‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 96 sur 230 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

propre sein, avait divisé tous les citoyens en deux partis et allait bientôt pousser Tun d'eux jusqu'à la trahison.

Je n'étais avec ni contre le parti de la Gironde d'une manière trop décidée jusqu'à ce moment : je pensais seulement qu'il fallait s'occuper, sans distinction d'opinions, de combattre, de repousser l'ennemi extérieur, et de conquérir l'indépendance de la France au prix de tous les sacrifices. J'appris avec une sincère douleur que ce parti venait de succomber; et quand les sociétés populaires et les armées en effervescence voulaient me faire des adresses de félicitation et m'engager à les transmettre à la Convention nationale, je me refusai également à tout ce qui pouvait paraître applaudir une victoire remportée en guerre civile. Le midi de la France semblait en être le foyer. L'armée commandée par Brunet nous était annoncée comme très agitée et même en insurrection. Dans des moments aussi difficiles, et lorsqu'on voit arriver son ennemi, il faut aller droit au cœur. Je me rendis de suite au camp de Raoux, où était le quartier général. Brunet nous y reçut froidement. On était sous les armes, on devait y rester. Je vis sortir des rangs des pétitionnaires militaires, qui d'après cela n'avaient sans doute aucune idée de discipline. Renforcés d'un grand nombre d'agents civils, ils se présentèrent à notre tente et s'exprimèrent avec insolence et menaces. Ils imaginaient faire de la Révolution, se présenter comme intéressants, ou du moins comme redoutables. Beauvais était déjà frappé de la maladie grave dont il mourut quelque temps après, Bayle épouvanté du rôle principal qu'il se trouvait avoir dans une émeute aussi peu prévue : mes deux estimables collègues prirent le parti de remonter sur leurs mulets, et je ne pus les empêcher de retourner aussitôt à Nice.

Demeuré seul aux prises avec les pétitionnaires, je leur tins, comme militaire et comme député, le langage que m'inspirait la circonstance. Ce n'était pas la première fois,

ce ne fut pas la dernière que j'ai eu la preuve que la fermeté et le caractère sont les seuls moyens d'imposer aux hommes égarés, dans la troupe comme dans le peuple, quand on a véritablement quelques bonnes raisons à leur donner. Je fis au générai Brunet la réquisition de les forcer à se retirer. Il se contenta de les renvoyer à leurs postes et garda le silence.

Je me rendis ensuite, avec Brunet et son état-major, sur les fronts de l'armée.

« Espoir de la patrie, défenseurs de la liberté et de l'égalité, dis-je aux soldats, la Convention nationale m'envoie vers vous pour vous éclairer. Yous me ferez connaître les auteurs des insinuations qui vous ont égarés. Votre général aurait dû les réprimer. Je suis chargé de pourvoir à tout : déjà j'ai obtenu subsistances, habillements, munitions; les privations que vous avez si noblement endurées vont cesser. Je suis votre camarade, veillant à vos besoins, partageant vos travaux; mais, amant de la discipline, je sévirai contre ceux qui tenteraient de troubler l'ordre. Votre patriotisme fera connaître les perturbateurs, quels que soient leurs grades. »

A ces mots je fus interrompu par les cris de : « Vive la République! Vive la Convention nationale! Vive Barras! » Les chapeaux furent jetés en l'air en signe de joie. Brunet était pâle et décomposé. Par mes ordres lidèlement exécutés, les troupes furent abondamment pourvues. Je rentrai à Nice, où je retrouvai mes collègues, qui allaient partir pour Toulon. Tout ce que je pus leur dire pour les retenir fut inutile : ils remontèrent encore sur leurs mulets, et me laissèrent seul près l'armée.

An i«', Brunet, le 8 iuin 1793, avait attaqué infructueusement

Juin 1793. . . .

avec près de vingt mille hommes l'armée piémontaise, qui l'avait forcé de rentrer dans ses retranchements. « Il faut d'autres manœuvres et d'autres actions que cela, dis-je à Brunet. Vous êtes général en chef, mais nous avons le droit

Page 1