CHAPITRE XI
dite et d'audace révolutionnaires, en présence de la coalition des rois de l'Europe déjà avancés sur le territoire français. Mais le jugement du Roi, par la Convention nationale ellemême, n'était pas une conséquence forcée de la proclamation de la République. Notre Assemblée eût été plus auguste, plus forte à sa naissance, si, ne prenant pas sur elle des fonctions judiciaires qui pouvaient être considérées comme incompatibles avec la puissance législative, elle eût renvoyé la question hors de son sein. S'élevant au-dessus de ce principe de discorde qui vint bientôt l'agiter et la diviser, elle aurait pu s'occuper de l'organisation du régime intérieur, qui aurait marcbé de front avec l'organisation de ses armées. Croyant pouvoir suffire à tout, braver tous les dangers, et, comme le dit Danton, ne devoir espérer de paix avec les rois que de la force des armes et de la décision de la victoire, la Convention jugea avec lui qu'il fallait ramasser ou plutôt jeter le gant aux rois en leur jetant la tête de Louis XVI. Ici se présente l'une des scènes les plus frappantes de l'histoire moderne et qui sera un sujet éternel d'entretiens pour les peuples et pour les rois. Forcé, par l'engagement de tous mes antécédents, à prendre un parti décidé dans ce moment de crise, je ne prétends ni justifier, ni prétendre que j'aie à justifier devant je ne sais qui la conduite que les temps m'ont commandée, et que ma conscience put me commander aussi. Je ne veux pas non plus éluder la responsabilité de ma conduite, non plus que de mes discours, en calculant que les Mémoires que j'écris ne doivent paraître qu'après ma mort : ce ferait vouloir sous un manteau posthume se dérober à cette responsabilité. Louis XVI est aujourd'hui devant Dieu comme j'y serai bientôt moi-même, et c'est devant ce tribunal suprême que j'exprime ici ma dernière pensée parce qu'elle est le jugement de ma conscience. Elle me dit que si Louis XVI, dont le cœur était bon, l'esprit juste, les vues saines et même étendues dans certaines parties, avait éloigné
An I"',
21 Janvier
de sa personne la faction des prêtres ultramontains, celle des courtisans intéressés aux abus, qui le poussaient sans cesse par d'effrayants pronostics à une conduite sans fixité et toute saccadée, à refuser la veille ce qu'il acceptait le lendemain; dégagé des restrictions mentales et jésuitiques qui lui étaient imposées, livré à ses propres mouvements, — ma conscience me dit que Louis XVI, naturellement disposé pour les principes réformateurs de l'Assemblée constituante, se serait franchement uni à ses desseins de régénération; préservé de troubles, fortifié par l'amour des Français, reconnaissants de la restitution de leurs droits et du sacrifice qu'il leur aurait fait, heureux à jamais, il aurait gouverné la France aussi puissant que tranquille et révéré sur son trône....
Ce terrible acte consommé, ses vaisseaux brûlés, regardant en face tous ses ennemis, et comme une batterie centrale assez puissante pour lancer à la fois des feux sur toutes ses frontières, la Convention s'occupa exclusivement de fabriquer les attirails de la guerre universelle qu'elle s'engageait à soutenir. La levée de 300 000 hommes, décrétée depuis, avait besoin d'être fortement exécutée. Son premier effet avait été de donner prétexte aux troubles de la Vendée, qui, se communiquant aux autres parties de la France, n'avaient pas moins que le but d'allumer l'incendie général. Des essais malheureux de ces levées extraordinaires avaient été tentés, et les cadres de l'armée étaient singulièrement éclaircis : il y avait nécessité urgente de les remplir. La Convention, s'étant investie de tous les pouvoirs du peuple français, devait, pour lui parler avec efficacité, prendre ses agents dans son propre sein. Les représentants du peuple délégués étaient chargés de tout créer, de tout organiser, de tout faire marcher contre l'ennemi. On sent que pour prétendre à de pareils résultats il fallait être muni de grands pouvoirs. Les représentants du peuple ainsi envoyés réunissaient tous ceux de la Convention nationale elle-même; et