‹ Mémoires;Chapitre 177 sur 302 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

cessé de le demander; mais le parti, étant beaucoup plus faible qu'il ne s'était annoncé, a relâché de ses prétentions, sans pourtant y renoncer entièrement. De notre côté, pensant à relever le trône par le moyen même des Conseils, nous avons jugé qu'ils resteraient les maîtres d'imposer au Roi leurs conditions et nous n'avons pas insisté sur l'envoi. 11 y est parti, il y a environ deux mois, quelqu'un qui, à ce que je crois, a porté au Roi la liste des membres qui désirent la monarchie et dont le nombre s'élève à cent quatrevingt-quatre. 4e n'affirme rien sur ce fait. La veille ou l'avant-veille de notre arrestation, une personne était venue proposer de donner au Roi encore une soixantaine de membres. Elle s'engageait à obtenir une déclaration formelle de la part du fils du duc d'Orléans, portant qu'il ne prétend ni ne prétendra jamais au ti'ône. On s'engageait de plus à envoyer le jeune prince auprès du Roi; mais on exigeait une foule de conditions. Vous sentez que nous écoutions tout, que nous promettions tout, sans prendre pourtant d'engagement formel.

« L'importance dont il pouvait être pour nous de gagner les corps attachés aux différents services à Paris, ne nous avait pas permis de négliger cette mesure. Nous avions eu quelque succès d'un côté, et il faut que nous nous flattassions (sic) d'un plus grand, puisque c'est à l'occasion des démarches où cet espoir nous a entraînés, que nous avons été arrêtés; plusieurs de nos agents s'occupaient des administrations particulières. Un d'eux même m a dit être sûr que dix présidents d'administrations municipales étaient gagnés; mais il ne faut pas ajouter foi entière à ce dire. Les royalistts se sont toujours fait illusion sur le nombre de leurs partisans.

« Vous sentez que nous avons payé plus d'une brochure; que nous avons donné des articles à insérer dans plus d'un journal, et donné plus d'une fois de l'argent à des journalistes. A en croire les rapports d'un grand nombre de ces feuilles, à en juger par les notes que nous nous procurions de la police, nous avions pour nous un grand avantage d'opinions dans les départements. Vous ne pouvez douter qu'avec l'argent que nous allions avoir, nous n'eussions donné un grand développement à nos moyens. J'en borne ici l'énumération; je puis en oublier quelques-uns; il est quelques faits particuliers aussi que je ne veux dire que verbalement.

« L'agence de M. de Précy est dans un état bien difîérent de la nôtre. Jusqu'à présent ses préparatifs n'ont guère été que militaires, et ce n'est que dernièrement qu'il vient d'adopter nos mesures politiques; il est dans ce moment à Berne, d'où il reçoit continuellement les comptes que lui rendent les agents particuliers.

Il en a dans tout le Midi. Dès l'année dernière, il avait beaucoup de peine à arrêter l'ardeur d'une partie d'entre eux qui voulaient à toute force se soulever. C'est à Lyon qu'il a le plus de partisans. Son grand objet est de s'assurer de quelque ville forte pour ménager l'entrée en France de l'armée de Condé. Je suis sûr qu'il a des intelligences à Besançon. Je n'avais pas encore eu le temps de reprendre ma correspondance avec lui; et je ne puis savoir rien de plus précis sur sa position.

« Au nom près de quelques individus, vous voilà aussi instruit que moi-même dans le secret de la conjuration. Pour la déjouer, je suis très convaincu qu'il suffirait de publier ma lettre et les règlements des deux associations. A cette lecture, vous verriez tous les royalistes rentrer sous terre ; et pour ce moment vous pourriez être bien tranquille sur leurs entreprises. Mais il ne suffit pas qu'ils y renoncent pour un moment, il faut leur en ôter pour toujours la pensée, il faut faire tourner à l'avantage du gouvernement la découverte du complot actuel et lui mettre entre les mains les fils sur lesquels on pourra en tramer d'autres. Je vais développer cette dernière partie, et je dirai ensuite mon opinion sur l'autre.

« Il va arriver deux choses. La première, que les royalistes qui pensent que le gouvernement ne tient que les chefs de la conspiration même, et qui en même temps sont attachés aux principes de modération sur lesquels est fondé notre plan, vont vouloir le continuer. En conséquence, ils proposeront au Roi et aux Anglais d'envoyer tout uniment un ou plusieurs nouveaux agents pour nous remplacer en marchant sur nos traces, mais avec plus de précautions encore. L'autre chose, c'est qu'un parti royaliste qui croit qu'il est impossible de renverser le gouvernement autrement que par les excès, fort de notre mauvais succès, va se présenter en même temps à Londres et à Blankenbourg pour demander qu'on lui remette des moyens dont nous allions faire un si mauvais usage, promettant que par l'alliance qu'il contractera avec les Jacobins, ces hommes énergiques, il ramènera en France la terreur, à la suite de la terreur le rétablissement du ti'ône. Ce parti serait repoussé à Londres, s'il ne l'était à Blankenbourg; mais il n'est pas sûr qu'il le soit dans cette dernière Cour, et alors le ministre anglais, pour ne pas paraître instruit sur les moyens, laissera faire. Ce dernier parti a deux agents à Paris : le fils du duc de La Vauguyon, comme vous ne l'ignorez pas, et un nommé Bayard. Ce Bayard a servi sous M. de Précy au siège de Lyon. Celui-ci a beaucoup de confiance en lui, quoiqu'il n'aime pas les principes exagérés. Je ne sais si on ne croirait pas pouvoir charger ces deux messieurs de l'agence de Paris. Le prince de Carency est un fort mauvais sujet, dit-on; mais on lui accorde beaucoup d'esprit et de

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