‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 5 sur 230 · XIV INTRODUCTION GENERALE · texte numérisé non relu

XIV INTRODUCTION GENERALE

d'aucune sorte — me semble plus intéressante, parce qu'on sent qu'elle est, dans sa sécheresse de procès-verbal, le décalque même de la réalité. Chargé de donner leur « rédaction dernière » aux notes, aux fragments informes jetés sur le papier par son ami au hasard de la plume, M. de Saint- Albin a naturellement conçu cette rédaction dans le goût littéraire de l'époque qu'il avait traversée : et l'on sait si cette époque aimait l'amplification oratoire, les déve loppements d'une rhétorique imprécise et creuse! Écrivain abondant — trop abondant, même, — d'un ton légèrement déclamatoire et pompeux, il a laissé de côté tel détail qui lui a sans doute paru manquer de « noblesse ».

Un historien ayant plus qu'on ne l'avait alors le souci de l'exactitude, le sens du pittoresque, l'intelligence du menu fait, si révélateur quelquefois, d'une si haute signification pour qui sait l'interpréter, en faire jaillir l'étincelle de vie qu'il contient, — un historien élevé à l'école des illustres évocateurs du passé, des Augustin Thierry et des Michelet, se fût bien gardé de négliger ces traits. Oh! ce vêtement gris du petit dauphin, cette face bouffie et pâle du pauvre être aux genoux et aux chevilles enflés, qui se pelotonne, comme un oiselet frileux, dans le berceau qu'il préfère au lit trop grand ! Et la recommandation de la sœur — de la petite princesse qui ne dort pas parce que les bruits de la nuit tragique sont venus jusqu'à elle, qui se demande, peut-être, si l'on ne va pas venir les prendre, son frère et elle, comme on est venu prendre déjà son père et sa mère!... Que tout cela est touchant, et quel cœur était donc celui de ce gentilhomme qui trois fois dans ses notes autographes est revenu sur cette scène ^ et pas une fois ne s'est attendri au souvenir de cette visite faite à l'enfant moribond de son Roi !

1. Ces trois récits, sauf quelques difTérences insignifiantes, concordent absolument entre eux. J'ai donné le plus long et le plus intéressant, celui-là même dont s'est servi M. de Saint-Albin. A la suite de l'un des deux autres récils autographes de Barras, que je n'ai pas cru nécessaire de reproduire ici, se trouvent quelques lignes importantes qui, s'il y avait un doute possible sur la réalité de la mort de Louis XVII au Temple, trancheraient définitivement la question, à ce qu'il semble :

« Rendu au Comité de Salut public, je leur parlai de ma visite au Temple, de la négligence, même de la mauvaise tenue des appartements qu'occupaient le prince et la princesse, de la maladie grave dont était atteint le premier, qu'il était urgent d'envoyer des médecins et de redoubler de soins dans l'état de faiblesse où il se trouvait, que j'en rendrais compte à la Convention. Garde-toi bien, me répondit-on, nous allons nous occuper et donner les ordres pour que les prisonniers soient bien traités et soignés; je m'assurai que ces ordres furent donnés et exécutés. Mais le Jeune prince était travaillé par une maladie Immorale qui avait déjà fait des progrès, de sorte que, malgré tous les soins qu'on lui porta, il succomba. »

Il est donc regrettable, j'en conviens, que dans la promptitude d'une rédaction hâtive, M. de Saint-Albin n'ait pas cru devoir recueillir tous les détails que le texte autographe lui fournissait sur la visite de Barras au Temple K II n'en reste pas moins démontré que — à part l'addition malencontreuse de certains ornements littéraires quelque peu surannés, dont nous nous serions aisément passés — le rédacteur des Mémoires a scrupuleusement reproduit, dans l'un comme dans l'autre l'ragment qui viennent d'être cités, le récit même de Barras. Ces deux exemples montrent bien la méthode dont M. de Saint- Albin s'est inspiré dans l'exécution des volontés de son ami. Il a donné au texte authentique le « style convenable » ou ce qu'il a cru tel : et c'est précisément la tâche que Barras lui avait confiée^. Mais il n'a pas dénaturé, pas même altéré ce texte. Le titre de Mémoires de Barras sous lequel est connue depuis plus d'un demi-siècle la rédaction de M. de Saint-Albin, sous lequel elle a été communiquée à Prieur de la Côte-d'Or, dont les notes autographes au crayon se lisent encore dans la marge du manuscrit, à Michelet qui exprima le désir de la consulter lorsqu'il composait son Histoire de la Révolution, n'est point une de ces annonces pompeuses et mensongères, destinées à allécher et à duper tout ensemble le public. C'est là, je pense, un point essentiel, qu'il importait de mettre pleinement en lumière.

A la fm de 18:29, le travail de mise au net des Mémoires de Barras était déjà fort avancé. Une grave maladie dont fut alors atteint M. R. de Saint-Albin, puis les événements de juillet 1830 en retardèrent l'achèvement jusqu'à 1832. A cette époque, tout étant à peu près terminé, MM. Paul Grand et Courtot ainsi que Mme de Barras déclarèrent qu'il fallait procéder à la publication des Mémoires. Le soin de la bonne renommée du défunt, disaient-ils, l'exigeait impé-

1. D'autres fragments autographes, publiés en appendice, et qu'on pourra comparer avec les passages correspondants des Mémoires, montreront qu'il arrive à M. R. de Saint-Albin de copier presque littéralement le texte même des notes de Barras, sans prendre avec ce texte les petites licences qu'on vient de signaler. Voir, en particulier, les appendices V et VI et comparer avec les chapitres xii et xiii et le chapitre xviii des Mémoires.

2. Voir plus haut la lettre de Barras à M. de Saint-Albin, où il le charge expressément de rectifier et de rédiger un manuscrit et des notes autographes qu'il lui envoie. Ce manuscrit est probablement la relation de ses deux voyages aux Indes, de 1776 à 1783, dont M. de Saint-Albin n'a donné que la sul)stance dans les premiers chapitres des Mémoires. — Voir aussi plus haut l'exposé de M. Paul Grand au fcribunal civil de première instance : « Restait à donner à ces notes (de Barras) le style convenable ». Elles sont en effet souvent informes, et il ne pouvait pas plus alors qu'aujourd'hui être question de les publier dans cet état rudimentaire. On donnera d'ailleurs en appendice tous les fragments autographes qui pourront servir à contrôler la sincérité du rédacteur, ou qui contiendront quelque indication intéressante, omise par lui dans la précipitation de son travail.

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