‹ Mémoires;Chapitre 110 sur 302 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

avec tout ce qu'il y avait de pire; c'est un homme fait pour perdre tout ce qui le laisse approcher. On l'a volé à la liste des émigrés : il était là à sa place; je propose qu'on l'y rétablisse. » Je demande à faire une observation. Rewbell, qui avait pour moi une déférence qui était réciproque, devint furieux, il ne voulait même pas qu'on m'écoutât; j'insiste, en rappelant que la mesure sollicitée de mettre une personne sur la liste des émigrés est au delà de nos droits; que c'est celle précisément que le Directoire a repoussée récemment, quand elle fut proposée contre Félix Le Pelletier et Drouet.... Les deux membres, qui se rappellent qu'ayant effectivement provoqué cette mesure contre les deux anarchistes, elle a été repoussée, veulent à leur tour se rattacher à la morale et à la loi. Ils disent avec moi que cela serait inique; j'ajoute

en riant : « et même un peu révolutionnaire » Rewbell

reconnaît qu'il a été trop loin, et en exprime le regret avec franchise : « Je retire ma proposition : supposez que je n'aie rien dit. Que Talleyrand reste en France si cela lui convient; je lui accordais sans doute trop d'importance; pourvu, continue-t-il en se moquant de nous avec quelque amertume, pourvu que vous ne vouliez pas un jour en faire un grand fonctionnaire public! Pourquoi pas l'un de nos ministres? » Mme la duchesse d'Orléans, qui plusieurs fois m'avait rendu la justice de penser que je ne devais pas être insensible à une position aussi cruelle et aussi peu méritée que la sienne, me fit l'honneur de m'adresser la plus fondée des réclamations. Quoique les temps ne fussent plus ceux de la Terreur, il en subsistait encore dans le langage obligé beaucoup de traces qui avaient comme force de loi en quelque sorte académique. Ainsi c'était la citoyenne Louise^ Marie Penthièvre, fille du maire de Férole. (L'Assemblée constituante, non plus que la Législative, n'avait point compris M. le duc de Penthièvre parmi les Bourbons dangereux. Ce prince avait été approuvé et autorisé à accepter des fonc-

tions publiques). C'était en réclamant cette qualité de citoyen que se présentaient les autres Bourbons demeurés en France, et qui avaient échappé au glaive révolutionnaire. Notamment le prince de Conti et Mlle de Bourbon, née Orléans, qui, m'écrivant avec la plus grande cordialité, n'oubliaient point de m'appeler leur concitoyen, se parant eux-mêmes du titre de citoyen et de citoyenne, et finissaient leurs lettres, comme ils les commençaient, par les expressions de la fraternité. Mme d'Orléans, discutant avec beaucoup de sagesse et de raison la question de ses intérêts matériels, m'écrivait au surplus que « si les circonstances n'ont pas encore permis qu'on lui rendît une justice complète, elle n'a jamais eu la douleur de craindre qu'aucun Français lui contestât la qualité de bonne citoyenne, et ne désirât lui en voir exercer tous les droits ».

4« jour Le ministre Cochon, à qui ne suffisent pas les rapports de

complémen-

tairo ses agents de police dans l'intérieur, nous en apporte d'autres de l'étranger, qui renferment des prévisions sur les conspirations découvertes par son génie actif. W nous montre une lettre d'un envoyé de Hollande à qui l'on a écrit de Berlin que du 7 au n octobre il y aurait un mouvement à Paris.

Le ministre de la justice, Merlin, qui croit avoir à se plaindre d'odieuses calomnies dirigées contre sa personne, vient nous exprimer son affliction : il offre sa démission; il dit dans la même phrase que si le Directoire la refusait, il espère qu'il aura la bonté de lui répondre une lettre de confiance et qui le consolera de toutes les injustices qui le poursuivent. La demande de Merlin est accordée : le Directoire, dans une lettre écrite à Merlin, assure à son ministre toute la confiance qu'il mérite.

Le général Hatry, comme commandant de la division de l'intérieur, a dû surveiller l'exécution des prisonniers de Grenelle condamnés par la commission militaire. Cochon, qui n'avait nullement la mission de ce pénible détail, s'en

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