‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 58 sur 230 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

derrière la tapisserie, nous crûmes, comme gens bien élevés, devoir fermer respectueusement les yeux sur les tentatives de cette lubrique Majesté, qui accompagna ses caresses de dons à sa manière. Le tout fut accepté avec grâce et même gratitude : madame l'intendante ne paraissait plus, comme au premier moment, persévérer à croire que le roi fût un monstre.

Je profitai de mon séjour dans ce pays pour l'observer avec détail : le roi, qui prend le titre de Sultan de douze mille îles, professe la religion mahométane. Son peuple est presque tout nu; son royaume ne produit que des fruits et quelques plantes potagères. Avec l'écorce des cocotiers on fabrique une étoffe légère et d'une couleur agréable. La pêcbe des cauris, que nous appelons pucelages, est fort abondante : elle est exploitée par les femmes. Seuls ces cauris servent de petite monnaie chez plusieurs peuples du Bengale; leur préparation contribue à infecter ces îles, naturellement peu saines : l'odeur qui s'en exhale n'est guère supportable qu'aux habitants. Dans ces contrées, les chauves-souris sont une véritable population et la plus considérable. Nous fûmes atteints par une fièvre dont les symptômes rappellent ceux de la fièvre jaune. Le ventre des malades se tuméfiait, et ils étaient emportés en peu de jours. Sur un équipage de plus de soixante hommes, quinze seulement survécurent à cette maladie, appelée labat. Cependant je fus témoin d'une cure singulière : un indigène déjà en danger par l'invasion de la fièvre se vit tout à coup saisi avec violence par trois de ses amis et parents; ils le prirent sous les bras : deux l'entraînèrent avec vitesse, tandis qu'un troisième le fouetta avec deux verges, malgré ses cris aigus, jusqu'à ce que le sang ruisselât sur les reins. Ensuite on le ramena sur son grabat, où il fut frotté avec une huile de terre. On lui donna pour breuvage des infusions brûlantes de plantes aromatiques du pays. Cet homme fut guéri le quatrième jour de ce traite-

ment. Je livre cette observation aux savants Esculapes. Je la livrerais presque aux politiques, si je ne craignais qu'ils trouvassent un droit de plus pour autoriser leurs procédés envers l'espèce humaine. Il est sûr que la méthode violente des sauvages peut n'être pas sans quelque analogie avec celle appliquée aux nations civilisées par certains gouvernements qui prétendent l'être.

Echappé à la contagion, ainsi que Mme Chevreau et Mlle Goupille, j'attendais avec impatience le moment où il nous serait permis de quitter les Maldives.

M. de Thermillier, armateur de plusieurs vaisseaux, ayant défendu glorieusement ce pays attaqué par les Malabars, y avait acquis de la considération. 11 jouissait d'un grand crédit Mai 1-77. auprès du roi, et il obtint qu'un de ses bâtiments nous débarquât à Pondichéry.

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