‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 94 sur 230 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Ton vient de voir que ces pouvoirs étaient ceux du peuple français tout entier, c'est-à-dire la souveraineté même en exercice de ce peuple, qu'il n'y avait point d'adulation à appeler souverain dans cette terrible circonstance, où certes il n'y avait que le courage, les bras et le sang de ce vrai souverain qui pussent faire les frais de la défense publique. Je fus compris dans la première fournée de cette nomination générale de députés lancés dans les départements et à la frontière pour y soutenir le grand but national. On me donna les Hautes et Basses-Alpes; Fréron me fut adjoint. Mon ami Chamfort venait me visiter au moment où j'allais partir pour ma destination; il s'écria : « Que vous êtes heureux de quitter Paris! Ce qui s'y passe et surtout ce qui s'y agite nous annonce les plus affreuses catastrophes! » Chamfort avait été l'un des plus ardents, des plus sincères fauteurs de la Révolution, mais sa marche déjà si accélérée ne lui paraissait plus permettre de la suivre; et il se voyait au premier rang de ceux qui allaient s'arrêter et périr dans la route. Jugeant son inquiétude : « Vous pouvez être aussi heureux que moi, si vous trouvez qu'on le soit autant de quitter Paris : je vous offre de m'accompagner dans ma mission. — Hélas! en aurais-je la permission? dit-il. Si vous vous chargez de l'obtenir du Comité de Salut public, avec quelle joie je quitterais Paris, où ma vie est menacée! » Je fis la démarche, et je réussis. « Voilà votre passeport, dis-je à Chamfort. — Eh bien, me répondit-il avec vivacité, je vais faire mon paquet. » Quelques heures après il rentra chez moi fort triste, et me remettant le passeport, il ajouta : « Mes amis m'ont dissuadé de faire ce voyage : ils croient qu'il y a peut-être moins de danger à Paris pour moi qu'en mission avec Barras ».

La Société des Jacobins, à cette époque, venait de faire l'épuration de ses membres, et m'avait jugé digne de n'être point exclu; Chamfort, qui me connaissait, jugeait que mon

caractère ne se modifierait pas par cette circonstance, non plus que mon amitié pour lui, mais il craignait peut-être plus encore que les troubles de Paris ceux qui éclataient dans le Midi. Chagrin de voir partir celui qu'il regardait comme son protecteur, et n'osant pas cependant me suivre : dans cette entrevue où Chamfort me parlait pour la dernière fois, j'aperçus combien il était saisi d'effroi à l'idée de rester en butte aux délations du Comité de Sûreté générale.

J'appris avec douleur, quelque temps après, que cet homme si distingué par l'originalité de son esprit, ayant succombé aux terreurs de son imagination, s'était coupé la gorge avec un rasoir. Chamfort était l'un des hommes qui avaient le plus désiré, espéré, appelé et aimé la Révolution. Ses premiers excès, loin de l'efTrayer, l'avaient plutôt égayé. J'ai raconté son mot piquant sur la démolition de la Bastille; il m'en rappelle un autre qu'il dit le même jour en revenant de cette même visite. Il était arrivé fort tard à un diner où nous étions réunis, et pour s'excuser, il nous dit en riant : « J'avais eu l'imprudence d'aller là en cérémonie (les hommes de lettres portaient encore l'habit qu'on appelle «habillé », bas de soie, boucles et l'épée); ne m'ont-ils pas pris pour un aristocrate, et ils ont voulu me pendre. Oh! comme ça va bien!... » L'infortuné ne se doutait pas que cela irait jusqu'où sa tête, qu'on croyait forte, en serait ébranlée, et le précipiterait à la catastrophe du suicide. Que pouvait-il lui arriver de plus que la mort, pour se la donner d'une manière si précipitée et si cruelle ! Il y a toujours chance à attendre. Tel fut, quant à moi, mon simple raisonnement, du premier jour où je suis entré dans le mouvement d'une révolution comme la nôtre; et c'est peut-être à cet instinct de courage, plus encore qu'à une pensée de raisonnement, que je dois d'avoir survécu à toutes les catastrophes où je serai si gravement mêlé, et de pouvoir, retiré dans ma chaumière, écrire aujourd'hui mes Mémoires.

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