre volontaires convoqués pour recevoir la récompense la refusent, disant qu' « ils ont besoin, non pas d'or, mais de pain et de cartouches ». Dugommier écrit alors à O'Hara : « On a présenté aux volontaires de la République l'argent que tu leur avais destiné pour reconnaître le service qu'ils t'avaient rendu dans la journée du 10 frimaire ; ils Vont 7'efusé avec la même généi^osité qui Va décidé à leur offrir. Je t'envoye donc les 60 louis en or que tu avais donnés pour être distribués a mes frères d'armes ; ils se contentent du plaisir qu'ils ont eu de secourir Vhumanité malheureuse. C'est ainsi. Général, que notre République se fonde sur touttes les vertus et qu'elle fera rougir un jour les peuples abusés qui la ■combattent. » {Archives de la Guerre, lettre de Dugommier à O'Hara, du 10 décembre 1793.)
ment la contraindre à la retraite, c'est donc réduire Toulon à merci.
— Mais comment l'attaquer, puisqu'on n'a pas un vaisseau pour lui disputer la mer? — En s'établissant dans une position d'où les républicains puissent rendre intenables les deux rades dont les alliés sont maîtres. — Mais ils sont maîtres aussi des hauteurs qui les dominent! — Peu importe. Il ne s'agit pas d'ailleurs de leur reprendre toutes ces hauteurs. Il y a un point, un point unique, dont l'occupation suffit pour que la flotte ennemie soit placée dans l'alternative de fuir ou d'être brûlée. Ce point, c'est le promontoire de l'Éguillette, qui domine la petite comme la grande rade, qui domine également le goulet par où les vaisseaux passent de l'une dans l'autre.
— Mais il est imprenable, ce promontoire ! — On le prendra néanmoins. — Mais le fort Mulgrave, la Grande Redoute anglaise qui en occupe le sommet, les batteries qui le hérissent, et qui lui ont valu le surnom significatif de « Petit Gibraltar » ! — On en construira d'autres qui éteindront le feu de celles-là. C'est là, et non ailleurs, qu'il faut frapper pour vaincre. Emparons-nous à tout prix du promontoire de l'Éguillette, et Toulon est à nous.
Ainsi, renoncer résolument à prendre Toulon par la terre, bien quil ne parût attaquable que de ce côté ; remplacer les opérations régulières d'un siège semblable à tous les autres sièges par une combinaison aussi neuve que les conditions de ce siège étaient insolites; à l'action directe, nécessairement lente, puisqu'elle aurait dû s'exercer contre une ville qui pouvait recevoir sans cesse par mer des approvisionnements, des munitions, des renforts, substituer audacieusement une action indirecte, mille fois plus foudroyante dans ses effets; prendre Toulon par la mer^ bien qu'on n'eût pas de flotte; s'emparer du seul point d'où l'on pût livrer à l'ennemi, avec des batteries remplaçant les vaisseaux, un véritable combat naval dans lequel il était fatalement détruit, s'il osait affronter une lutte aussi disproportionnée, ou contraint de fuir en toute hâte, s'il préférait se soustraire au plus terrible danger; — telle fut, dégagée de l'accessoire, l'idée inspiratrice du plan qui rendit Toulon à la République.
Reste à savoir de quel cerveau est sorti ce plan-là.
M. lung ne s'occupe même pas de résoudre ce problème *. Pour
1. « Nous n'entrerons pas dans le récit détaillé de cette opération de guerre. Elle est connue. » {Bonaparte et son temps, II, p. 391.)