‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 57 sur 230 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

que nous occupions, nous jugeâmes qu'excité par la cupidité à la vue de nos piastres, il avait employé ce temps en préparatifs pour nous massacrer. Notre petite troupe se rangea en bataille, et fît bonne contenance. Effrayés de notre attitude défensive, les barbares, sur l'injonction menaçante que nous leur fîmes, restèrent au large. Le chef descendit sans escorte, nous assura que nous nous étions mépris sur leurs intentions, et que les instructions du roi, qu'il attendait encore, étaient seules cause qu'il eût ajourné son retour. 11 remplit de riz la panelle qu'il nous avait donnée, y ajouta quelques cocos, et, après avoir eu, en particulier, avec notre négresse un entretien assez long qu'il avait réclamé sous le prétexte de l'interroger sur son pays, il se retira.

La négresse nous révéla qu'il lui avait proposé de l'épouser et de partager avec elle ses richesses si elle voulait se charger d'empoisonner Teau de notre petit puits, Tunique boisson qui nous restât; qu'elle avait paru consentir à ce projet, et que le lendemain il devait lui apporter des bijoux et du poison. Il vint en effet, dans un petit bateau, accompagné seulement de quelques hommes qui le conduisaient, croyant ainsi écarter tout soupçon. Nous le saisîmes : la négresse lui reprocha son crime. Epouvanté, il nous demanda la vie, et fit serment qu'il allait préparer la plus commode de ses barques pour nous transporter à l'île du Roi. Nous avions besoin de lui : il fallait le ménager; si nous quittions sans son secours l'îlot désert, nous nous exposions à être attaqués par sa troupe, en pleine mer, sur un mauvais radeau, ou sur les côtes, en abordant, et nous perdions une ressource importante, l'eau que nous avions trouvée. Nous le laissâmes donc partir ; et nous l'attendions, quand une embarcation expédiée par le roi, à la sollicitation des capitaines européens qui, instruits du naufrage, l'avaient exigé, vint enfin nous chercher, en nous apportant des vêtements et des provisions de toute espèce. Nous quittâmes ce coin de sable, appelé Hymete.

La navigation fut prompte, à travers un archipel composé d'îles innombrables; nous trouvâmes sur le quai de celle du Roi, appelée Maie, les capitaines des vaisseaux anglais et français mouillés dans ce port. L'intendante et Mlle Goupille, qui avaient beaucoup souffert, furent placées sur un palanquin porté par des esclaves et surmonté d'un dais fermé par des rideaux. Nous le suivîmes au bruit de Fartillerie de la place, et le cortège s'achemina vers le palais du roi. Des salles basses tapissées avec des pièces de drap nous furent assignées, et bientôt le frère du roi, élégamment vêtu d'une robe de mousseline parsemée de paillettes et bordée d'une frange d'or, parut suivi de quatre esclaves portant un plateau en laque, chargé de poules noires frites, dressées en pyramide. Diverses autres fritures, des pâtisseries et des fruits complétaient le service. Il nous en fît les honneurs avec grâce et s'exprima en français, qu'il parlait assez bien. Il avait voyagé dans l'Hindoustan. Son frère lui avait exclusivement abandonné l'administration et le commerce; il était poli, tandis que le roi, ignorant et cruel, vivait en despote dans son palais, occupé, disait-il, de la partie militaire, ainsi que croient l'être tant de rois d'autres contrées qui ne sont pas au delà des tropiques. Malgré ses grandes occupations, le roi trouva le temps de faire une visite à l'intendante. Sa Majesté noire, d'un abord repoussant, se présenta affublée d'une robe de drap d'or et d'un turban parsemé de pierreries, et, s'étant assise, daigna prendre la main de l'intendante, l'appliqua sur son cœur, l'embrassa et se retira, escortée par une douzaine de soldats, armés les uns de fusils délabrés, les autres de sabres à demi brisés. La reine vint aussi voir l'intendante : c'était une cendrillon encore jeune, mais sale et hideuse.

Le roi, selon l'usage du pays, rendit vers minuit une seconde visite à Tin tendante. On a dit qu'il s'était permis non seulement une déclaration, mais des voies de fait. Placés

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