CHAPITRE XXII. 33J
moyens. Alors avec l'argent de l'Angleterre ils parviendraient facilement à soulever une classe d'hommes qui n'attend que le signal pour recommencer les assassinats.
« Si ce parti ne prévaut pas, j'ai quelque raison de croire que l'on enverra à Paris, pour se saisir de notre affaire et la diriger, un M. Hermann, de Colmar, ancien consul général en Angleterre. On lui adjoindra quelqu'un; mais deviner qui, cela m'est impossible. Hermann ne trouvera rien, puisque je donne au gouvernement tou les fils de notre complot; alors il en recommencera un nouveau et se servira de l'argent de l'Angleterre, qu'il trouvera facilement le moyen de faire arriver à Paris, sans que le gouvernement le découvre. Voilà donc de nouvelles scènes sanglantes qui se prépareront.
t Voici maintenant mon opinion sur la conduite que le gouvernement pourrait tenir pour éviter tout risque de perdre les traces des royalistes, et qui, j'en suis très convaincu, ruinerait pour toujours leurs ressources et leurs espérances. Il faudrait d'abord que l'on me donnât la faculté d'écrire à mon correspondant à Londres, pour lui donner quelque espoir que je puis encore me sauver à prix d'argent; que mes mesures sont même prises pour cela, et que nos affaires sont dans le même .état qu'avant notre arrestation ; que si je m'évade, je les suivrai comme auparavant; qu'enfin il rassure le Roi et le gouvernement anglais, et que surtout il attende, pour disposer d'aucuns fonds, d'être assuré de ma destinée. Ce correspondant a dans moi et mes ressources la plus grande confiance; il est certain que d'après ma lettre il ne fera rien avant d'avoir la certitude que je suis condamné; ou s'il a fait quelque chose, il n'aura rien de plus pressé que de m'en instruire.
« Le gouvernement alors faciliterait, et même immédiatement, mon évasion. Il est dix moyens de. faire qu'elle paraisse l'effet de mon adresse, et je ne doute pas un moment que tout le monde ne fût trompé. Indiquerai-je un moyen entre les autres? Ne peut-on pas supposer la nécessité d'une perquisition chez moi, et, soit dans le trajet, soit au retour, en faisant durer la perquisition jusqu'à la nuit, ne me donnerait-on pas la facilité de m'évader? Qui pourrait être surpris que je tentasse ce que j'ai déjà tenté? Et alors qui pourrait élever des soupçons sur le succès? Le gouvernement ne peut plus avoir aucun doute sur mon compte. Certes je me livre assez franchement à l'exécration des royalistes, qui ne me jugeront que d'après leurs préjugés; et quel est celui qui ne me jugera pas ainsi? J'indiquerai le lieu de ma retraite; là je reprendrai mes fonctions, j'écrirai de nouveau ma correspondance avec l'Angleterre, avec le Roi. avec la Suisse; tout ce que je ferai, je ne le ferai que de concert avec vous. Tous les fonds que je recevrai, je
vous les remettrai, excepté ceux qu'il sera convenu que j'emploierai pour entretenir l'illusion. Quand nous aurons reçu tout ce que l'Angleterre m'a promis, alors je mettrai le gouvernement à même d'ôter aux royalistes leurs dernières espérances, en brouillant le Prétendant avec l'Angleterre, sa seule ressource. Cela sera facile en publiant les lettres de M. de La Vauguyon et les instructions du Roi, que je retrouverai sans doute si je redeviens libre; car sans savoir ce que sont devenus nos papiers qui n'ont pas été saisis,, je suis persuadé qu'ils sont conservés. Ma correspondance avec M. de Précy me mettra au fait de sa position, de ses ressources, et l'on déjouera les complots du Midi.
« M. de Puisaye voudra peut-être continuer ses mesures dans la Bretagne. Je prouverai par des lettres authentiques qu'il est regardé comme un homme odieux par le Roi et par les princes.
« En un mot, par cette marche je mets le gouvernement dans le cas de s'emparer des ressources actuelles des royalistes, et de les leur ôter pour l'avenir, et de plus je lui donne le moyen de susciter au gouvernement anglais une querelle avec le parlement pour avoir disposé d'une somme considérable sans autorisation. Il me semble que tout cela mérite bien quelque considération, surtout lorsque l'on ne peut trouver aucun inconvénient à me rendre la liberté : car dans ma position je n'en jouirai qu'au profit du gouvernement, et aussi longtemps qu'il le jugera utile à ses vues, puisqu'il aura toujours la facilité de me saisir et deux moyens au lieu d'un de se défaire de moi, s'il en avait la volonté.
« A cette longue explication j'ai encore un mot à ajouter. Il existe un parti extérieur qui compte sur l'appui futur de l'Espagne. A la tète de ce parti sont MM. de La Vauguyon et d'Antraigues. Je donnerai leurs moyens de correspondance avec l'intérieur. Ce parti croit avoir pour lui le roi d'Espagne, et entre autres particuliers le marquis Las Casas. J'ai vu en Angleterre celui-ci, je crois que lui et sa Cour trompent ces messieurs ; cependant je n'en ai pas de preuve positive. Je suis sûr au contraire que deux Français ont été envoyés très récemment de Madrid à Blankenbourg, avec une lettre pour le Roi, dans laquelle le duc d'Alcudia proteste que les sentiments de sa Cour sont toujours les mêmes, et que la Cour de Madrid espère, lorsque la paix sera rétablie, ramener par ses moyens la royauté en France. Voici les expressions de la lettre : « Il ne peut « exister de parti royaliste en France que celui qui sera appuyé par « l'Espagne. M. de Las Casas m'a parlé sur le même ton : il doit « venir très incessamment en France ; il sera bon de le suivre, c'est « un homme rusé et fourbe. »
« Voilà tout ce que m'a rappelé ma mémoire; il est possible qu'il me revienne quelque chose ; je ne manquerai pas de vous le man-