CHAPITRE XIV
rieure à tous les projets, qu'en laissant et faisant consommer celui-ci, pour se donner ensuite l'amour-propre de la décou- Terte et la satisfaction du carnage.
Rewbell partageait encore ici toute mon opinion; mais nous n'étions que la minorité, et nos deux volontés obtenaient peu de résultats : or, comme on n'est pas content de son triomphe lorsque sa propre raison le désavoue, il faut toujours chercher des torts à ses adversaires pour éluder la question; c'est ainsi qu'on avait imaginé de répandre que j'étais le Dictateur nommé in petto par les conspirateurs de Grenelle. Les cent trente-trois prisonniers furent traduits à la commission militaire du Temple : elle en condamna trentedeux à mort, trente à la déportation, vingt-cinq à la détention; quarante-six furent acquittés.
Cependant la poursuite de l'affaire Babeuf continue toujours. Une lettre de Drouet annonce que Real, son défenseur officieux, est chargé d'assister à la levée des scellés qui ont été posés chez lui. Carnot considère Real comme un des chefs anarchistes, qui aurait dû être arrêté au lieu de se trouver en ce moment l'avocat de ses complices. Je veux justifier Real (que par parenthèse je sais ne m'avoir pas depuis beaucoup justifié). Letourneur s'étonne et s'indigne de ce que Drouet ose écrire alors qu'il est évadé, et de ce qu'il parle de sa défense lorsqu'il a fui la justice. Il croit enfanter une idée sublime en disant qu'on devrait faire suivre Real par de bons agents de police; qu'on pourrait par ce procédé parvenir à connaître la demeure de Drouet. Rewbell lui répond : « Si j'étais accusé, je brûlerais la cervelle au président du Conseil qui fait une semblable proposition ».
Ce n'est pas assez de deux conspirations que nous avons sur les bras : il faut maintenant s'en prendre aux agents inférieurs les plus secondaires. Carnot a demandé, les jours précédents, le renvoi des huissiers du Directoire, qui sont tous des anarchistes : « Il n'en faut pas laisser un en place : ils
peuvent ouvrir la porte aux Jacobins, à qui il faut la fermer. La séance d'aujourd'hui ne peut laisser imparfait ce renvoi des huissiers. » Ceux-ci se permettent de réclamer fort respectueusement contre leur destitution. Letourneur se met en fureur, il veut faire afficher qu'ils sont chassés. Rewbell lui répond : « Faites-mieux : tuez-les ». La Revellière nous appuie ; mais le renvoi est prononcé, et le secrétaire Lagarde s'empresse de retirer leurs écharpes aux pauvres huissiers. Carnot comprend encore dans sa proscription des anarchistes subalternes le messager d'État Roubaud.
3' jour La séance s'ouvre par la proposition de déporter sur-le-
complomen-
tai'-o champ ceux qui n'ont été condamnés par la commission militaire qu' « à la détention ». L'exécution des condamnés à mort a été confiée à un adjudant appelé Lillet : cet officier a montré de l'émotion et peut-être de l'irrésolution lorsqu'il s'est agi de faire fusiller des hommes exaltés, et dont la vie antérieure avait des rapports avec la cause de la liberté. On voudrait destituer et même faire arrêter celui qui a laissé voir de la faiblesse; il a cependant rempli son rigoureux devoir. Je m'abstiens de nommer les deux collègues que j'accuse de ce vote inhumain.
Le Directoire adopte en principe une expédition d'Irlande et de Newcastle. Une pareille entreprise ne peut réussir qu'avec des marins instruits et patriotes.
Divers rapports annoncent que l'ancien évêque d'Autun, ïalleyrand, dernièrement rayé de la liste des émigrés, se livre à toutes sortes d'intrigues auprès des différents partis. Rewbell dit que « Talleyrand est au service de l'étranger »; je réponds que « Talleyrand, comme tant d'autres, est au service de son ambition et de son intérêt. — L'un n'empêche pas l'autre, réplique Rewbell; au surplus, continue-t-il, il n'a jamais existé un être plus pervers, plus dangereux, et qui méritât davantage de ne jamais rester en France. Je le connais dès l'Assemblée constituante, où je l'ai vu manœuvrer