‹ Mémoires;Chapitre 174 sur 302 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

ajoute l'expérience des fautes qui ont entraîné la ruine des autres. Je dis dangereuse, non que je pense qu'aucune puisse jamais renverser le gouvernement établi ; mais parce que je crois qu'il peut s'en former quelqu'une qui réunisse assez de moyens pour oser l'attaquer même à force ouverte : et alors le sang français coulerait encore à flots, versé par des mains françaises. C'est pour empêcher, autant qu'il est en moi, le retour de ces scènes de désolation, que j'ai formé le projet de faire connaître tous les fils de la conspiration à la tête de laquelle je me trouve, de mettre sur la trace de celles qui lui succéderont; enfin de disperser de telle manière tous les moyens des royalistes, qu'ils se trouvent forcés de renoncer même à leurs espérances. Je trahis la cause delà royauté, je le sais; mais je crois servir les Français qui la désirent, en détruisant les fondements de leurs chimériques espérances; et si je ne me fais pas illusion, cette conduite de ma part ne m'ôtera aucun titre à l'estime de ceux qui la jugeront sans passion.

c Je ne fatiguerai pas votre attention par un plus long préambule. Je n'ai écrit celui-ci que pour me justifier à moi-même une action que j'ose croire courageuse, et qui sera pourtant regardée généralement comme une lâcheté. J'entre en matière, et je vais parler comme si j'étais l'unique agent du roi à Paris.

« Il y a bientôt deux ans que je me suis chargé de ses intérêts. Dès cette époque je sentis que les royalistes n'auraient une véritable consistance que lorsque, réunis autour d'un centre commun, ils n'agiraient que par des mouvements d'ensemble. Dès cette époque je fis tous mes efforts pour amener à ce centre d'unité tous les chefs de la Vendée et de la Bretagne, tous ces agents répartis dans les divers départements, et que je pus découvrir, lesquels prétendaient tous agir pour la même fin, et qui pourtant y tendaient tous par des moyens contradictoires. J'allai dans la Bretagne, dans la Vendée. J'allai en Suisse, oîi réside un ministre anglais qui était spécialement chargé de seconder les royalistes. J'allai à l'armée du prince de Condé; je vis le Boi. Enfin je viens de faire un voyage en Angleterre dans lequel je me suis expliqué avec le comte d'Artois et avec les ministres anglais. Il ne fallait pas moins que toutes ces courses, pour faire renoncer chacun de ceux auprès de qui elles étaient dirigées, au plan particulier qu'il avait adopté, et pour faire ajourner les chances de divisions qui existaient dans le parti; et à ce dernier égard je n'aurais jamais eu un succès durable dans la Bretagne et la Vendée. Aussi ai-je été loin de regarder comme un événement malheureux la soumission des pays insurgés. Elle nous servait, parce qu'elle nous donnait la facilité de développer entièrement un plan plus sage que tous ceux qui l'avaient précédé, par cette seule raison qu'il embrassait en même

temps toute la France et qu'il excluait tout autre mouvement partiel que celui qui nous aurait rendus maîtres de Paris en renversant le gouvernement.

« Voici le plan qui a été approuvé par le Prétendant, qui seul en à connu la totalité. Le ministre anglais, les princes français et les royalistes ont également adopté ce qu'on leur a montré de ce plan. On a cherché à faire marcher de concert les mesures politiques et les mesures militaires.

« La France sera divisée en deux agences : l'une, qui comprend les provinces de Franche-Comté, Lyonnais, Forez, Auvergne et tout le Midi, sera confiée à M. de Précy; l'autre, qui s'étend sur le reste de la France, sera dirigée par les agents de Paris.

« Ces deux agents s'infoi^meront réciproquement de leur situation par une correspondance régulière et active ; aucun mouvement ne sera entrepris par l'une si l'autre n'en est prévenue d'avance et si elle n'est pas en mesure de le seconder.

« Les deux agences auront une correspondance directe avec le Roi et avec les agents du gouvernement britannique. Cette dernière n'ayant que deux objets : le premier, la demande des secours, et pour leur emploi les agents devront se rendre toujours indépendants des instructions que pourraient leur donner les Anglais; le second objet de la correspondance anglaise sera de leur donner toutes les intelligences qui tendent au service de la cause, mais jamais celles dont le résultat pourrait être de leur faciliter la prise de quelqu'une de nos places maritimes, et en général aucune qui n'aurait d'utilité que pour eux, le Roi et son conseil n'ayant jamais cessé de penser que les services des Anglais sont des services perfides qui n'ont pour but que l'entière ruine de la France.

« Les agents principaux subdiviseront l'étendue dont la direction leur est donnée, en autant de commandements militaires qu'ils le jugeront convenable; ils soumettront leur travail au Roi et lui proposeront les personnes qu'ils croiront pouvoir remplir avec intelligence et fidélité les places de commandant en chef des divers arrondissements. Les commandants recevront leurs pouvoirs du Roi; mais ils ne correspondront directement qu'avec les agents supérieurs de leur parti.

« Les agents principaux et surtout ceux de Paris n'épargneront rien pour ramener au parti du Roi tous les membres des autorités constituées. Ils peuvent promettre à tout individu les avantages personnels que son importance peut le mettre en droit de désirer, sans exception de personne, pas même des membres de la Convention qui ont voté la mort de Louis XVI ; mais ils ne prendront jamais aucun engagement qui pourrait laisser croire que l'intention du Roi est de rétablir la monarchie sur des bases nouvelles. Le

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