‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 44 sur 230 · LXX PRÉFACE DU TOME PREMIER · texte numérisé non relu

LXX PRÉFACE DU TOME PREMIER

MM. Krebset Moris, c'est une sorte d'œuvre anonyme et collective, tout le monde à l'armée ayant compris dès les premiers jours du siège que Toulon ne pouvait être pris autrement ^ Quant à Barras, nous avons vu que, s'il ne s'attribue pas expressément à lui-même la reprise de Toulon comme la victoire du 13 Vendémiaire, c'est du moins sur Dugommier seul qu'il reporte l'honneur de ce grand succès 2.

Interrogeons donc de nouveau non les ouvrages de seconde main qui ont traité du siège de Toulon, mais les documents authentiques, officiels, contemporains de l'événement. Demandons aux Archives du Ministère de la guerre de nous révéler la genèse de ce plan dont tout le monde, paraît-il, est l'auteur — sauf Bonaparte.

Elles nous apprennent que la première pensée, tant des généraux que des représentants, a été de prendre Toulon de vive force par une vigoureuse attaque poussée sur ses défenses du côté de la terre. Carteaux parle « d'enlever tous les forts et redoutes à l'arme blanche ». Sur ce point, il est pour une fois d'accord avec son collègue Lapoype. Pas plus que le général en chef, les représentants, à cette date du 10 septembre, ne songent à réduire Toulon par la mer. Ils proposent d'intercepter l'arrivage des eaux dans la ville, de diriger une double attaque contre ses défenses de terre, tandis qu'on canonnera la flotte pour l'empêcher de protéger par ses feux les ouvrages assaillis ^. Rien dans tout cela qui ressemble, même de très loin, au plan qui fut adopté et exécuté quelques semaines plus tard.

Tout à coup une idée absolument nouvelle apparaît, éclate dans la correspondance des représentants : « Nous nous garderons bien

1. Voir Campagnes dans les Alpes, p. 373, note 3, déjà citée plus haut.

2. « La prise du général O'Hara, attribuée à Bonaparte, le vaisseau anglais qu'il aurait coulé bas, le plan de campagne auquel il aurait participé sont autant d'assertions faussejit... Je le répète, le véritable preneur de Toulon, c'est Dugommier. » {Mémoires de Barras, chap. xvi.) Barras a raison en ce qui concerne la prise du général O'Hara, que Napoléon, plus tard, s'est faussement attribuée, et que des écrivains complaisants ont continué à lui attribuer, sur la foi de cette affirmation. O'Hara fut pris par quatre obscurs volontaires du bataillon de l'Ardèche, commandé par Suchet. Voir Archives de la Guerre, correspondance militaire, armée de Toulon, 10 décembre 1793, communication faite en 1832 au lieutenant général comte Pelet, directeur du dépôt de la Guerre, par M. Leone d'Almeyda, ancien aide de camp de Dugommier devant Toulon.

3. Archives de la Guerre. Lettres de Carteaux et de Lapoype au ministre Bouchotte du 10 et du 11 septembre 1793: lettre des représentants au Comité de Salut public du 10 septembre.

de faire le siège en règle de la ville de Toulon, lorsque nous avons un moyen plus sûr de la réduire, et ce moyen est ou de brûler l'escadre ennemie ou de la forcer à la retraite par la crainte de V incendie.... Nous n'attendons que de la grosse artillerie pour prendre une position d'où nous pouvons atteindre les vaisseaux avec des boulets rouges, et nous verrons alors si nous ne sommes pas maîtres de Toulon.... »

Ces lignes sont datées du 13 septembre 1793. Quels progrès ont faits en trois jours ces représentants du peuple ! Que nous voilà donc loin du projet de prendre Toulon par la soif! Gomme l'idée d'un « siège en règle », l'idée même d'attaques directes du côté de la terre est brusquement et dédaigneusement abandonnée ! Or, le 29 du même mois, ces mêmes représentants proposent pour le grade de chef de bataillon le capitaine Bonaparte chargé depuis le 7 du commandement de l'artillerie; et le 30 ils écrivent que le jeune officier est « le seul capitaine d'artillerie qui soit en état de concevoir les opérations ». De ces lignes, déjà citées, mais dont il ne nous était pas possible, plus haut, de mesurer toute la portée, je conclus que cette idée nouvelle qui surgit soudain dans la correspondance des représentants leur a été suggérée par celui-là même qu'ils récompensent, quelques jours après, de l'avoir conçue, et qu'ils récompensent en des termes qui ne laissent aucun doute sur l'importance du titre que Bonaparte vient d'acquérir à leur bienveillance. Quel titre, sinon l'indication d'une manière de prendre Toulon, à laquelle ni eux, ni personne n'avait pensé d'abord?

Qu'elle ait été, comme je le crois, inspirée par Bonaparte, ou que tout l'honneur en appartienne à ses seuls signataires, Gasparin, Saliceti et Albitte, la lettre du 13 septembre ne nous donne, il faut bien le reconnaître, que l'ébauche, les premiers linéaments du plan précédemment exposé. Un trait essentiel y manque : l'indication précise du point où l'armée républicaine devra s'établir pour contraindre la flotte ennemie à évacuer la rade. Une hypothèse, si légitime que soit celle que je viens d'émettre, n'est d'ailleurs pas une preuve. Poussons donc plus avant notre enquête.

Voici précisément deux projets d'attaque de Toulon, présentés au Comité de Salut public ou au ministre de la guerre. Le premier a pour auteur Doumet-Revest, ingénieur de la marine ^ Il est bien

1. « Projet d'dttaque de l'infâme ville de Toulon par tous les points dont elle peut être susceptible de défense par le citoyen Doumet-Revest, ingénieur de la marine, résidant à Grenoble. » {Archives de la section technique du Génie

Page 1