XVI INTRODUCTION GENERALE
rieusement. Les circonstances semblaient d'ailleurs favorables : les souvenirs de la Révolution étaient plus que jamais en honneur depuis l'avènement au trône du fds de Philippe-Égalité; les éditeurs faisaient les offres les plus avantageuses; bref, M. R. de Saint- Albin n'avait le droit ni de priver Barras de la justification en vue de laquelle l'ex-Directeur avait entrepris ces Mémoires, ni de priver ses colégataires des bénéfices certains de la publication. M, de Saint-Albin objectait qu'aux termes mêmes du testament de Barras il devait être considéré comme seul juge de l'opportunité de la publication, de même qu'il avait été seul investi du soin de la rédaction, le codicille invoqué par M. Paul Grand ne conférant à celui-ci qu'un rôle tout à fait secondaire et subordonné. Il ajoutait que son travail de rédaction hâtive demandait des retouches : on ne pouvait donc songer à la publication tant qu'il n'aurait pas procédé à une revision nécessaire.
Ces raisons n'ayant point paru suffisantes à M. Paul Grand et à Courtot, une véritable sommation fut adressée par eux à M. de Saint-Albin. Menacé d'un procès, celui-ci eut l'habileté d'enlever à ses adversaires un auxiliaire sans lequel ils ne pouvaient rien contre lui. Il obtint de Mme de Barras qu'elle lui cédât tous ses droits sur les Mémoires de son mari. Un acte de cession fut passé en effet par-devant M« Damaison, notaire, le 18 décembre 1832. Mme de Barras, était-il dit dans cet acte, « a toujours considéré comme un témoignage de haute confiance le choix que le général a fait de M. de Saint-Albin pour la rédaction de ses Mémoires. Elle ne peut que respecter cette confiance : aussi croit-elle remplir religieusement les intentions de son mari en laissant, pour ce qui la concerne, M. de Saint-Albin maître absolu du mode et de l'époque de la publication des Mémoires du général.... En conséquence, Mme de Barras a déclaré par ces présentes renoncer gratuitement en faveur de M. de Saint- Albin... à tous les droits de propriété et autres qu'elle peut avoir sur les Mémoires de M. le général de Barras, en vertu des testaments et codicille olographes de celuici,... voulant Mme de Barras que ses droits accroissent à M. de Saint -Albin exclusivement et qu'à ce moyen ce dernier réunisse désormais dans sa personne et ses propres droits et ceux de Mme de Barras, qui ne met qu'une seule condition à sa renonciation : à quelque époque que les Mémoires soient publiés, aucune responsabilité matérielle ni morale ne devra peser sur elle », etc.
Cette renonciation de Mme de Barras enlevait toute chance de succès à l'action judiciaire que M. Paul Grand et Courtot se préparaient à intenter. Ils le comprirent et se résignèrent à accepter une transaction par laquelle, moyennant une somme d'argent que M. de Saint-Albin dut verser à chacun d'eux, ils renonçaient l'un
AUX MÉMOIRES DE BARRAS. XVll
et l'autre en sa faveur à tout droit sur les bénéflces éventuels de la publication des Mémoires et le laissaient seul juge du mode et de l'opportunité de cette publication ^
IV. — POURQUOI LES MÉMOIRES DE BARRAS, DEVENUS A PARTIR DE 1835- LA PROPRIÉTÉ EXCLUSIVE DE M. ROUSSELIN DE SAINT-ALBIN, NE FURENT PAS PUBLIÉS PAR LUI.
Il semblait dès lors que M. de Saint-Albin n'eût plus qu'à parachever ce travail de mise au net et de classification qu'il déclarait incomplet, puis à publier les Mémoires. Il n'en fit rien cependant. Yeut-on connaître la raison secrète qui l'empêcha de procéder à cette publication, après comme avant la série de transactions par lesquelles ces Mémoires étaient devenus sa pleine et entière propriété? Une lettre confidentielle adressée par lui à Mme de Barras, lettre dont j'ai eu la bonne fortune de retrouver le brouillon et la copie, nous révélera le secret de ses hésitations. Les Mémoires, est-il dit dans cette lettre -, « ont été rédigés rapidement après la mort de Barras, sous l'impression des justes ressentiments qu'il avait du avoir pendant sa vie, ressentiments quune vive sympathie contre ses persécuteurs m'avait pu faire continuer, et dont la promptitude d'une composition chaleureuse m'avait pu dérober la faute et le danger... ». Consulté après communication du manuscrit, M*^ Damaison, notaire de Mme de Barras et de M. de Saint-Albin, a exprimé l'avis « qu'il y avait là un nid de procès correctionnels ». Il a notamment déclaré, après avoir fait lire confidentiellement le manuscrit à l'un de ses confrères, M<^ Trubert, notaire de la famille X..., « qu'il savait que cette famille, puissante par sa position sociale et ses richesses, ne se reposerait pas qu'elle neût obtenu vengeance et réparation devant la justice sur ce qui la touchait dans les Mémoires... ». En conséquence, Mme de Barras devait comprendre qu'il était nécessaire d'ajourner la publication.
Ainsi, de l'aveu même du collaborateur de Barras, dans quelques-unes de leurs parties, dans celles en particulier qui concernent les personnages que M. de Saint-Albin appelle « les persécuteurs » de l'ancien membre du Directoire, ces Mémoires non
i. Transaction du 19 juin 1833, entre MM. de Saint-Albin et Paul Grand; cession du 31 mai 1834, par Gourtot à M. de Saint-Albin, par-devant M" Damaison, notaire à Paris.
2. Lettre de M. de Saint-Albin à Mme de Barras, du 1" septembre 1832.