CHAPITRE VI
Mme de Lamotle, parvenue à rinlimilé du cardinal de Rohan, lui exprima un jour le désir d'être présentée à la Reine pour en solliciter des grâces, en raison de sa généalogie qu'elle venait de faire remonter aux Valois. « Ce que tu me demandes pour toi, avait répondu le cardinal à sa maîtresse, je voudrais le pouvoir pour mon propre compte; mais depuis mon ambassade d'Autriche j'ai le malheur d'être en disgrâce, au moins avec la Reine; elle m'en veut même beaucoup, et je donnerais tout au monde pour avoir un moyen de me réconcilier avec elle. »
Cette parole, échappée dans la confiance de la galanterie, fut l'étincelle de l'incroyable et infernale affaire connue sous le nom de Collier, qui éclata quelque temps après.
« Il donnerait tout au monde pour être bien avec la Reine, dit en rentrant chez elle la femme Lamotte à son mari. Allons, il faut le servir selon son goût. On a dit que la Reine avait eu la fantaisie d'un collier de diamants de deux millions maintenant à vendre chez les Bohemer et Bassange; que, le Roi ayant défendu cette acquisition extraordinaire, la Reine mourait d'envie de se procurer la magnifique parure. Emparons-nous de ce bruit populaire sur la fantaisie de la Reine; faisons croire au cardinal que la Reine peut accepter de lui ce présent; à l'aide de l'illuminisme montrons-lui-en toutes les conséquences brillantes; assurons-le que non seulement il sera réconcilié avec la Reine, mais encore qu'il sera premier ministre et même amant, car la Reine l'aime au fond : elle le trouve beau, et tous ses procédés de rigueur qu'elle paraît avoir envers lui, ne sont que le déguisement de ce sentiment. »
Yoilà tout le plan de cette comédie depuis devenue si tragique.
Ce qui vient d'être tramé entre les époux de Lamotte fut exécuté par eux avec tous les développements dont les mémoires du temps et ceux postérieurs donnent les détails
surabondants. Le mari Lamotte alla chercher au Palais- Royal une fille publique, qui depuis a paru au procès sous le nom d'Oliva. Cette fille, qui avait la taille de la Reine et presque ses formes, fut habillée comme Marie-Antoinette dans son négligé. Mme de Lamotte la dressa aux manières extérieures qui pouvaient donner lieu à une méprise du cardinal. Dans la combinaison de cette méprise, on décida que ce serait à Trianon, la nuit, dans les bosquets, que la Reine simulée recevrait le cardinal. Celui-ci, croyant avoir besoin, pour une pareille rencontre, de tous les moyens physiques qui pouvaient alors lui être moins prompts que dans sa première jeunesse, demande à Lamotte de lui procurer quelque viatique d'amour qui le rajeunît et le tînt en mesure avec son ancienne renommée. Au moment où le cardinal, haletant de lubricité, croyait arriver au but qu'on avait présenté à son imagination délirante, se figurant entretenir la Reine et même la toucher, lorsqu'il n'avait affaire qu'à Mlle d'Oliva, une voix se fit entendre annonçant le comte d'Artois. Ce prince, que le bruit populaire avait fait regarder comme premier amant de la Reine, paraissait intervenir ici par jalousie, et le cardinal, dans une circonstance aussi épineuse, se trouva heureux de se retirer sans bruit, croyant avoir seulement ajourné sa bonne fortune royale.
C'est dans ce moment de la passion qu'ils ont si adroitement inspirée au cardinal de Rohan, que les époux Lamotte n'ont pas de peine à lui démontrer qu'il plaît à la Reine, qu'elle l'aime, et qu'il faut de la réciprocité : « Les présents entretiennent l'amour même des reines », il n'y a donc plus qu'à offrir à Marie-Antoinette le collier de diamants, dont tout le monde sait qu'elle meurt d'envie, et que l'économe Louis XYI lui refuse si durement. Le cardinal accepte celte idée avec joie et reconnaissance; mais comment fera-t-on remettre à la Reine ce collier?... Mme de Lamotte prétend avoir des moyens certains : elle et son époux se chargent de