CHAPITRE VI
le faire parvenir à l'adresse de Sa Majesté. La Reine même écrira peut-être au cardinal à l'avance. On fabrique une lettre avec l'écriture falsifiée de la Reine. Le cardinal répond naïvement à celte lettre, puis à d'autres également fausses. Il se croit le plus fortuné des mortels, puisque Marie- Antoinette daigne accepter le collier qui l'attache à lui et qui l'enchaîne à son char. Le cardinal achète donc le collier chez les joailliers Bohemer et Bassange et le livre avec confiance à la femme Lamotte et à son mari, qui se sont chargés avec tant de complaisance de le remettre à sa destination. Aussitôt que le collier est dans les mains de Lamotte, le mari l'emporte et court se cacher en Angleterre. Sa femme, qui ne l'a pas suivi assez tôt, est arrêtée, comprise, comme de raison, et en première ligne, dans la procédure instruite par le parlement pendant une année entière, et par suite de laquelle elle fut condamnée aux galères perpétuelles, fouettée, marquée au pied du grand escalier du Palais; pendant que son mari, condamné comme elle, mais contumace, mangeait à Londres dans le jeu et les débauches le fameux collier dont le cardinal restait débiteur, et qui ne lui valut d'autre récompense que d'être, après une année de détention, exilé dans son château de Saverne.
La célébrité de cette affaire, la complication dont on a voulu depuis l'obscurcir, m'ont déterminé à ne pas omettre ici les détails que mes relations contemporaines m'en ont fait apprendre. Tous se sont réunis pour prouver que la reine Marie-Antoinette fut non seulement innocente, mais tout à fait étrangère à ce « tripotage » où d'odieux escrocs, non moins coupables que des assassins, avaient imaginé de faire intervenir son nom et sa personne, avec une audace sans exemple. J'ai avoué qu'une vie de jeune homme généralement trop peu difficile en relations m'avait porté dans la société de la femme Lamotte. Je n'avais pas assez de défiance; et il en eût fallu beaucoup pour démêler ce que son âme
recelait de perversité. La veille du jour où elle fut arrêtée, j'étais d'un souper chez le notaire La Fresnaye, où se trouvaient le cardinal et plusieurs de ses amis. J'avais remarqué beaucoup de tristesse dans la femme Lamotte, ordinairement fort gaie, et dont le rôle était de mettre tout en train. Quelques chuchotements avec son mari avaient excité mon attention, et il me fut impossible de ne pas apercevoir leur agitation. Mme de Lamotte venait d'être informée, par plusieurs lettres reçues pendant le repas, que le danger approchait. A minuit, les convives s'étaient séparés. Mme de Lamotte m'avait prié de la reconduire chez elle. Pendant la route, sa poitrine était oppressée, elle invoquait mon amitié « dont, me disait-elle d'une manière fort vague, elle pourrait avoir besoin. Jamais elle n'avait connu un homme aussi loyal que moi. » Il est bien vrai que ma loyauté allait alors jusqu'à la candeur, et que si j'avais pu voir dans Mme de Lamotte une femme de plaisirs, j'étais bien loin d'y soupçonner une aussi habile machinatrice; et je n'aurais jamais deviné que l'ignobilité réelle et la niaiserie apparente de son mari voilassent une rouerie aussi profonde et je dirais aussi enragée. On verra dans la suite l'horrible succès de Facharnement de cet homme qui dès lors s'était attaché à l'infortunée Reine comme à une proie. J'avais assez hanté de magnétiseurs et d'illuminés pour avoir formé mon jugement à leur égard, et avoir reconnu que ces agitateurs de fluides ne présentaient absolument que deux espèces bien distinctes : les fripons et les dupes!... N'est-ce donc pas là le courant de la société ordinaire? me dira-t-on. Je ne le nie point, mais j'ai dû remarquer que ceux-ci avaient leur spécialité, qu'elle a eu un moment de grande influence, et que pour en exercer encore elle s'y est repris à plus d'une fois *.
l.Sur cette alTaire du Collier et les relations de Barras avec Mme de Lamotte, voir deux fragments autographes de Barras, aux Appendices, p. 325 à 327. (G. D.)